"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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mardi 24 mai 2011

Terrence Malick : la vertu du silence


La meilleure surprise du festival de Cannes, c’est l’absence du réalisateur Terrence Malick au moment de la remise de sa Palme d’Or pour «Tree of life». Malick était pourtant présent à Cannes. Mais il ne s’est pas montré en public une seule fois : pas d’interview, pas de conférence de presse et encore moins de déclaration de remerciement après l’obtention de sa récompense.

On sait que l’homme est incorrigiblement discret et timide. Il est surtout d’une grande cohérence intellectuelle. Sa position est hautement estimable : «Voyez mes films, je n’ai rien à ajouter.»

Cette attitude est saine et salutaire. Les déclarations des artistes en tous genres à propos de leur œuvre ou de leur performance sont presque toujours superflues et parfois contreproductives. Le dernier exemple en date, ce sont, toujours à Cannes, les propos imbéciles de Lars Von Trier qui, devant les journalistes, a exprimé une certaine sympathie pour Hitler. Il s’en est mordu les doigts.

D’une manière générale, sauf exceptions, je pense que les médias devraient s’abstenir d’interroger les écrivains, les cinéastes, les acteurs et les chanteurs. En disant cela, j’ai bien conscience que je prive les télés, les radios et les journaux d’une part importante de leur matière première.

Personne n’a jamais interviewé Marcel Proust. Son œuvre se suffit à elle-même. Au début de sa carrière de romancier, Michel Tournier n’accordait presque jamais d’entretiens à la presse. C’est dans cette période qu’il a écrit ses meilleurs livres. Même remarque pour JMG Le Clézio, invisible et mystérieux à ses débuts et dont la qualité littéraire a baissé dès lors qu’il a succombé au mirage des plateaux de télé.

Le plus pur exemple de l'écrivain mutique (et mythique), c'est JD Salinger. Pas un mot en dehors de ceux de ses livres. C'est autre chose que Guillaume Musso et Marc Lévy...


Il y a des exceptions. Par exemple dans les cinéastes, les entretiens avec François Truffaut sont intéressants. Pas tellement parce qu’il parlait de son travail mais surtout parce qu’il parlait très bien du cinéma. Et quand Truffaut fait parler Hitchcock, c'est passionnant. Il en va de même pour Chabrol qui parlait, lui aussi, très bien du cinéma, mieux sans doute qu’il n’en faisait lui-même.


Les interviews de chanteurs sont les pires. Sauf s’il s’agit de personnages à forte densité comme Ferré, Brel ou Brassens. Et ces trois-là détestaient les questions des journalistes. Un autre exemple récent, c’est Gérard Manset dont la parole est rare depuis 40 ans. Manset était l’invité de France-Inter ce matin. C’est un petit événement car, en général, il n’accorde jamais d’interview. Une fois tous les dix ans, il parle. Quand on s’exprime publiquement de manière si sporadique, on dit forcément des choses un peu plus essentielles que si on bavasse devant un micro toutes les semaines.

Que les cinéastes français s’inspirent de l’exemple de Terrence Malick : qu’ils fassent de très bons films et qu’ils se taisent. Après, on verra si on a vraiment envie de les entendre.

jeudi 19 mai 2011

"The tree of life" de Terrence Malick : un arbre à élaguer



Terrence Malick, le taiseux, a failli nous offrir son plus beau film. Il est encore temps de sauver «The tree of life» en retournant d’urgence à la table de montage. Dans sa première version, le film durait plus de 3 heures. Dans la mouture présentée à Cannes et projetée en salle, il ne reste plus que 2 heures et 18 minutes.

Je propose à Malick de couper encore une bonne demi-heure. Et je sais où il faut élaguer : dans tout le fatras ‘new age’, sorte de crème chantilly écœurante qui gâche un très beau gâteau.

Au cœur de l’histoire : l’enfance de trois jeunes frères à Waco au Texas, dans les années 50, sous l’autorité d’un père rigide incarné par Brad Pitt.  Cette partie centrale est la meilleure de l’ensemble, avec des moments sublimes de cinéma dans ce quartier pavillonnaire propret où les tensions familiales s’exacerbent. C’est un film sur l’enfance et la filiation : le père, la mère (Jessica Chastain) et les trois fils interagissent avec un minimum de dialogues.

Les acteurs sont irréprochables, en particulier Jack, le fils rebelle qui est le catalyseur des conflits. Brad Pitt interprète à merveille un père inflexible qui aurait voulu être musicien classique (il joue du piano à la maison et de l’orgue à l’église) mais qui n’est qu’un cadre moyen peu épanoui. Tout est dit par un regard, une amorce de geste. C’est absolument remarquable de finesse et de justesse. Ajoutons que la cinématographie est magnifique. Nouvelle preuve que la prise de vue numérique apporte désormais un résultat supérieur au film argentique, surtout quand on profite d’une bonne projection, comme celle dont j’ai bénéficié au cinéma ‘Max Linder’ sur les grands boulevards, sans doute la meilleure salle de Paris sur le plan technique.

Seulement voilà, Malick, d’ordinaire sobre et tout en retenue, s’est lâché inutilement dans un délire philosophique assez pataud. Il a introduit une interminable séquence darwiniste sur la cosmogonie et la cosmologie, séquence composée de planètes en révolution dans l’espace, de fonds sous-marins, d’explosions volcaniques, de cellules observées au microscope et de dinosaures virtuels échappés de «Jurassic Park». C’est incompréhensible, prétentieux et passablement ennuyeux. On dirait un interlude interminable.

Autre incongruité plaquée sur la partie années 50 très réussie : l’apparition de Sean Penn qui évolue dans un décor moderne d’immeubles de bureaux, avec ascenseurs panoramiques et façades de verre. Sean Penn, si j’ai bien compris, c’est le jeune Jack de la partie années 50 devenu adulte et qui se remémore son enfance. Il se traine, la mine sombre, dans un environnement froid et aseptisé en songeant à ses jeunes années. Comme le chantait Barbara : «Parmi tous les souvenirs, ceux de l’enfance sont les pires». Cette thématique est un classique de la littérature : de Chateaubriand à Proust en passant par Ernest Renan («Souvenirs d’enfance et de jeunesse») et Georges Pérec («W ou le souvenir d’enfance»).

Dans le film de Malick, les séquences 21ème siècle avec Sean Penn sonnent creux. On sait que c’est là que le réalisateur a déjà opéré le plus de coupures par rapport au montage initial. Cet aspect du film est devenu totalement bancal. A mon avis, il peut tout couper là-dedans. C’est superflu et lourdingue.


Même chose pour la séquence finale, sorte d’arrivée au Paradis : une foule de personnages languissants arpente une plage nimbée d’une lumière blanchâtre. Sean Penn, passant par là avec une lasse nonchalance, croise ses parents et ses frères encore jeunes, mêlés à des inconnus au regard vide. On dirait du Lelouch ayant lu «La Bible pour les nuls». Ça aussi, on coupe.



Il ne nous reste donc que la partie centrale de ce «Tree of life». Gardons le tronc, coupons les branches mortes, les excroissances difformes. Et ce tronc est solide. Il se suffit à lui-même. C’est toute la longue séquence très maîtrisée, située dans les années 50 avec le couple et leurs trois fils, dans ce quartier résidentiel de Waco au Texas.


Puisque Malick refusera de refaire le montage une nouvelle fois, je vous donne le mode d’emploi du film. Vous arrivez au début. C’est nécessaire. Au bout de vingt minutes, vous avez droit à une récréation d’un bon quart d’heure : allez aux toilettes, passez quelques coups de fil, fumez une cigarette sur le trottoir du cinéma pendant la projection du diaporama philosophico-cosmogonique. Vous ne raterez rien. Il ne se passe rien. Et les dinosaures étaient mieux reconstitués chez Spielberg. Revenez ensuite pour voir la meilleure partie du film : la période années 50. Et partez 5 minutes avant la fin : vous échapperez ainsi aux retrouvailles évaporées sur le rivage évoquant le Paradis.

C’est donc un très beau film. Un film à voir. Mais pas en entier.