"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')

dimanche 1 mars 2015

La mort de Martin Bouygues et l'AFP : journalisme de la précipitation

La terrible erreur commise par l'Agence France Presse ce samedi 28 février doit servir de bon rappel à l'ordre des fondamentaux du journalisme. Comment une agence de presse qui vient de fêter son 70 anniversaire a-t-elle pu diffuser, avec une telle légèreté, une fausse information de cette nature ? A 14h27, l'AFP annonce en une ligne la mort de Martin Bouygues. 

--------------------------

URGENT Martin Bouygues est décédé samedi matin dans sa résidence de l'Orne (mairie) 

--------------------------

Martin Bouygues n'est pas un personnage anodin. C'est le patron d'un groupe industriel français puissant qui contrôle en outre le principal media du pays, TF1. C'est un homme de 62 ans en parfaite santé. Imaginez que cette (fausse) nouvelle ait été diffusée un lundi matin, à l'ouverture de la Bourse. La surprise aurait été totale et les cours des actions Bouygues et TF1 auraient sûrement dévissé. 
Par chance, le fausse nouvelle a été répandue un samedi après-midi. Quand l'AFP annonce une disparition de cette importance, les autres médias agissent en totale confiance et répercutent la nouvelle sans vérification  supplémentaire. Si c'est dans l'AFP, c'est vrai. Tel est l'adage. Tous les sites internet d'information ont reproduit la dépêche et, sur les portables, de nombreuses notifications "push" ont été envoyées aux abonnés. Les médias du groupe Bouygues (le site de TF1 et l'antenne de LCI) ont également annoncé la mort de leur patron. 
L'AFP a donné quelques détails supplémentaires dans une dépêche un peu plus longue publiée à 14h49 et venant de son bureau de Rennes. 

-------------------------- 
médias-industrie-communication-décès

URGENT  L'industriel Martin Bouygues est décédé 

Rennes, 28 février 2015 (AFP) - L'industriel Martin Bouygues est décédé samedi matin, à l'âge de 62 ans, dans sa résidence de La Roche Mabile, près d'Alençon (Orne), a-t-on appris auprès du maire de la commune voisine de Saint-Denis-sur-Sarthon. 
Les pompiers ont indiqué être intervenus à La Roche Mabile pour un décès, sans identifier la victime. Le maire de la commune voisine a indiqué qu'il s'agissait de l'industriel. "Je le connaissais bien, le famille de son épouse était très engagée dans le vie de la commune", a-t-il dit. 

rb-tm/jag 


----------------------------


C'est une dépêche très étrange qui n'obéit pas du tout aux règles de base journalistiques concernant les sources. La source unique est acceptée quand elle incontestable et pertinente. La mort d'un pape annoncée par le Vatican, c'est officiel. Mais dans l'exemple qui nous occupe, la seule source, ce n'est pas le maire du village où Martin Bouygues a une propriété, c'est le maire d'un commune voisine, à 4 kilomètres au sud. Les pompiers ont certes été contactés. Ils confirment un décès mais ne donnent aucune identité.

Pour comprendre le cheminement de la fabrication de cette dépêche, il faut revenir en tout début d'après-midi, place de la Bourse à Paris, au siège de l'AFP. Une vague rumeur fait état de la mort soudaine de Martin Bouygues dans l'Orne. L'AFP appelle le bureau régional dont l'Orne dépend : Rennes. De ce bureau, on passe quelques coups de fil et on finit par tomber sur le maire du village voisin qui évoque la mort de "monsieur Martin". 

C'est, pour le journaliste de Rennes qui a la pression de ses supérieurs de Paris sur le dos, la confirmation nécessaire. La rumeur parisienne + la mort de "monsieur Martin" = le décès de Martin Bouygues. Sauf que le Martin n'est pas le bon (il se révélera plus tard être un parfait inconnu) et que (on l'apprendra ensuite) Martin Bouygues est en week-end non pas dans l'Orne, mais à Quiberon. Trop tard. 

La dépêche est publiée par l'AFP et reprise aveuglément par tous les médias qui commencent déjà à recueillir des réactions. 
La première grosse erreur incombe au bureau de Rennes qui ne pouvait pas se contenter d'un seule source aussi faible (le maire d'un village voisin). 

Mais, plus grave, la rédaction en chef de l'AFP à Paris n'aurait jamais dû valider la publication de la dépêche de Rennes sur le réseau de l'agence. Il aurait fallu, au moins, chercher une autre source, par exemple auprès du service de presse de Bouygues ou de TF1 ou bien dans l'entourage du défunt présumé. 

Un ou deux appels téléphoniques auraient permis de tirer l'affaire au clair et d'éviter une terrible bévue. Quelques minutes auraient été perdues, mais c'est toujours mieux que de publier n'importe quoi. 

Sauf que les habitudes vertueuses d'autrefois sont balayées par la crainte de se faire doubler par la concurrence. Et dans cette concurrence, il y a les réseaux sociaux comme Twitter. L'AFP frémit chaque minute dans la hantise d'être battue sur le fil par Twitter. L'arrestation à New York de DSK dans l'affaire du Sofitel avait été révélée avec précision par Twitter bien avant que l'AFP n'écrive la première ligne sur le sujet. 

Il y a beaucoup de bêtises, de fausses nouvelles, de désinformation sur Twitter. Mais dans ce fatras infini, il y a souvent des informations fiables. Cela concerne beaucoup les disparitions de célébrités qui sont signalées par les proches ou les voisins avant que l'information ne doit officiellement divulguée. 

Le phénomène n'est pas nouveau. Bien avant le développement des réseaux sociaux, en 1991, c'est un employé des pompes funèbres de  Senlis qui avait appelé le "téléphone rouge" d'Europe 1 pour signaler la mort d'Yves Montand. Le croque-mort espérait toucher la prime hebdomadaire de 500F. Europe 1 avait vérifié le tuyau auprès de sources fiables avant de donner l'information sur son antenne. Montand était bien mort. 

Martin Bouygues est toujours vivant et les démentis embarrassés de l'AFP ont bien été obligés de le reconnaître dans l'après-midi du samedi. Tous les autres médias ont fait également machine arrière, ressuscitant prestement le roi du béton. 

Quelle leçon tirer de cet épisode peu glorieux ? D'abord, pour les médias, revenir aux bonnes vieilles méthodes classiques : le témoignage direct, la présence sur le terrain et le recoupement des sources divergentes. 

Pour une agence de presse, une vérification scrupuleuse des faits et des sources qui doivent être multiples. Cela prend parfois du temps. On risque de rater un prétendu "scoop". Mais c'est préférable au grave dérapage de samedi. Celui-ci renforce le doute et l'incrédulité dans le public. Et cela donne, hélas, du grain à moudre à tous les complotistes et conspirationnistes.

dimanche 22 février 2015

Les naufragés de la neige

C'est l'histoire de la famille Dugenoux partie en voiture de Nancy à 6 heures du matin et qui n'arrive qu'à 22 heures dans son meublé de Peisey-Nancroix en Savoie, loué pour une semaine de sports d'hiver. Il y avait du monde sur la route. Il y avait même de la neige sur la route car nous sommes en février. Monsieur Dugenoux a conduit une bonne partie du chemin, passant parfois le volant à son épouse. A un moment, il a fallu équiper les pneus de la voiture avec des chaines. Les époux Dugenoux se sont entraidés pour accomplir cette délicate opération. Les trois enfants se sont montrés un peu énervés vers la fin du voyage. Mais, en arrivant, ils étaient contents de savoir que, dès le lendemain matin, ils dévaleraient les pentes.

Cette histoire d'une effondrante banalité est devenue le prototype de l'aventure humaine mise en lumière, jusqu'à plus soif, par les médias audio-visuels français. C'est ça l'info, coco ! C'est ce que les journalistes de l'audio-visuel appellent «la galère», en l'occurrence «la galère de la famille Dugenoux». Cela peut se transformer en «naufrage». Le récit serait en effet encore plus croustillant si la famille Dugenoux avait été contrainte de passer la nuit dans un gymnase, ouvert par une municipalité compatissante, pour cause de route devenue momentanément impraticable. C'est dans ces cas-là qu'il est recommandé de parler de « naufragés de la neige ». Ce sont des vacanciers (mal rasés pour les hommes, décoiffés pour les femmes) qui passent une nuit légèrement inconfortable dans un local chauffé avant de gagner, au lever du jour, leur lieu de villégiature hivernale où raclette, vin chaud et remontées mécaniques les attendent.

A l'occasion des vacances de Noël, de février et de Pâques, les radios et télés multiplient les reportages (tous semblables) sur ces trajets automobiles vers les cimes. C'est devenu bizarrement, comme disent les présentateurs dans leur studio parisien, «un grand titre de l'actualité». C'est encore plus indispensable quand Bison Fûté prévoit une "journée noire". Alors là, ça devient grave.

Cette actualité occupe beaucoup d'espace. Elle est souvent placée en «ouverture», c'est à dire comme premier sujet dominant : la famille Dugenoux va faire du ski pendant une semaine en Savoie, la famille Dugenoux est en route, la famille Dugenoux est arrivée. Quelle épopée !

Ce phénomène médiatique débilitant se décline à d'autres saisons. L'été, la «galère» se déplace sur les aires d'autoroutes du sud du pays. A chaque fois, ce qui frappe, c'est la répétition à l'identique des reportages, la similitude des questions et des réponses. A tel point qu'il serait possible de passer tous les ans les mêmes sujets enregistrés. Le subterfuge finirait pas être découvert après plusieurs années uniquement à cause des changements de mode vestimentaire et de l'évolution des modèles de voiture.

Comment en est-on arrivé à une telle inanité ? C'est que les médias grand public sont obsédés par ce qu'on appelle très sérieusement (c'est du jargon journalistique) le «concernant». Autrement dit, tous les éléments proches de la vie quotidienne des auditeurs et téléspectateurs sont dignes d'intérêt, le reste beaucoup moins. S'il fait chaud au mois d'août, il faut impérativement propager la nouvelle qui n'en est pas une, l'illustrer par des images de fontaines et bassins pris d'assaut dans les villes et par l'arrosage préventif des petits vieux dans les hospices.

Pourquoi ? Parce que «les gens ne parlent que de ça» vous diront doctement les rédacteurs en chef. Il est sûr que les gens parlent plus spontanément de la pluie et du beau temps que de la situation dans l'est de l'Ukraine. L'Ukraine, ce n'est pas «concernant». On dit que c'est «clivant», terme de marketing qui signifie que ça emmerde tout le monde. Donc on s'étendra longuement sur la neige en hiver mais très peu sur l'Ukraine. Ne clivons pas, conservons nos auditeurs et téléspectateurs. Et pensons aux chiffres d'audience, quand même.

Mais cette évaluation du «concernant» et du «clivant» n'est pas une science exacte. Elle se fait au pifomètre, souvent en fonction du train de vie des cadres dirigeants des rédactions audio-visuelles parisiennes. C'est une tranche socio-professionnelle aisée qui est plutôt habituée à aller aux sports d'hiver. Ces têtes pensantes de la profession s'imaginent donc que toute la France va au ski. Ce qui est totalement faux. 

Le très sérieux CREDOC (Centre de recherche pour l'observation des conditions de vie) a clairement identifié les habitudes hivernales des Français. Ils ne sont que 8% à se rendre dans une station de sports d'hiver au moins une fois tous les deux ans. Donc même pas forcement chaque année. Le reste des Français, 82%, ne va jamais faire du ski. Jamais. A titre de comparaison, toujours selon le CREDOC, 40% des Français ne quittent jamais leur domicile pour des vacances à n'importe quelle période de l'année (chiffre de 2014).

C'est là que l'équilibre «concernant» et «clivant» est en péril. Une infime minorité de Français prend la route de la montagne pendant les congés d'hiver. Mais ces déplacements puis les activités sur les pistes occupent une place démesurée dans les journaux d'information à la radio et à la télé. Si vous soumettez ce genre d'objection aux responsables des rédactions audio-visuelles, ils vous rétorqueront (avec une certaine mauvaise foi) que les embouteillages sur routes verglacées, ça intéresse tout le monde. C'est «concernant». En tout cas, c'est plus vite fait et moins cher à réaliser qu'une enquête compliquée et minutieuse sur le prix des carburants (qui pourrait être «concernante»).

Et puis, finalement, 8% de Français partant au ski, faisant du ski, revenant du ski, c'est beaucoup moins «clivant» que les trois millions de réfugiés chassés de Syrie par une guerre interminable. Les réfugiés, hagards, dépenaillés et affamés, c'est clivant. C'est même carrément plombant.

mercredi 21 janvier 2015

"Je ne suis pas journaliste. Je suis pire."

Le texte ci-dessous est un cri. "Un cri venu de l'intérieur", comme le dit Lavilliers dans une de ses chansons. Venu de l'intérieur des médias français. L'auteur de ces lignes pertinentes comme des flèches est un homme intègre, intelligent, un grand professionnel. Il n'est plus dans le doute. Il est dans le désarroi. Il m'a autorisé à reproduire son témoignage lucide et implacable. Il nous dit : "j'ai besoin de votre aide". Quelle est notre réponse ? 





JE NE SUIS PAS JOURNALISTE. 
JE SUIS PIRE. 
J'AI BESOIN DE VOTRE AIDE.

Bonjour.

Je travaille depuis presque 10 ans au sein d'un des plus grands médias de France. Je suis chargé de ce qu'on appelle la valorisation marketing de notre information. J'ai participé à la création de ce poste et depuis j'en assume seul la charge sous l'autorité de la direction de l'information. Je n'agis pas sur le contenu éditorial de la chaîne. Mon rôle consiste principalement à véhiculer à nos fidèles un message précis : "Continuez de nous écouter parce que nous sommes les meilleurs pour vous offrir l'information que vous attendez". Je suis chargé de rassurer l'Opinion sur le fait qu'elle est le moteur de notre info. Je suis, parait-il, très doué. Bref, j'étais insouciant et heureux … jusqu'à cette matinée du 7 janvier.

D'abord il y eu l'annonce. Puis la cohue dans la rédaction. Dans l'excitation, tout le monde parlait de barbus, d'islamistes. 11h55. Sans réfléchir, outrepassant mes responsabilités parce que sachant que ce serait toléré, à un cadre de la rédaction qui disait "encore ces maudits barbus", je répondis : "Breivik n'était pas barbu". Dans le regard qu'il me lança, il n'y avait ni colère, ni mépris, mais une sorte de vide, comme un désespoir. C'est là, je crois, que j'ai compris clairement pour la première fois qu'un mal nous rongeait. Je les laissais travailler. Je décidais, parce que c'est ma manière de gérer mes émotions, de me poser et d'analyser ce que je voyais pour tenter de comprendre. C'est ce que je fais encore aujourd'hui.

Cette semaine, je nous ai vus faire d'un fabuleux slogan publicitaire, créé par un journaliste / Directeur artistique (sic), un mot d'ordre mondial. C'est la force du marketing. En vidant les mots de leur sens, il leur permet de devenir fédérateur et de toucher le plus grand nombre. L'autre face du marketing, la sombre, c'est qu'en vidant les mots de leurs sens, les seules armes que nous ayons réellement contre la barbarie deviennent inopérantes. Déjà, nous nous divisons sur ce qui nous unissait il y a si peu de temps. "Je suis l'informatique", dit le premier. "Moi aussi ! Mac Ou PC ?" répondra le deuxième. 

Cette semaine, je nous ai vus faire de tweets, ces flocons de neige numérique, de véritables avalanches médiatiques sans nous apercevoir que nous avions, nous même, rassemblé la neige puis poussé la boule dans la pente. Une fois la taille critique atteinte, plus personne ne pourra l'ignorer. Dans l'espace-temps infini d'internet, il faut en permanence une info pour remplir le vide se créant perpétuellement. Dans ces conditions, choisir, donc renoncer, est une épreuve. Hiérarchiser devient un non-sens. Sur le fil d'actu, seule la chronologie n'a de place. Et puis, comment hiérarchiser ce qui sera partagé, ou pas, par nos internautes, nouveaux rédacteurs en chef de leurs média personnels et mondialisés.

Cette semaine, j'ai vu le tweet d'Alain Weil : "Record d'audience historique pour BFMTV avec 10.7% de PDA". J'ai vu l'indignation généralisée…en dehors de la bulle médiatique. A l'intérieur de la bulle, peu d'écho. Il n'y a d'ailleurs qu'un seul et unique site média (ces sites habituellement si prompt à relayer n'importe quel "dérapage" dans la tweetosphère) qui a repris l'information. Site que j'ai découvert à cette occasion, c'est dire sa faible notoriété. De l'intérieur de la bulle, à peine ai-je vu quelques-uns se dire que ce n'était pas très intelligent de le tweeter. Le faire, donc, mais ne pas le faire savoir. N'est-ce pas étrange de devoir garder pour nous ce qui fait notre fierté ? Puis, 3 jours plus tard, j'ai vu les communiqués des radios sortir pour se féliciter des audiences. Que ces radios soient privées ou publiques, pas de différence. Certes, il s'agissait des audiences de Novembre / Décembre. Pour Janvier, rendez-vous en Avril, le contexte sera apaisé, il ne devrait pas y avoir de remous à l'extérieur de la bulle. Les radios pourront à nouveau communiquer et elles aussi, se féliciter du travail accompli par leurs équipes pendant et après la crise du 07 janvier. Il en va ainsi dans toutes les rédactions, tous médias confondus. Les uns et les autres se réjouissent d'avoir été les meilleurs pour donner à nos cibles ce qu'elles attendaient permettant ainsi à nos audiences, nos tirages, nos nombres de visiteurs uniques "de battre des records historiques". Nous travaillons bien puisque nous faisons de l'audience. Il n'y a de toute façon pas d'autre critère objectif et chiffré pour juger de la qualité de notre travail. Alain Weil avait raison de se réjouir et de féliciter ainsi ses équipes. 

Tout est là. La presse indépendante n'est pas une réalité, c'est une utopie pour laquelle il faut perpétuellement se battre. Chacun d'entre nous y pense, plus ou moins selon son degré de résignation, d'inconscience ou, extrêmement rarement, de cynisme. Encore faut-il prendre conscience de tous les pouvoirs  susceptibles de nous enchaîner. Le pouvoir politique, c'est vrai. Le pouvoir de l'argent, c'est tout aussi vrai. Mais le fait de n'avoir comme seul critère de jugement objectif et chiffré, l'audience, le tirage, le clic ou le nombre d'abonnement met en péril ce que nous sommes. L’état de santé de Charlie Hebdo avant le 07 janvier l'illustre parfaitement. Ils n'avaient rien concédé de ce qui était leur raison d'être, ils allaient disparaitre faute de moyen d'exister.

Etre ainsi dépendants de l'opinion de nos cibles nous impose de lutter sans cesse pour ne pas céder à la tentation de privilégier nos moyens d'existence (l'audience et les revenus que nous en tirons) sur notre raison d'exister : informer le plus impartialement et précisément possible pour donner aux citoyens le pouvoir de comprendre l'extrême complexité du monde dans lequel nous vivons. 

Problème : Pour être "percutant", "impactant", "concernant", "fédérateur" et "prendre des parts de marché "(le catalogue des néologismes marketing est infini),  il faut faire simple et efficace, règle de base du marketing. Joachim Roncin, journaliste, d'ores et déjà publicitaire de l'année et désormais propriétaire de la marque déposée "Je suis Charlie" le résumait si bien sur RTL : "On m'a appris qu'au-delà de 8 mots, c'est pas la peine…". Caricature de l'époque qui en dit autant qu'un dessin de Cabu. Nous informons de moins en moins, nous "marketons" l'information pour atteindre nos cibles. Ainsi naissent et se multiplient les "raccourcis journalistiques" qu'on reproche tant au média. Dans l'exercice qui consiste à résumer un enjeu d'actualité en 20s pour faire une bande annonce, je suis d'ailleurs très souvent sollicité par mes collègues journalistes. Logique, je ne suis pas journaliste, je suis pire.

Face à cette situation, il ne reste que la responsabilité individuelle pour faire barrage à l'abandon de notre raison d'être au profit de nos moyens d'exister. Certains, trop rares, peuvent faire face. Les autres, trop nombreux, renoncent. Dans un monde de concurrence exacerbée et de précarité toujours plus grande, qui pourrait blâmer celui qui renonce ? Ceci  est vrai cette semaine, l'était la semaine d'avant et le sera la semaine qui suivra. Le mouvement s'amplifiera inexorablement si nous ne faisons rien pour régler cet enjeu systémique. Les Etats-Unis, référence en tout pour l'occident, nous le montrent déjà. Pas uniquement avec Fox News, nous le savons.

Je n'ai pas les solutions pour changer et adapter à la réalité 2.0  le cadre de plus en plus mortifère dans lequel nous remplissons notre devoir d'informer. Ce n'est pas à moi seul de définir de nouvelles règles. Tout comme c'est n'est pas à nous seul, communauté médiatique, de les chercher. Je crois que notre responsabilité est d'accepter de mettre cette problématique structurelle dans les mains des citoyens. Nous seuls avons le pouvoir de le faire. 

A l'heure où, après des années de colères intérieures, les Français se sont soulevés pour réclamer que notre République soit restaurée, peut-être même refondée. A l'heure où ils demandent que soit mieux protégé leur droit à la liberté, leur droit à la sécurité, leur droit à la justice, leur droit à l'éducation, ne restons pas sourd à leur demande, même non clairement verbalisée, d'améliorer leur droit à une information la plus indépendante et précise possible. Il s'agit, là aussi, de restaurer la confiance dans un pilier de notre démocratie.

Nous avons trop longtemps fermé les yeux sur ces enquêtes qui nous disent, années après années, l'extraordinaire défiance de nos concitoyens envers nous, les gardiens de cette liberté fondamentale. Nous avons le devoir de prendre conscience que c'est cette défiance qui pousse de plus en plus de personnes à chercher l'information ailleurs, certains faisant ainsi le premier pas sur la route qui mènent à l'embrigadement et à la haine. Nous avons le devoir d'accepter qu'il faut améliorer les règles qui nous encadrent pour répondre, à nouveau, aux légitimes attentes de nos concitoyens. Et nous avons le devoir de leur confier la responsabilité de ces choix structurants et fondamentaux car il s'agit leur liberté. Nous sommes citoyens. Nous participerons et animerons le débat. Ne pas le faire naître, le confisquer ou l'ignorer serait une trahison envers la démocratie commise par ceux qui en sont les gardiens.

Pour parvenir à cette prise de conscience, si brutale et si paradoxale soit elle pour nous tous, vous êtes une des rares personnes à qui j'ai osé m'adresser aussi franchement avec l'espoir que nous partagions ce constat. N'ayant pas l'ombre d'une idée pour inventer les outils qui permettrait la réalisation de ce projet ambitieux, j'ai besoin de votre aide.

Respectueusement.

dimanche 28 décembre 2014

Tanger, notes de voyage




On a beaucoup trop écrit sur Tanger. On n'a sans doute pas assez regardé. Je vais néanmoins écrire encore un peu.

Tanger n'a pas trop souffert en apparence du colonisateur. Avisée, elle en eut plusieurs, parfois en même temps. Diviser pour exister toujours.

A Tanger, les premiers mots de langue étrangère qui fusent chez les habitants ne sont pas du français, comme dans le reste du Maroc. C'est de l'espagnol, rugueux et infusé par les 15 kilomètres d'eau salée qui nous séparent du rivage des Ibères. 

J'aurais donné cher pour être témoin de la scène racontée par Daniel Rondeau dans "Tanger et autres Marocs". A peine débarqué, Truman Capote, furibard, croise sur la plage son ennemi personnel Gore Vidal, arrivé à dessein quelques jours auparavant pour lui gâcher le plaisir de la découverte en primeur de la ville. 

Le trafic des corps et des drogues. On l'imagine en évoquant les personnages signalés ici, à un moment ou à un autre : Tennessee Williams, Jean Genet, Mick Jagger, William Burroughs. 

Tanger, ville en pente. Méfiez-vous : pas toujours douce. 

Delacroix et Matisse que tout oppose se retrouvent, à un siècle d'écart, dans la stupéfaction que Tanger produit sur eux.

Tanger, nid d'espions. Les espions sont partis. Le nid est resté. 

Samuel Beckett venait parfois à Tanger. J'imagine son profil d'aigle fixant Gibraltar, attendant Godot. 

Il paraît que Joseph Kessel a écrit un livre intitulé "Le Grand Socco", inspiré par la place ronde à l'entrée de la médina de Tanger. C'est possible. Kessel a écrit tout ce qui était possible de l'être dans cette partie du monde. 

Paul Bowles, l'Américain qui vécut et écrivit si longtemps ici, doit tout à Tanger. Cet écrivain mineur s'est forgé progressivement le rôle d'ambassadeur officieux de la ville auprès des voyageurs plus ou moins artistes qui venaient se faire adouber par lui. Il assurait la permanence culturelle de l'Occident dans cette cité volatile. Tanger peut le remercier d'avoir cristallisé un mythe, parfois sur des malentendus. Le malentendu, n'est-ce point ce qu'on savoure le plus dans les mythes ? 

Tanger pendant la deuxième guerre fut occupée par la soldatesque franquiste sous la férule du consul d'Hitler, réinstallé à la faveur des événements. Ailleurs au Maroc, le protectorat français s'était mis à carreau, à Vichy. 

Pierre Bergé a sauvé de la faillite la "Librairie des Colonnes", au bout du boulevard Pasteur, l'artère commerçante de la ville européenne. L'endroit, petit et élégant, ressemble à une chapelle tapissée de livres en plusieurs langues.  La piété s'adresse à la multitude de célébrités artistiques et littéraires ayant fréquenté l'endroit depuis 1949. 

Croisés ici ou là, suivis par des grappes dociles de touristes, les guides, en plusieurs langues, finissent par raconter n'importe quoi pour plaire à leur clientèle. Je viens t'entendre par exemple un guide racontant par le menu les pérégrinations de Mick Jagger, défoncé du matin au soir comme il se doit, errant dans la Kasbah de Tanger. On s'étonnait presque, en suivant les gestes du guide, de ne pas voir sur le pavé la trace des chaussures du chanteur des Stones. Le pourboire est au bout du bobard. 

Le Tanger des années folles, celui du statut international : plusieurs monnaies européennes avaient cours, chaque système postal des puissances protectrices avait son bureau. On ne payait pas d'impôts, on commerçait sans entrave, on trafiquait sans vergogne. Le kif (haschich) se vendait dans les bureaux de tabac. La fête, si l'on peut dire, est finie. 

Le week-end, les Andalous débarquent à Tanger comme les Lillois vont en Belgique. 

A l'hôtel El Minzah, l'insubmersible palace de Tanger, je dîne dans l'imposante et fort belle salle du restaurant marocain traditionnel. Un petit orchestre local accompagne moderato les agapes. Le serveur qui m'apporte les plats est doucereux sans être totalement obséquieux. Il est tellement noueux et chenu qu'il pourrait avoir servi ici Rita Hayworth dont le portrait en noir et blanc orne le hall avec ceux des gloires d'autrefois dont le souvenir hante les lieux.

Parmi les visiteurs réguliers du Tanger d'aujourd'hui, Arielle Dombasle et son compagnon Bernard Henri-Lévy, propriétaires jaloux d'un riad planté sur la corniche, face à l'Espagne. Le lieu a été aménagé par Andrée Putman. Ce n'est donc pas un taudis. Les illustres propriétaires ont prudemment fait surélever le mur qui les sépare du café Hafa, endroit magique, agrippé à la falaise, lieu malheureusement fréquenté par la populace tangéroise qui vient y siroter indéfiniment des thés à la menthe en regardant la mer.  

Je séjourne à l'hôtel Villa de France, ancienne résidence diplomatique. L'hôtel a connu des hauts et des bas, des abandons, des résurrections. C'est plutôt une période faste, après une rénovation raffinée. L'établissement est parfaitement situé entre la médina et la ville moderne, dit la brochure. On visite avec dévotion la chambre 35, au coin du bâtiment, au deuxième étage. C'est ici que séjourna le peintre Henri Matisse, un siècle plus tôt. Matisse, issu des brumes de la commune du Cateau près de Cambrai, découvrit avec incrédulité la lumière de l'Afrique du Nord. Installé dans cette chambre 35, il disposait de deux fenêtres offrant deux vues différentes : l'une sur la médina et l'autre sur le port et la mer. Chaque fenêtre donna un tableau, parmi les meilleurs du peintre. La chambre n'est plus jamais louée. Le groom à uniforme rouge à boutons dorés qui vous la fait visiter garde solidement en main la clé d'origine. Un téléphone ancien trône sur une table de nuit. Je doute que Matisse l'ait vraiment utilisé. Le téléphone dans les chambres au Maroc en 1912 ? 

Partout à Tanger, dans les ruelles de la médina ou sur les larges boulevards de la ville moderne, cette nonchalance, cette prévenance, cette amabilité. Si on s'interpelle, c'est en riant. Les adolescents friment gentiment, habillés de survêtements de contrefaçon, siglés Adidas. Les filles, voilées plus que jadis, passent en pouffant. 

On vend des cigarettes à l'unité, des oranges à la pièce et des téléphones portables usagés de provenance inconnue. Ces portables foisonnent sous le burnous. La fin du téléphone arabe. On communique autrement et ardemment, comme dans le reste du monde. L'estaminet le plus miteux annonce à sa devanture qu'il est doté d'une "zone WiFi".

Les automobilistes sont maladroits. Cheminant à petits pas rue d'Italie, le long de la médina, je me suis fait tamponner légèrement l'arrière-train par une conductrice étourdie. Elle semblait sincèrement navrée.

Partout le portrait du Roi, jusqu'au mur écaillé du plus modeste salon de coiffure ouvert tard le soir. Il est laid, ce Roi. Le père avait plus d'allure. 

C'est à Tanger qu'on rêve de croiser, au détour d'une rue sombre, un Orson Welles, gigantesque et épuisé. Cela a pu se produire. Mais plus maintenant.  

Enchevêtrement des religions à Tanger : les églises catholiques, construites souvent par les Espagnols, côtoient les synagogues tandis que la mélopée du muezzin s'échappe des nombreuses mosquées. Les Britanniques, pour ne pas être en reste, ont planté ostensiblement le clocher blanc et anglican de Saint-Andrew au milieu de tout. 

La puissance et la fragilité de Tanger : être à la lisière, en Histoire et en Géographie. Banlieue de l'Europe, balcon de l'Afrique. En dehors du détroit de Béring, c'est le seul endroit au monde où l'on peut voir, à l'œil nu, le continent d'en-face. Supplice de Tantale pour ceux qui aimeraient traverser et ne le peuvent pas. 

Décembre 2014


dimanche 12 octobre 2014

De Modiano à Paul Valéry en passant par Valenciennes, Montpellier et Google.

Je furetais hier dans ma bibliothèque pour retrouver "La place de l'étoile", le premier roman de Patrick Modiano qui vient d'obtenir le Nobel de littérature. Ce livre avait paru dans la collection blanche de Gallimard, œuvre d'un inconnu de 23 ans mais qui fit aussitôt sensation. J'avais 15 ans lorsque je fis l'acquisition en 1968, dès sa parution, de ce petit volume à la librairie Giard, place d'Armes à Valenciennes. Je me revois encore sortir du magasin, le livre à la main.


Cette librairie Giard elle-même était un lieu symbolique, propriété d'une famille de libraires-éditeurs établis dans le Nord de la France avant la Révolution et dont un descendant a toujours pignon sur rue à Lille. La librairie Giard de Valenciennes, hélas, a depuis longtemps laissé place à une "boutique obscure", pour reprendre l'expression de Modiano. 

J'ai donc retrouvé hier mon exemplaire de "La place de l'étoile" où j'avais glissé, après ma lecture de l'époque, un petit bout de papier sur lequel j'avais dactylographié (j'avais une machine à écrire que je chérissais) une citation de Maurice Barrès : "Mieux vaut un long passé qu'un long avenir." Comment l'adolescent de 15 ans que j'étais a-t-il eu l'idée de recueillir et de reproduire cette formule de Barrès ? Que savais-je, moi, élève du lycée Wallon, de l'auteur de "La colline inspirée" ? Rien, évidemment. 

Mais, avec près d'un demi-siècle de recul, permettez-moi de rendre hommage au très jeune homme que j'étais. Oui, j'avais vu juste : ces mots de Barrès correspondent tout à fait à la littérature de Modiano. Je l'avais confusément ressenti dès la lecture de son premier roman, déjà fondé sur "un long passé" en grande partie inventé, reconstitué, démembré et rafistolé. Tout Modiano est dans cette quête obsédante d'un passé diffus, évaporé. C'est, en quelque sorte, "A la recherche du temps perforé". Chez Proust, les souvenirs sont nombreux, précis et minutieusement décrits. Modiano, à l'inverse, rassemble, en cheminant, des bribes incertaines de mémoire défaillante. 

J'ignorais comme tout le monde, en lisant son premier livre en 1968, que Modiano deviendrait cet auteur prolifique et néanmoins bafouillant devant micros et caméras, promis à "un long avenir". Et ma bibliothèque contient bien tous les livres de Modiano que j'ai achetés, au fur et à mesure, depuis 40 ans. 

Étrangement, mon pèlerinage livresque chez Modiano m'a ramené à Paul Valéry dont je ne cesse de croiser le chemin depuis mon récent séjour à Sète. Non loin des Modiano, j'ai déniché sur une étagère un exemplaire de "La jeune Parque", le long poème que Valéry mit quatre ans à composer et qui marqua son retour en littérature, sur insistance de son ami Gide et après vingt années de silence total. 

J'avais complètement oublié que je possédais ce livre que je n'avais jamais lu. En y réfléchissant, je me suis souvenu que j'avais acheté ce petit bouquin pour quelques dollars dans une brocante à New York, vers le milieu des années 90. Cet exemplaire est d'ailleurs entaché d'un délit : il a été sorti du département de français d'une bibliothèque universitaire américaine (probablement New York University), jamais restitué et vendu sur un trottoir. Je suis donc receleur d'un objet volé. Le volume renferme une carte de lecture prévue pour répertorier les emprunts successifs. La carte est vierge. Les pages du livre n'étaient d'ailleurs pas découpées. Je les ai moi-même séparées hier. 

Le poème de Valéry parait pour la première fois en 1913 mais l'édition que j'en possède date de 1953 (année de ma naissance). Elle est (comme Modiano) dans la collection blanche de Gallimard. Le texte poétique est accompagné, dans cette édition posthume (Valéry est mort en 1945), d'une préface et d'un long commentaire, ligne à ligne, rédigés assez pompeusement par le philosophe Alain. A vrai dire, "La jeune Parque", poème de 500 alexandrins académiques, est une curiosité désuète, parfois traversée de jolis moments mais globalement d'un élégant ennui. 

Cette découverte décevante m'a poussé ensuite, pour ne pas rester sur une mauvaise impression, à relire quelques pages de "Monsieur Teste" du même Valéry. Là, le plaisir est intact. Livre cinglant et lumineux malgré son sujet énigmatique. Texte d'une modernité totale. Le "nouveau roman", beaucoup plus tard, n'inventera rien. 

Et en faisant une petite recherche sur Internet, je découvre qu'une "avenue de Monsieur Teste" existe à Montpellier (où je viens de passer à nouveau une semaine). Le Sétois Valéry avait fait une partie de ses études secondaires dans cette ville. L' "avenue de Monsieur Teste", à l'ouest de Montpellier, passe non loin de l'école élémentaire publique Spinoza. Cela me ravit de savoir que des enfants apprennent à lire aujourd'hui sous les auspices d'un philosophe rationaliste hollandais du XVIIIème siècle et qu'une ville ait donné à une avenue le nom d'un personnage littéraire totalement imaginaire. Existe-t-il ailleurs une "rue de la Princesse de Clèves" ou un "boulevard Julien Sorel" ?

Mais, en me plongeant sur le plan de Montpellier dans "Google Maps", je découvre avec effroi que le service cartographique américain sur Internet a ajouté un accent au nom de l'avenue qui devient "l'avenue de Monsieur Testé". C'est Google qui devrait se tester davantage. "La bêtise n'est pas mon fort", écrivait justement Valéry au tout début de "Monsieur Teste". Google aurait du mal à en dire autant.

dimanche 17 août 2014

Ferguson : d'un Nixon à l'autre

En 1970, le poète-chanteur-écrivain (et précurseur du rap) Gil Scott-Heron proclamait dans une chanson : "The revolution won't be televised" (la révolution ne sera pas télévisée). Manière de dire que dans l'Amérique blanche de l'époque Nixon, les fréquentes révoltes raciales seraient négligées par les grands médias comme la télévision. L'aphorisme avait fait florès ensuite.

44 ans plus tard, la formule ressurgit à Ferguson, banlieue de Saint-Louis dans le Missouri. Le 9 août, un jeune noir a été abattu dans cette ville par un policier dans des circonstances encore imprécises. Mais il est mort et il n'était pas armé. Ce drame à déclenché une série de protestations qui ont parfois tourné à l'émeute. 

La photo ci-dessus montre un jeune manifestant de Ferguson reprenant le slogan de Gil Scott-Heron mais en le complétant : "la révolution ne sera pas télévisée, elle sera sur Tweeter". Signe de l'évolution des technologies.

Les soulèvements répétés à Ferguson ont été violemment réprimés par une police locale équipée avec du matériel de guerre (en réalité, des surplus de l'armée américaine). Obama a appelé en vain au calme. Le gouverneur démocrate du Missouri a déclaré l'état d'urgence et instauré un couvre-feu (non respecté). 

Ironie de l'histoire, ce gouverneur démocrate a un nom difficile à porter : Nixon.

jeudi 14 août 2014

Le Point : plus dure sera la chute (de Rome)

Je crois que je vais cesser de me lamenter sur l'agonie de la presse écrite. L'été que nous vivons est fortement chargé en actualité, souvent dramatique : plusieurs conflits armés, une crise sanitaire sérieuse et un marasme économique grandissant en France et en Europe. 
Et pourtant les "news magazines" (pour ne prendre que ce segment de la presse française) multiplient les couvertures lénifiantes, totalement déconnectées des événements importants en cours. 
L'exemple le plus flagrant, le plus grotesque et le plus pitoyable est le nouveau numéro de l'hebdomadaire "Le Point" paru aujourd'hui. La couverture est consacrée, tenez-vous bien, à la chute de l'empire romain ! Sur cette couverture, on peut lire aussi en toutes lettres : "hebdomadaire d'information". Pour 3,80€, c'est une tromperie sur la marchandise.

La chute de Rome ? Quoi, la semaine prochaine ? 

Je propose : "Cléopâtre avait le nez creux", "la vie sexuelle de Napoléon à Saint-Hélène", "la face cachée de Gengis Khan", "tout sur l'amant de Jeanne d'arc", "Clovis était-il bègue ?", "Charlemagne ne savait pas lire". Du neuf, du frais, du contemporain. 
Ça se vend sur les plages et dans les campings, disent les directeurs de marketing qui aujourd'hui dirigent les médias. Les lecteurs rejettent les nouvelles anxiogènes, ajoutent-ils. C'est tellement éreintant aussi, quand on est journaliste, de s'intéresser à ce qui se passe dans le monde en ce moment. Faudrait enquêter, aller sur place. Plus le temps, plus l'argent.
Alors on va fouiller les poubelles toujours pleines de l'Histoire. En grattant, on trouve toujours au fond un petit reste qu'on fait réchauffer. Cette semaine, le ragoût du chef, c'est "chute de Rome". "Le Point", par cette publication, annonce de manière allégorique son inexorable disparition. Les autres journaux du même acabit seront alignés, peu à peu, dans le carré des naufrages, au cimetière Gutenberg.

mardi 12 août 2014

Robin Williams et la nécrologie médiatique

L'affaire est entendue : Robin Williams était un bon acteur américain dont le suicide à l'âge de 63 ans constitue une triste nouvelle. Il avait interprété des rôles positifs dans plusieurs films à succès, presque toujours des «feel good movies», des films qui finissent bien et qui sont le reflet d'une humanité généreuse et optimiste. Sa disparition brutale a engendré mécaniquement un mouvement d'empathie. Mais Robin Williams n'était qu'un acteur. Il n'a tourné dans aucun film majeur de l'histoire du cinéma. C'était un honnête artisan qui faisait bien son boulot. C'est déjà beaucoup mais il n'était ni Clark Gable, ni Brando, ni De Niro. Il ne faut pas tout mélanger.

Les médias, justement, mélangent tout. Tout cadavre devient exquis, comme disaient les Surréalistes. Les hommages sur Williams s'empilent. J'ai entendu sur une station radio du service public deux interviews saugrenues : celle de l'acteur français qui doublait la voix de Williams mais qui ne l'avait jamais rencontré et celle d'un prétendu sosie français du comédien américain qui lui avait furtivement serré la main au festival de Deauville il y a une dizaine d'années. Vous imaginez la richesse profonde de ces témoignages...

La veille de la mort de Robin Williams, on avait appris celle du sinologue belge Simon Leys. Mort naturelle en Australie. Simon Leys n'avait tourné dans aucun «feel good movie». C'est son tort. Sa mort est passée inaperçue en France, du moins sur la plupart des chaines de radio et de télé. La presse écrite où certains savent encore lire a heureusement signalé, avec plus ou moins de détails, cette disparition. Simon Leys était un intellectuel majeur du XXème siècle. Il avait observé et raconté la terrible dérive du maoïsme triomphant. Dans un ouvrage paru en 1971, il jeta un seau d'eau froide à la figure des beaux esprits de Saint-Germain-des-Près enflammés par l'avenir radieux de la «Révolution Culturelle» et la dictature communiste pékinoise. Le travail de Leys a été déterminant pour la découverte de l'imposture sanglante incarnée par Mao.

Sans vouloir trop en demander, je pense qu'un petit sujet d'une minute sur Leys dans le journal télévisé d'une chaine publique que je finance avec ma redevance n'aurait pas été superflu. Mais ce n'est pas dans l'air du temps.

Voici un autre exemple. Ce samedi, TF1 va consacrer la énième soirée d'hommage à un jeune chanteur dont le mérite principal est d'être mort prématurément de mucoviscidose. La chaine D8 (groupe Canal+) nous gratifiera en septembre d'un documentaire consacré à la carrière immense de ce même jeune homme. Ladite carrière a duré au total trois années. Les auteurs du documentaire vont devoir faire preuve de beaucoup d'adresse et d'imagination. Ce chanteur a succombé des suites de sa maladie à 23 ans. L'Italien Pergolèse était mort de tuberculose à 26 ans. Mais au moins nous avait-t-il laissé, entre autres merveilles, son Stabat Mater...

Il est vain, me direz-vous, de radoter dans le vide. C'est le vide qui l'a emporté. Nous vivons dans un pays où la ministre de la Culture avait boudé les obsèques du dernier grand compositeur français contemporain, Henri Dutilleux. La même ministre s'était précipitée aux funérailles du chanteur Moustaki, mort le lendemain. Là, il y avait des caméras.



dimanche 27 juillet 2014

Manuel Valls préfère le vélo à l'Histoire de France

Manuel Valls s'est décommandé à la dernière minute : il ne sera pas ce dimanche 27 juillet à Bouvines dans le Nord pour assister aux cérémonies du 800ème anniversaire de la célèbre bataille de 1214. 

C'était également un dimanche. La bataille gagnée par Philippe Auguste est un tournant majeur de l'Histoire de France : consolidation du trône des Capétiens et première apparition d'un sentiment national français, dans un territoire aux contours encore fluctuants. Le grand historien Georges Duby publia en 1973 un livre magnifique intitulé "Le dimanche de Bouvines". L'ouvrage connut un retentissement extraordinaire. Duby reconstitue la bataille et démonte en partie les légendes qui ont couru ensuite autour de ce qui est peut-être la première grande "victoire française". 

Il n'en demeure pas moins que Bouvines, c'est une date, un marqueur de l'Histoire de France. Autant, si ce n'est davantage que 1515 (qui se déroulait en Italie) ou le 14 juillet 1789 (journée ordinaire en France sauf dans un quartier de Paris). 

Bouvines donc. 800 ans. Ce n'est pas rien. Le premier ministre de la France avait promis de venir à la place du président Hollande qui devait être en déplacement à La Réunion, à Mayotte et aux Comores (voyage reporté à cause la catastrophe aérienne en Afrique).
 
Mais Manuel Valls n'a pas renoncé à venir à Bouvines à cause de cet avion. Le premier ministre s'est aperçu soudain que le Tour de France, ce dimanche, faisait étape dans sa ville d'Evry en région parisienne. La carte du Tour de France a été publiée il y a plusieurs mois. Mais Valls s'est rendu compte très tardivement du passage des coureurs dans la commune dont il a été longtemps maire et qui reste son fief. 

Il choisit donc. Pour le chef du gouvernement français, le dimanche 27 juillet 2014 restera "le dimanche d'Evry", pas celui de Bouvines. 

Espérons au moins qu'un cycliste français l'emporte ce dimanche, en mémoire de Philippe Auguste. 

lundi 26 mai 2014

La fricassée de la fille du borgne

Il était une fois un petit pays européen (0,4% de la superficie terrestre, 0,9% de la population mondiale) qui se lamentait de son influence perdue et de sa gloire évanouie. Une principauté morose où le chômage massif stagnait et où les usines fermaient chaque jour, en dépit des rodomontades d'un ministre vibrionnant.

Dans ce confetti déconfit, les résistances étaient nombreuses : du chauffeur de taxi au saltimbanque intermittent, chacun s'accrochait à son petit statut personnel. Des syndicats vermoulus et sans représentativité défendaient avec l'énergie du désespoir des avantages acquis au temps ancien de la prospérité.

Dans ce territoire minuscule, on se rengorgeait de son exception culturelle et de la vitalité de son cinéma subventionné, cinéma qui n'occupait pourtant que 3% du marché mondial. On portait aux nues la langue nationale, idiome complexe que peu d'habitants pratiquaient correctement.

Cette étrange contrée avait été dirigée au fil des décennies par des personnages bizarres : un vieux général grandiloquent, un banquier cultivé qui finit boursouflé, un faux aristocrate auvergnat, un florentin jadis décoré de la Francisque, un paresseux amateur de tête de veau, un zébulon à talonnettes et, plus récemment, un indécis adepte de synthèse molle et de scooter nocturne.

Cet enclos déclinant était entouré d'un espace beaucoup plus grand, conglomérat des nations environnantes. Le tout s'était, tant bien que mal, organisé pour discuter et, parfois, décider ensemble. Le petit réduit, objet de ce billet, se joignait aux pourparlers, souvent à reculons. Il faut dire que ce pow-wow de voisinage était englué dans la bureaucratie et les réglementations incongrues.

Cette confuse assemblée continentale, à défaut d'avoir ramené partout la prospérité, avait éloigné les guerres. Le secteur en avait connu presque tous les trente ans, aucune en 70 ans, sauf en périphérie balkanique.

Un jour, comme cela se produisait régulièrement, il fallut élire des représentants pour cette assemblée continentale. La populace du pays croupion ne goûtait guère ce genre de scrutin. Il est vrai que les gazettes locales, fainéantes et pressées, dénigraient à qui mieux mieux les institutions continentales, accusées de gabegie et de pillage de souveraineté.

Notre principauté vacillante était à cette époque livrée à l'incompétence d'un parti vagissant, soutenu hostilement par une secte verdissante d'écolos chagrins. Il y avait aussi, dans un recoin, les ruines d'un parti ex-stalinien surmontées par un Tartarin énervé et vociférant. En face, une opposition bringuebalante se débattait dans des magouilles inavouables et une guerre des chefs assommante.

Et puis, prospérant dans les odeurs malsaines de ce piètre marigot, on distinguait de mieux en mieux une blonde, fille de borgne. Elle avait de l'abattage, comme la cantinière d'une gargote qui commence à faire salle comble. Le menu était court et facile à comprendre : cuisine locale, pas de spécialités venues d'ailleurs, vinasse, café et l'addition.

La formule se mit à plaire. Le plat du jour était tous les jours le même : "fricassée d'immigré". Ça partait comme des petits pains. Même si la réalité était fracassée : le petit pays rabougri était parmi ceux qui accueillaient le moins de ces étrangers honnis. Mais la blonde fille de borgne n'était pas là pour dire la vérité. Elle était là pour vendre les plats du jour.

Et un récent dimanche, la fricassée d'immigré se vendit de manière inespérée. Au point de surpasser la recette des auberges classiques, celle du gâte-sauce ramolli en charge du pays et l'autre, tenue par les marmitons rivaux de l'équipe précédente.

La fille du borgne exulta. Le rondouillard chef officiel du pays, tétanisé, emmuré dans son palais déserté, fit la seule chose en son pouvoir : il convoqua une "réunion d'urgence".

jeudi 8 mai 2014

Le vieillard amoureux du 'Bon café' (fable tamoule)

C'est un petit bistrot du Xème arrondissement, à la façade rouge, à l'entrée du boulevard Saint-Martin, tout près de la place de la République. Il est en face de chez moi. J'y ai mes habitudes. Il s'appelle "Au bon café" et c'est justifié. C'est un café bien de chez nous. Mieux que de chez nous, en réalité, car il est tenu par des Tamouls. La conquête de ce lieu "de souche" (comme disent certains) par des représentants de ce peuple opprimé du Sri-Lanka s'est faite progressivement, à force de travail et de compétence. 

Un jour que j'y déjeunais, on m'apporta, faveur accordée à un bon client, un sorbet de belle apparence. Il se révéla en outre exquis. Je dis benoîtement au Tamoul qui me l'avait offert : "C'est digne de Berthillon !" Je faisais référence au célèbre glacier où les touristes se pressent dans l'île Saint-Louis (sauf l'été car c'est fermé, selon les bonnes traditions françaises). Le Tamoul afficha un large sourire et me confia qu'il avait travaillé comme commis chez Berthillon pendant plusieurs années. C'était son premier emploi. Il venait de débarquer de son île lointaine de l'Océan Indien avec son petit baluchon, sans parler un mot de français. Confiné à des tâches subalternes, il avait néanmoins observé le travail des maîtres-glaciers, au point de les égaler. Il avait ensuite rejoint des compatriotes entreprenants pour s'emparer du "Bon café" du boulevard Saint-Martin. 

Dans ce troquet modeste, la cuisine est bon marché, soignée, dans les traditions françaises avec une touche bienvenue de piment d'Asie du Sud. Une fois par semaine, des inconscients enhardis par quelques bières rivalisent dans d'improbables karaokés que je fuis prudemment. 

Lorsque je déjeunais tardivement au "Bon café" presque tous les jours à une époque désormais révolue de ma vie, j'y croisais un vieil homme qui arrivait invariablement vers 14h. Il avait environ 90 ans. Rabougri, maigre et mal rasé, il s'avançait à petits pas vers le café, plié en deux sur une canne, portant -été comme hiver- un manteau beige élimé et une casquette en velours de la même couleur et dans le même état. 

Le vieillard solitaire s'asseyait toujours à la même table, légèrement en retrait de la porte, avec une vision circulaire sur l'endroit. Il commandait un café ("et un verre d'eau !") sur un ton comminatoire. Il s'impatientait et pestait quand le Tamoul de service, pourtant attentionné, tardait à satisfaire sa commande. 

Il restait là une petite heure, scrutant les lieux, les autres clients et le boulevard à travers la devanture, avec le regard acéré d'un oiseau de proie. Puis il repartait péniblement vers le métro. Il habitait très loin, dans un gourbi d'une banlieue excentrée, dernier refuge de sa vieillesse et de sa maigre pension. 

Les Tamouls que j'interrogeais à propos de ce personnage me racontèrent qu'il habitait jadis dans un appartement en face du café, sur le boulevard Saint-Martin, au dessus du magasin de farces et attrapes qui existe toujours sous l'enseigne "Le clown de la République", appellation qui conviendrait à bon nombre de nos politiciens. 

Le vieux bonhomme n'était guère sympathique. J'avais à quelques reprises engagé la conversation avec lui. Il était distant et peu disert. Il m'avait néanmoins raconté la libération de Paris en août 1944. Il avait vécu cela, ici, dans le quartier de la place de la République. Cet endroit fut l'un des derniers bastions allemands. Les SS, réfugiés dans ce qui est désormais une caserne de la garde républicaine, canardaient copieusement le voisinage avec des mitrailleuses nichées sur les toits du bâtiment. 

Il suffit aujourd'hui de serpenter les environs pour voir, à chaque coin de rue, une plaque à la mémoire d'un Parisien abattu alors que De Gaulle paradait déjà sur les Champs-Élysées. Les SS, cernés, finirent par battre en retraite vers l'Allemagne en empruntant le boulevard de Magenta, ce qui est la bonne direction. Le vieil homme du "Bon café" me raconta ces épisodes. 

Mais il ne dit jamais un mot sur son attachement à ce bistrot qui faisait face à son ancien domicile, attachement qui le poussait chaque jour à s'extirper péniblement de son inaccessible banlieue pour boire un café et repartir. Il a fallu que j'interroge les Tamouls pour en savoir davantage. 

L'histoire est sentimentale, à la manière d'une chanson réaliste de Piaf. Après la guerre, dans la force de l'âge, le vieillard avait rencontré la femme de sa vie dans ce débit de boisson pas encore tamoulisé. Ils se marièrent et n'eurent aucun enfant. Ils vécurent longtemps sur le boulevard Saint-Martin, en voyant de leurs fenêtres le café où ils s'étaient découverts, frappé par le coup de foudre. Mais le couple, chassé par la cherté des loyers parisiens, fut contraint un jour de quitter ce lieu familier pour s'installer à regret dans une obscure périphérie. 

L'épouse mourut. Le veuf inconsolable commença à venir chaque jour dans l'estaminet où il avait connu sa dulcinée, en face de l'ancien nid conjugal. Il fit le pèlerinage quotidien (sauf dimanche et fêtes) pendant plus de deux décennies. 

Il y a quelques jours, je suis venu boire à mon tour un café chez les Tamouls. J'ai demandé des nouvelles du vieil homme à la casquette de velours. Ils ne l'ont plus revu depuis presque deux ans. Il est peut-être mort ou, pire encore, il n'a plus la force d'accomplir le rituel quotidien du "Bon café", ultime balise d'un bonheur évanoui.