"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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dimanche 22 février 2015

Les naufragés de la neige

C'est l'histoire de la famille Dugenoux partie en voiture de Nancy à 6 heures du matin et qui n'arrive qu'à 22 heures dans son meublé de Peisey-Nancroix en Savoie, loué pour une semaine de sports d'hiver. Il y avait du monde sur la route. Il y avait même de la neige sur la route car nous sommes en février. Monsieur Dugenoux a conduit une bonne partie du chemin, passant parfois le volant à son épouse. A un moment, il a fallu équiper les pneus de la voiture avec des chaines. Les époux Dugenoux se sont entraidés pour accomplir cette délicate opération. Les trois enfants se sont montrés un peu énervés vers la fin du voyage. Mais, en arrivant, ils étaient contents de savoir que, dès le lendemain matin, ils dévaleraient les pentes.

Cette histoire d'une effondrante banalité est devenue le prototype de l'aventure humaine mise en lumière, jusqu'à plus soif, par les médias audio-visuels français. C'est ça l'info, coco ! C'est ce que les journalistes de l'audio-visuel appellent «la galère», en l'occurrence «la galère de la famille Dugenoux». Cela peut se transformer en «naufrage». Le récit serait en effet encore plus croustillant si la famille Dugenoux avait été contrainte de passer la nuit dans un gymnase, ouvert par une municipalité compatissante, pour cause de route devenue momentanément impraticable. C'est dans ces cas-là qu'il est recommandé de parler de « naufragés de la neige ». Ce sont des vacanciers (mal rasés pour les hommes, décoiffés pour les femmes) qui passent une nuit légèrement inconfortable dans un local chauffé avant de gagner, au lever du jour, leur lieu de villégiature hivernale où raclette, vin chaud et remontées mécaniques les attendent.

A l'occasion des vacances de Noël, de février et de Pâques, les radios et télés multiplient les reportages (tous semblables) sur ces trajets automobiles vers les cimes. C'est devenu bizarrement, comme disent les présentateurs dans leur studio parisien, «un grand titre de l'actualité». C'est encore plus indispensable quand Bison Fûté prévoit une "journée noire". Alors là, ça devient grave.

Cette actualité occupe beaucoup d'espace. Elle est souvent placée en «ouverture», c'est à dire comme premier sujet dominant : la famille Dugenoux va faire du ski pendant une semaine en Savoie, la famille Dugenoux est en route, la famille Dugenoux est arrivée. Quelle épopée !

Ce phénomène médiatique débilitant se décline à d'autres saisons. L'été, la «galère» se déplace sur les aires d'autoroutes du sud du pays. A chaque fois, ce qui frappe, c'est la répétition à l'identique des reportages, la similitude des questions et des réponses. A tel point qu'il serait possible de passer tous les ans les mêmes sujets enregistrés. Le subterfuge finirait pas être découvert après plusieurs années uniquement à cause des changements de mode vestimentaire et de l'évolution des modèles de voiture.

Comment en est-on arrivé à une telle inanité ? C'est que les médias grand public sont obsédés par ce qu'on appelle très sérieusement (c'est du jargon journalistique) le «concernant». Autrement dit, tous les éléments proches de la vie quotidienne des auditeurs et téléspectateurs sont dignes d'intérêt, le reste beaucoup moins. S'il fait chaud au mois d'août, il faut impérativement propager la nouvelle qui n'en est pas une, l'illustrer par des images de fontaines et bassins pris d'assaut dans les villes et par l'arrosage préventif des petits vieux dans les hospices.

Pourquoi ? Parce que «les gens ne parlent que de ça» vous diront doctement les rédacteurs en chef. Il est sûr que les gens parlent plus spontanément de la pluie et du beau temps que de la situation dans l'est de l'Ukraine. L'Ukraine, ce n'est pas «concernant». On dit que c'est «clivant», terme de marketing qui signifie que ça emmerde tout le monde. Donc on s'étendra longuement sur la neige en hiver mais très peu sur l'Ukraine. Ne clivons pas, conservons nos auditeurs et téléspectateurs. Et pensons aux chiffres d'audience, quand même.

Mais cette évaluation du «concernant» et du «clivant» n'est pas une science exacte. Elle se fait au pifomètre, souvent en fonction du train de vie des cadres dirigeants des rédactions audio-visuelles parisiennes. C'est une tranche socio-professionnelle aisée qui est plutôt habituée à aller aux sports d'hiver. Ces têtes pensantes de la profession s'imaginent donc que toute la France va au ski. Ce qui est totalement faux. 

Le très sérieux CREDOC (Centre de recherche pour l'observation des conditions de vie) a clairement identifié les habitudes hivernales des Français. Ils ne sont que 8% à se rendre dans une station de sports d'hiver au moins une fois tous les deux ans. Donc même pas forcement chaque année. Le reste des Français, 82%, ne va jamais faire du ski. Jamais. A titre de comparaison, toujours selon le CREDOC, 40% des Français ne quittent jamais leur domicile pour des vacances à n'importe quelle période de l'année (chiffre de 2014).

C'est là que l'équilibre «concernant» et «clivant» est en péril. Une infime minorité de Français prend la route de la montagne pendant les congés d'hiver. Mais ces déplacements puis les activités sur les pistes occupent une place démesurée dans les journaux d'information à la radio et à la télé. Si vous soumettez ce genre d'objection aux responsables des rédactions audio-visuelles, ils vous rétorqueront (avec une certaine mauvaise foi) que les embouteillages sur routes verglacées, ça intéresse tout le monde. C'est «concernant». En tout cas, c'est plus vite fait et moins cher à réaliser qu'une enquête compliquée et minutieuse sur le prix des carburants (qui pourrait être «concernante»).

Et puis, finalement, 8% de Français partant au ski, faisant du ski, revenant du ski, c'est beaucoup moins «clivant» que les trois millions de réfugiés chassés de Syrie par une guerre interminable. Les réfugiés, hagards, dépenaillés et affamés, c'est clivant. C'est même carrément plombant.

mercredi 21 janvier 2015

"Je ne suis pas journaliste. Je suis pire."

Le texte ci-dessous est un cri. "Un cri venu de l'intérieur", comme le dit Lavilliers dans une de ses chansons. Venu de l'intérieur des médias français. L'auteur de ces lignes pertinentes comme des flèches est un homme intègre, intelligent, un grand professionnel. Il n'est plus dans le doute. Il est dans le désarroi. Il m'a autorisé à reproduire son témoignage lucide et implacable. Il nous dit : "j'ai besoin de votre aide". Quelle est notre réponse ? 





JE NE SUIS PAS JOURNALISTE. 
JE SUIS PIRE. 
J'AI BESOIN DE VOTRE AIDE.

Bonjour.

Je travaille depuis presque 10 ans au sein d'un des plus grands médias de France. Je suis chargé de ce qu'on appelle la valorisation marketing de notre information. J'ai participé à la création de ce poste et depuis j'en assume seul la charge sous l'autorité de la direction de l'information. Je n'agis pas sur le contenu éditorial de la chaîne. Mon rôle consiste principalement à véhiculer à nos fidèles un message précis : "Continuez de nous écouter parce que nous sommes les meilleurs pour vous offrir l'information que vous attendez". Je suis chargé de rassurer l'Opinion sur le fait qu'elle est le moteur de notre info. Je suis, parait-il, très doué. Bref, j'étais insouciant et heureux … jusqu'à cette matinée du 7 janvier.

D'abord il y eu l'annonce. Puis la cohue dans la rédaction. Dans l'excitation, tout le monde parlait de barbus, d'islamistes. 11h55. Sans réfléchir, outrepassant mes responsabilités parce que sachant que ce serait toléré, à un cadre de la rédaction qui disait "encore ces maudits barbus", je répondis : "Breivik n'était pas barbu". Dans le regard qu'il me lança, il n'y avait ni colère, ni mépris, mais une sorte de vide, comme un désespoir. C'est là, je crois, que j'ai compris clairement pour la première fois qu'un mal nous rongeait. Je les laissais travailler. Je décidais, parce que c'est ma manière de gérer mes émotions, de me poser et d'analyser ce que je voyais pour tenter de comprendre. C'est ce que je fais encore aujourd'hui.

Cette semaine, je nous ai vus faire d'un fabuleux slogan publicitaire, créé par un journaliste / Directeur artistique (sic), un mot d'ordre mondial. C'est la force du marketing. En vidant les mots de leur sens, il leur permet de devenir fédérateur et de toucher le plus grand nombre. L'autre face du marketing, la sombre, c'est qu'en vidant les mots de leurs sens, les seules armes que nous ayons réellement contre la barbarie deviennent inopérantes. Déjà, nous nous divisons sur ce qui nous unissait il y a si peu de temps. "Je suis l'informatique", dit le premier. "Moi aussi ! Mac Ou PC ?" répondra le deuxième. 

Cette semaine, je nous ai vus faire de tweets, ces flocons de neige numérique, de véritables avalanches médiatiques sans nous apercevoir que nous avions, nous même, rassemblé la neige puis poussé la boule dans la pente. Une fois la taille critique atteinte, plus personne ne pourra l'ignorer. Dans l'espace-temps infini d'internet, il faut en permanence une info pour remplir le vide se créant perpétuellement. Dans ces conditions, choisir, donc renoncer, est une épreuve. Hiérarchiser devient un non-sens. Sur le fil d'actu, seule la chronologie n'a de place. Et puis, comment hiérarchiser ce qui sera partagé, ou pas, par nos internautes, nouveaux rédacteurs en chef de leurs média personnels et mondialisés.

Cette semaine, j'ai vu le tweet d'Alain Weil : "Record d'audience historique pour BFMTV avec 10.7% de PDA". J'ai vu l'indignation généralisée…en dehors de la bulle médiatique. A l'intérieur de la bulle, peu d'écho. Il n'y a d'ailleurs qu'un seul et unique site média (ces sites habituellement si prompt à relayer n'importe quel "dérapage" dans la tweetosphère) qui a repris l'information. Site que j'ai découvert à cette occasion, c'est dire sa faible notoriété. De l'intérieur de la bulle, à peine ai-je vu quelques-uns se dire que ce n'était pas très intelligent de le tweeter. Le faire, donc, mais ne pas le faire savoir. N'est-ce pas étrange de devoir garder pour nous ce qui fait notre fierté ? Puis, 3 jours plus tard, j'ai vu les communiqués des radios sortir pour se féliciter des audiences. Que ces radios soient privées ou publiques, pas de différence. Certes, il s'agissait des audiences de Novembre / Décembre. Pour Janvier, rendez-vous en Avril, le contexte sera apaisé, il ne devrait pas y avoir de remous à l'extérieur de la bulle. Les radios pourront à nouveau communiquer et elles aussi, se féliciter du travail accompli par leurs équipes pendant et après la crise du 07 janvier. Il en va ainsi dans toutes les rédactions, tous médias confondus. Les uns et les autres se réjouissent d'avoir été les meilleurs pour donner à nos cibles ce qu'elles attendaient permettant ainsi à nos audiences, nos tirages, nos nombres de visiteurs uniques "de battre des records historiques". Nous travaillons bien puisque nous faisons de l'audience. Il n'y a de toute façon pas d'autre critère objectif et chiffré pour juger de la qualité de notre travail. Alain Weil avait raison de se réjouir et de féliciter ainsi ses équipes. 

Tout est là. La presse indépendante n'est pas une réalité, c'est une utopie pour laquelle il faut perpétuellement se battre. Chacun d'entre nous y pense, plus ou moins selon son degré de résignation, d'inconscience ou, extrêmement rarement, de cynisme. Encore faut-il prendre conscience de tous les pouvoirs  susceptibles de nous enchaîner. Le pouvoir politique, c'est vrai. Le pouvoir de l'argent, c'est tout aussi vrai. Mais le fait de n'avoir comme seul critère de jugement objectif et chiffré, l'audience, le tirage, le clic ou le nombre d'abonnement met en péril ce que nous sommes. L’état de santé de Charlie Hebdo avant le 07 janvier l'illustre parfaitement. Ils n'avaient rien concédé de ce qui était leur raison d'être, ils allaient disparaitre faute de moyen d'exister.

Etre ainsi dépendants de l'opinion de nos cibles nous impose de lutter sans cesse pour ne pas céder à la tentation de privilégier nos moyens d'existence (l'audience et les revenus que nous en tirons) sur notre raison d'exister : informer le plus impartialement et précisément possible pour donner aux citoyens le pouvoir de comprendre l'extrême complexité du monde dans lequel nous vivons. 

Problème : Pour être "percutant", "impactant", "concernant", "fédérateur" et "prendre des parts de marché "(le catalogue des néologismes marketing est infini),  il faut faire simple et efficace, règle de base du marketing. Joachim Roncin, journaliste, d'ores et déjà publicitaire de l'année et désormais propriétaire de la marque déposée "Je suis Charlie" le résumait si bien sur RTL : "On m'a appris qu'au-delà de 8 mots, c'est pas la peine…". Caricature de l'époque qui en dit autant qu'un dessin de Cabu. Nous informons de moins en moins, nous "marketons" l'information pour atteindre nos cibles. Ainsi naissent et se multiplient les "raccourcis journalistiques" qu'on reproche tant au média. Dans l'exercice qui consiste à résumer un enjeu d'actualité en 20s pour faire une bande annonce, je suis d'ailleurs très souvent sollicité par mes collègues journalistes. Logique, je ne suis pas journaliste, je suis pire.

Face à cette situation, il ne reste que la responsabilité individuelle pour faire barrage à l'abandon de notre raison d'être au profit de nos moyens d'exister. Certains, trop rares, peuvent faire face. Les autres, trop nombreux, renoncent. Dans un monde de concurrence exacerbée et de précarité toujours plus grande, qui pourrait blâmer celui qui renonce ? Ceci  est vrai cette semaine, l'était la semaine d'avant et le sera la semaine qui suivra. Le mouvement s'amplifiera inexorablement si nous ne faisons rien pour régler cet enjeu systémique. Les Etats-Unis, référence en tout pour l'occident, nous le montrent déjà. Pas uniquement avec Fox News, nous le savons.

Je n'ai pas les solutions pour changer et adapter à la réalité 2.0  le cadre de plus en plus mortifère dans lequel nous remplissons notre devoir d'informer. Ce n'est pas à moi seul de définir de nouvelles règles. Tout comme c'est n'est pas à nous seul, communauté médiatique, de les chercher. Je crois que notre responsabilité est d'accepter de mettre cette problématique structurelle dans les mains des citoyens. Nous seuls avons le pouvoir de le faire. 

A l'heure où, après des années de colères intérieures, les Français se sont soulevés pour réclamer que notre République soit restaurée, peut-être même refondée. A l'heure où ils demandent que soit mieux protégé leur droit à la liberté, leur droit à la sécurité, leur droit à la justice, leur droit à l'éducation, ne restons pas sourd à leur demande, même non clairement verbalisée, d'améliorer leur droit à une information la plus indépendante et précise possible. Il s'agit, là aussi, de restaurer la confiance dans un pilier de notre démocratie.

Nous avons trop longtemps fermé les yeux sur ces enquêtes qui nous disent, années après années, l'extraordinaire défiance de nos concitoyens envers nous, les gardiens de cette liberté fondamentale. Nous avons le devoir de prendre conscience que c'est cette défiance qui pousse de plus en plus de personnes à chercher l'information ailleurs, certains faisant ainsi le premier pas sur la route qui mènent à l'embrigadement et à la haine. Nous avons le devoir d'accepter qu'il faut améliorer les règles qui nous encadrent pour répondre, à nouveau, aux légitimes attentes de nos concitoyens. Et nous avons le devoir de leur confier la responsabilité de ces choix structurants et fondamentaux car il s'agit leur liberté. Nous sommes citoyens. Nous participerons et animerons le débat. Ne pas le faire naître, le confisquer ou l'ignorer serait une trahison envers la démocratie commise par ceux qui en sont les gardiens.

Pour parvenir à cette prise de conscience, si brutale et si paradoxale soit elle pour nous tous, vous êtes une des rares personnes à qui j'ai osé m'adresser aussi franchement avec l'espoir que nous partagions ce constat. N'ayant pas l'ombre d'une idée pour inventer les outils qui permettrait la réalisation de ce projet ambitieux, j'ai besoin de votre aide.

Respectueusement.

jeudi 14 août 2014

Le Point : plus dure sera la chute (de Rome)

Je crois que je vais cesser de me lamenter sur l'agonie de la presse écrite. L'été que nous vivons est fortement chargé en actualité, souvent dramatique : plusieurs conflits armés, une crise sanitaire sérieuse et un marasme économique grandissant en France et en Europe. 
Et pourtant les "news magazines" (pour ne prendre que ce segment de la presse française) multiplient les couvertures lénifiantes, totalement déconnectées des événements importants en cours. 
L'exemple le plus flagrant, le plus grotesque et le plus pitoyable est le nouveau numéro de l'hebdomadaire "Le Point" paru aujourd'hui. La couverture est consacrée, tenez-vous bien, à la chute de l'empire romain ! Sur cette couverture, on peut lire aussi en toutes lettres : "hebdomadaire d'information". Pour 3,80€, c'est une tromperie sur la marchandise.

La chute de Rome ? Quoi, la semaine prochaine ? 

Je propose : "Cléopâtre avait le nez creux", "la vie sexuelle de Napoléon à Saint-Hélène", "la face cachée de Gengis Khan", "tout sur l'amant de Jeanne d'arc", "Clovis était-il bègue ?", "Charlemagne ne savait pas lire". Du neuf, du frais, du contemporain. 
Ça se vend sur les plages et dans les campings, disent les directeurs de marketing qui aujourd'hui dirigent les médias. Les lecteurs rejettent les nouvelles anxiogènes, ajoutent-ils. C'est tellement éreintant aussi, quand on est journaliste, de s'intéresser à ce qui se passe dans le monde en ce moment. Faudrait enquêter, aller sur place. Plus le temps, plus l'argent.
Alors on va fouiller les poubelles toujours pleines de l'Histoire. En grattant, on trouve toujours au fond un petit reste qu'on fait réchauffer. Cette semaine, le ragoût du chef, c'est "chute de Rome". "Le Point", par cette publication, annonce de manière allégorique son inexorable disparition. Les autres journaux du même acabit seront alignés, peu à peu, dans le carré des naufrages, au cimetière Gutenberg.

mardi 12 août 2014

Robin Williams et la nécrologie médiatique

L'affaire est entendue : Robin Williams était un bon acteur américain dont le suicide à l'âge de 63 ans constitue une triste nouvelle. Il avait interprété des rôles positifs dans plusieurs films à succès, presque toujours des «feel good movies», des films qui finissent bien et qui sont le reflet d'une humanité généreuse et optimiste. Sa disparition brutale a engendré mécaniquement un mouvement d'empathie. Mais Robin Williams n'était qu'un acteur. Il n'a tourné dans aucun film majeur de l'histoire du cinéma. C'était un honnête artisan qui faisait bien son boulot. C'est déjà beaucoup mais il n'était ni Clark Gable, ni Brando, ni De Niro. Il ne faut pas tout mélanger.

Les médias, justement, mélangent tout. Tout cadavre devient exquis, comme disaient les Surréalistes. Les hommages sur Williams s'empilent. J'ai entendu sur une station radio du service public deux interviews saugrenues : celle de l'acteur français qui doublait la voix de Williams mais qui ne l'avait jamais rencontré et celle d'un prétendu sosie français du comédien américain qui lui avait furtivement serré la main au festival de Deauville il y a une dizaine d'années. Vous imaginez la richesse profonde de ces témoignages...

La veille de la mort de Robin Williams, on avait appris celle du sinologue belge Simon Leys. Mort naturelle en Australie. Simon Leys n'avait tourné dans aucun «feel good movie». C'est son tort. Sa mort est passée inaperçue en France, du moins sur la plupart des chaines de radio et de télé. La presse écrite où certains savent encore lire a heureusement signalé, avec plus ou moins de détails, cette disparition. Simon Leys était un intellectuel majeur du XXème siècle. Il avait observé et raconté la terrible dérive du maoïsme triomphant. Dans un ouvrage paru en 1971, il jeta un seau d'eau froide à la figure des beaux esprits de Saint-Germain-des-Près enflammés par l'avenir radieux de la «Révolution Culturelle» et la dictature communiste pékinoise. Le travail de Leys a été déterminant pour la découverte de l'imposture sanglante incarnée par Mao.

Sans vouloir trop en demander, je pense qu'un petit sujet d'une minute sur Leys dans le journal télévisé d'une chaine publique que je finance avec ma redevance n'aurait pas été superflu. Mais ce n'est pas dans l'air du temps.

Voici un autre exemple. Ce samedi, TF1 va consacrer la énième soirée d'hommage à un jeune chanteur dont le mérite principal est d'être mort prématurément de mucoviscidose. La chaine D8 (groupe Canal+) nous gratifiera en septembre d'un documentaire consacré à la carrière immense de ce même jeune homme. Ladite carrière a duré au total trois années. Les auteurs du documentaire vont devoir faire preuve de beaucoup d'adresse et d'imagination. Ce chanteur a succombé des suites de sa maladie à 23 ans. L'Italien Pergolèse était mort de tuberculose à 26 ans. Mais au moins nous avait-t-il laissé, entre autres merveilles, son Stabat Mater...

Il est vain, me direz-vous, de radoter dans le vide. C'est le vide qui l'a emporté. Nous vivons dans un pays où la ministre de la Culture avait boudé les obsèques du dernier grand compositeur français contemporain, Henri Dutilleux. La même ministre s'était précipitée aux funérailles du chanteur Moustaki, mort le lendemain. Là, il y avait des caméras.



dimanche 16 septembre 2012

Médias et viande froide, une passion nécrophile.


Les journaux télévisés du début de soirée hier (le 19/20 de France 3, les 20 h de TF1 et France 2) ont considéré que l'information la plus marquante, le fait essentiel de la journée, c'était la mort de l'acteur Pierre Mondy. Les trois principales chaînes ont accordé la première place à cette disparition : ils en ont fait «l'ouverture» de leur narration des principales nouvelles du jour.

Qui était Pierre Mondy ? Un acteur français populaire grâce à la télévision, en particulier pour la série «Les Cordier, juge et flic». Mondy avait aussi beaucoup fréquenté les théâtres (surtout ceux des boulevards) comme comédien ou metteur en scène. Mondy avait tourné en outre dans une quantité  impressionnante de navets (plus de 90) du cinéma français, la seule exception notable étant peut-être son rôle de Napoléon Bonaparte dans «Austerlitz» d'Abel Gance (1960). Pour vérifier, je demande néanmoins à revoir ce film qui doit avoir singulièrement vieilli. Mais nous reverrons d'abord ce soir (sur TF1) une des nombreuses daubes où il s'était illustré : «Mais où est donc passée la 7ème compagnie ?»

C'est vous dire que Pierre Mondy, bien que populaire, n'était pas exactement un artiste de premier plan, tout juste un sympathique et honnête tâcheron du spectacle français, spécialisé dans la gaudriole et le téléfilm standardisé.

Pour les trois principales chaînes de la télévision française hier soir, sa disparition a toutefois éclipsé tous les autres sujets du jour : le mouvement de colère violente contre les Etats-Unis à travers le monde ou la conférence environnementale à Paris, par exemple.

Pour les médias, un cadavre people est «exquis» (pour reprendre l'adjectif des surréalistes). La viande froide se vend toujours très bien. Par conséquent, on la met en vitrine. Je ne dis pas que les journaux télévisés ne devaient pas évoquer la mort de Mondy. Mais pas à la première place. C'est totalement démesuré.

La démesure et le manque absolu de hiérarchisation de l'information, nous y sommes de plus en plus souvent confrontés. La mort du journaliste sportif Thierry Roland en juin dernier a occulté pendant plus de 48 heures le reste de l'actualité. Lui aussi était populaire mais ce n'était qu'un journaliste sportif. Il n'avait pas inventé le vaccin contre la rage. Même réaction totalement disproportionnée des médias, fin août, à l'occasion du décès de l'animateur Jean-Luc Delarue : débauche d'hommages larmoyants, interminable rétrospective de sa (petite) carrière.

Delarue est mort un jour avant Neil Armstrong. Au final, les médias français ont consacré beaucoup plus de temps à l'animateur cocaïné qu'au premier homme ayant marché sur la Lune. Que pèse en effet un personnage véritablement historique (le premier représentant du genre humain ayant foulé un sol qui n'était pas la Terre) face à un agité du petit écran hexagonal ? Réponse : pas grand chose.

Pour preuve, le numéro de «Paris-Match» de la fin août : photo de Delarue en couverture et Neil Armstrong relégué en pages intérieures. Consternante évolution pour ce magazine qui, dans sa période glorieuse des années 60, avait magnifiquement fait vivre à ses lecteurs la conquête spatiale. Mais entre deux cadavres encore tièdes, il faut choisir le plus «exquis», le plus «vendeur». Le commerce funéraire des médias obéit d'abord à des impératifs commerciaux. La mort de Delarue, en France, a beaucoup plus de valeur marchande que celle de Neil Armstrong. C'est ainsi.

Revenons 30 ans en arrière, presque jour pour jour, le 14 septembre 1982 : le président libanais Bashir Gemayel est assassiné à Beyrouth dans un attentat à la bombe qui fait une soixantaine de morts. Evénement d'une exceptionnelle gravité qui eu pour conséquence, entre autres, le massacre dans le camp de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila. Ce même jour, on apprend le décès accidentel de la princesse Grace de Monaco.

Le lendemain, le journal télévisé de la mi-journée est présenté sur Antenne 2 (le 'France 2' d'aujourd'hui) par Bernard Langlois. Le journal commence par deux photos : d'abord celle de Gemayel puis celle de Grace Kelly. Langlois indique clairement que l'on traitera d'abord de l'attentat libanais puis, dans un deuxième temps, de l'accident monégasque. Langlois fait du journalisme : il établit une hiérarchie.

Dans un très long préambule, magnifiquement écrit, Langlois met en perspective les deux événements : d'une part, l'assassinat de Gemayel, jeune président à peine élu dans un pays déchiré, au centre d'un Proche-Orient particulièrement en ébullition en cette année 1982. Et d'autre part, un accident de voiture dans le midi de la France.

A propos de Grace Kelly, Bernard Langlois dit ceci : «Elle n'était plus très jeune - 52 ans. Elle était toujours belle, dans sa maturité de femme épanouie, passée sans transition de la célébrité sulfureuse d'Hollywood à celle, respectable, du gotha. Curieux destin que celui de Grâce Kelly, actrice talentueuse distinguée par un prince, qui lui offrit un jour sa main, sa couronne, et de partager son trône planté sur un caillou cossu, dans un royaume d'opérette.»

Langlois paiera très cher sa hiérarchisation et sa mise en perspective des événements. Il fut aussitôt viré de la télévision publique (pourtant contrôlée à l'époque par un gouvernement de gauche que l'on aurait pu croire moins attaché à la défense d'un paradis fiscal qu'à l'équilibre du Proche-Orient).

Quelque temps plus tard, sur France-Inter, l'humoriste Pierre Desproges rendit hommage à Bernard Langlois : «ce journaliste d'Antenne 2 renvoyé promptement pour avoir, si j'ai bien compris, ramené à de justes proportions, un accident d'automobile survenu à une ancienne copine de Cary Grant reconvertie dans l'opérette immobilière sur la Côte d'Azur.»

Désormais, les choses sont simples : peu de médias décideraient de privilégier une information capitale au dépens de la disparition d'un people quelconque. Grace Kelly passera toujours devant Gemayel. Quelques rares quotidiens comme «Le Monde» et «Libération» ont relaté, sans s'étendre exagérément, les disparitions de Thierry Roland et Jean-Luc Delarue. En radio, France-Inter a également fait preuve de mesure. Ce sont des exceptions.

Les sondages qui mesurent l'audience de la télévision sont devenus d'une précision redoutable. On connaît désormais, minute par minute, la courbe de l'auditoire : sur un reportage concernant la Syrie, ça baisse. Mais avec Pierre Mondy en «ouverture», on ne prend pas de risques : ça attire la clientèle. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Prévoyez donc le pire quand, tôt ou tard, Johnny trépassera.

mercredi 4 avril 2012

Un débat présidentiel tronqué




Péniblement, France 2 a réussi à mettre sur pied deux émissions où l'on entendra la semaine prochaine tous les candidats à l'élection présidentielle. Deux groupes de cinq : le premier avec François Hollande et le second, le lendemain, avec Nicolas Sarkozy. Pas de débat, seulement une succession de monologues, entrecoupés de questions de David Pujadas et de Fabien Namias. Quelques jours plus tard, Yves Calvi réunira un plateau de dix invités, mais Sarkozy et Hollande se sont débinés et seront représentés chacun par un second couteau.

Ces contorsions médiatiques sont misérables mais elles découlent des absurdités de l'organisation de ce scrutin. On comprend aisément que Sarkozy et Hollande ne veillent pas être confrontés directement aux quelques hurluberlus qui ont réussi à récolter les 500 signatures nécessaires pour figurer dans le scrutin : le fantasque Jacques Cheminade et les deux trotskistes pathétiques. Deux trotskistes en France en 2012 ! On progresse : en 2002, ils étaient trois. Réveille-toi, Léon, ils sont devenus fous... C'est d'abord ce système de sélection qu'il faut revoir. Corinne Lepage ou Dominique de Villepin avaient largement plus de légitimité pour se présenter que ces trois parasites.

Ce qu'il faudra aussi réformer d'urgence, ce sont les règles ridicules de temps de parole imposées par le CSA. Ces comptes d'apothicaire entravent gravement le travail des journalistes et les rédactions en chef, par commodité, préfèrent réduire au minimum l'espace dévolu à l'actualité politique, même si nous sommes à quelques semaines de l'élection majeure dans notre pays. Un exemple hier soir, dans le 20 h de France 2 : le journal durait exactement 40 minutes. Il a fallu attendre 20 h 21 pour découvrir une séquence rabougrie de 2 minutes et 40 secondes consacrée à l'élection présidentielle. Sur cette portion congrue, 40 secondes étaient mangées par un sondage détaillé en plateau par David Pujadas. A suivi un reportage sur les interrogations suscitées par la percée de Mélenchon chez les militants socialistes. On n'a pas entendu une seule seconde la voix d'un candidat, cela afin d'éviter de devoir donner ensuite la même exposition aux autres prétendants, dans le respect des règlements tatillons du CSA.

Les télés avaient largement retransmis les débats des primaires socialistes, sans s'embarrasser de minutage. Les chaines d'info avaient ensuite diffusé in extenso les meetings des uns et des autres. Mais on n'était pas encore dans la période sacrée définie arbitrairement par le CSA. A présent, alors que le scrutin approche, les électeurs n'ont plus le loisir d'écouter les candidats, sauf par bribes saucissonnées. Ce système idiot empêche toute expression structurée sur le fond des dossiers. Les candidats et leur staff de campagne se contentent de forger des «petites phrases», des formules piquantes sans véritable contenu destinées à être reprises, si tout va bien, par des médias frileux qui picorent avec parcimonie.

Nicolas Sarkozy, encore aux affaires (sans jeu de mot), a la possibilité de faire campagne autrement en organisant un «bruit de fond médiatique», en multipliant par exemple les interpellations d'islamistes présumés dangereux. Cette agitation policière n'est pas décomptée de son temps de parole.

François Bayrou a eu raison de réclamer une vraie confrontation entre tous les candidats, même s'il aurait fallu au passage se coltiner les quelques olibrius qui ont franchi l'épreuve des 500 signatures. Ce débat n'aura pas lieu. La campagne sombre dans l'ennui et l'anecdotique. Il ne faut pas s'étonner que les prévisions d'abstention soient aussi élevées et que les citoyens doutent de plus en plus de l'utilité de cette élection.

vendredi 4 novembre 2011

Vain G20


Réunissez 20 personnes qui ont des intérêts divergents autour d’une table. Prévoyez des interprètes car ces 20 personnes ne parlent pas toutes la même langue. Placez dans les antichambres une escouade de ministres et conseillers zélés qui pouponnent et rassurent chacune des 20 personnes assises autour de la table. Complétez le tableau par 3000 journalistes badgés et maintenus à bonne distance. Ajoutez 12.000 policiers, gendarmes, militaires, flanqués de chiens démineurs. Bouclez le tout à l’intérieur d’un périmètre de barrières infranchissables au cœur d’une station balnéaire du sud de la France dont les habitants sont parqués et les commerces presque tous fermés. (lire ici le récit édifiant de Jean Quatremer du journal "Libération")

C’est ça, le G20 qui s'achève aujourd’hui à Cannes. Facture : 20 millions d’€ prélevés sur le budget du Quai d’Orsay.

Comment 20 dirigeants venus en coup de vent et qui ont tous d’autres chats à fouetter et l’obsession de leur opinion publique respective, comment peuvent-ils raisonnablement apporter des solutions à une situation mondiale complexe et périlleuse en moins de 48 heures ?

Disons-le tout net : ce G20 (comme les G5, G6, G7 et G8 qui l’ont précédé) est une mascarade, un défilé d’égos, une foire aux vanités politiques, un grand spectacle organisé pour les médias. Ces médias qui se sentent obligés de l’infliger à leurs auditeurs, téléspectateurs et lecteurs. Lesquels, globalement, s’en contrefichent. Pour faire passer cette pilule insipide et ne pas lasser leur auditoire, les médias mettent en exergue les anecdotes, comme la blague de l’Américain sur le bébé tout neuf du Français : «Heureusement que la petite fille a le physique de sa mère...»

Dans ces «sommets», rien ne se décide jamais. J’en ai suivi quelques-uns comme journaliste à Houston (1990), Londres (1991), Halifax (1995), Denver (1997) sans oublier la kermesse de l’OMC à Seattle (1999). Je serais incapable de vous dire ce qui s’est passé dans chacune de ces rencontres internationales auxquelles j’ai pourtant assisté en personne. La presse ne sait rien, ne voit rien, n’entend rien. On l’enferme dans une grande salle avec des téléphones et des ordinateurs. Seule distraction : quelques conférences de presse furtives où les protagonistes viennent aligner des banalités sculptées en langue de bois.

Dans toutes les réunions de ce genre, le communiqué final, un fatras mou et consensuel qui ne dérange personne, est rédigé avant le début des palabres.

La chorégraphie du G20 de Cannes, soigneusement préparée depuis plusieurs mois,  a été légèrement modifiée à la dernière minute pour faire valser un vilain petit canard : le canard grec, lointain cousin des oies du Capitole. «Ce pelé, ce galeux d’où venait tout leur mal», pour citer le bon Jean de La Fontaine. Ce fut donc : «haro sur le baudet d’Athènes». Certes, le Grec et son peuple avaient été plus cigales que fourmis. «Quand la bise fut venue», la fourmi allemande et le coq gaulois ont lancé avec mépris à l’Hellène désemparé : «Vous chantiez ? J’en suis fort aise. Eh bien, dansez maintenant.»

(dessin de Plantu ©Le Monde)
Sans cette petite séance d’humiliation (facile, sadique et hors programme), le G20 aurait plongé dans un ennui profond.

Mais à Cannes, ville qui affectionne les feux d’artifice autant que les tapis rouges, il y aura tout de même un bouquet final. Comme il l’avait déjà fait la semaine dernière (tiens, on avait déjà oublié !), le Français a réquisitionné ce soir les deux plus grosses télés de son pays.

Un créneau horaire de choix : la grand messe du 20 h. Pour officier, une vestale blonde (salariée du privé) et un enfant de chœur coiffé au bol (émargeant au service public). Ils sont convoqués dans le bureau du maire de Cannes où le décor de la cérémonie a été dressé. Ils auront face à eux un grand noir allongé (comme le café américain) et un petit blanc sec (façon «entre deux mers» ou plutôt entre deux eaux de sondages marécageux).

Les deux officiants de la grand messe auront le droit de poser poliment quelques questions à leurs grands prêtres, les deux Pythies, l’américaine et la française, qui rendront leurs oracles divinatoires : «Tout ira bien. Encore une fois, nous avons sauvé le monde».

Puis le grand noir allongé et le petit blanc sec grimperont dans leur gros avion respectif pour regagner leurs pénates.

C’est ainsi que s’achèvera le G20 de Cannes. 
Cela peut s’écrire aussi : G vain.

mercredi 7 septembre 2011

Pour en finir (un peu) avec le 11 septembre

Je suis un «rescapé» du 11 septembre 2001. Enfin, j’exagère. 


J’ai quitté New York le soir du 1er septembre de cette année-là. Je venais de vivre douze années aux Etats-Unis, dont dix à 1500 mètres du World Trade Center. Le 1er  septembre, c'était un samedi. Le matin de ce jour-là, je suis allé prendre mon petit déjeuner au "Starbucks" du World Financial Center, des immeubles de bureaux qui font partie du complexe du World Trade Center. Mon dernier petit déjeuner de résident à New York... Après avoir bu mon "espresso doppio" et avalé mes muffins, je suis passé à pied entre les deux tours jumelles, le "New York Times" sous le bras. Il était environ 8 heures du matin. Le temps était splendide. Dix jours plus tard, au même endroit à la même heure, le mardi 11 septembre, il faisait également très beau. Le ciel s'est vite obscurci, à 8h46, mais pas pour des raisons météorologiques.

Dix ans après cette date fatidique, je souhaiterais davantage de modération dans la commémoration médiatique qui s’ébauche en France et qui fonctionne de manière frénétique de l’autre côté de l’Atlantique, d’après les amis avec qui je suis en contact là-bas. Petit rappel : un anniversaire n’est pas une information. Les journalistes moutonniers l’oublient toujours.

Je ne nie pas l'horreur de l'événement et ses nombreuses conséquences pour des milliers d'individus et leurs familles. Je mesure le choc ressenti par les New Yorkais et les Américains en général, même une décennie plus tard.

J'aime profondément ce pays. Mon premier voyage remonte à 1969. J'avais 16 ans. Ce voyage a marqué ma vie et la marque encore.

Mais il faut aussi que les Américains apprennent à prendre du recul, à relativiser, à considérer ce qui se passe ailleurs.

La guerre en Irak, voulue par un président élu et réélu, est une faute lourde, cautionnée par un pays démocratique et ses institutions, avec l'assentiment tacite ou exprimé de presque tous les médias, y compris les plus intelligents. Cette guerre a fait des milliers de morts, dans tous les camps, sous des prétextes infondés : Saddam Hussein ne possédait pas d’armes de destruction massive et son pays n’était pas une base d’Al-Qaida.

Je pourrais aussi évoquer le Vietnam, pays que j'ai découvert il y a peu et qui a énormément souffert de la guerre lancée (et perdue) par les Etats-Unis, toujours au nom de la démocratie. Le napalm, les massacres, ce n’était pas une plaisanterie. L'origine de ce conflit asiatique remontait, il est vrai, aux errances coupables du colonialisme français...

Le 11 septembre 2001 n'est pas la pire tragédie ou le tournant le plus décisif de l’Histoire contemporaine ni même de ce siècle encore tout jeune. Il y en aura d'autres. La catastrophe de Fukushima pourrait ou devrait avoir des conséquences plus profondes sur notre manière de consommer, de produire de l’énergie, de vivre en accord avec notre environnement et de faire de la politique. C’est du moins ce que l’on peut espérer. Mais ceci est une autre histoire.

Je critique suffisamment les Français qui ne voient le monde que par le petit bout de leur lorgnette embuée. Les Américains ont aussi parfois la vue basse en oubliant les carnages du passé.

Et pourtant, dans leur courte Histoire, les Etats-Unis ont traversé des bains de sang bien plus effroyables. La guerre de Sécession (Civil War) avec ses plus de 600.000 morts a été plus meurtrière que la Seconde Guerre Mondiale pour l'ensemble des troupes américaines engagées sur tous les fronts de ce conflit. Il ne s'agit pas d'établir un palmarès des hécatombes. Ce n'est pas un macabre concours.

Le choc du 11 septembre, contrairement à ce qu’on a dit à l’époque, n’a pas fondamentalement modifié les habitudes et les comportements des Américains. C’est un événement tragique et ponctuel. C’est seulement un épisode de l’histoire américaine et du monde. Ce n’est pas un événement fondateur.

Le 11 septembre s’inscrit dans un processus historique beaucoup plus large : la chute du communisme qui a mis fin à la politique des blocs issue de la Guerre Froide, favorisant la montée du fondamentalisme islamiste avec ses avatars extrêmes du terrorisme.

Le 11 septembre n’est pas, à mes yeux, une date clé comme le voyage de Christophe Colomb suivi du peuplement de l’Amérique par les Européens, l’invention de l’imprimerie ou du moteur à explosion, l’arrivée d’Hitler au pouvoir ou la chute du mur de Berlin.

Ce que les hommes de Ben Laden ont réalisé avec une cruelle réussite est un acte sanglant, considéré à juste titre comme odieux par toute personne ayant un minimum de conscience. Mais ce n’est ni le début ni la fin de quoi que se soit. «Plus rien ne sera jamais comme avant», a-t-on dit le 12 septembre 2001. C’est faux.

Les Etats-Unis ont continué sur leur lancée, avec le meilleur et aussi le pire de ce grand pays à la fois généreux et incroyablement injuste : le capitalisme financier fait des ravages, la politique de santé reste bancale, le système éducatif est déficient, la violence gangrène toujours les villes et les campagnes à cause de la prolifération des armes à feu, la peine de mort reste en vigueur, le racisme perdure malgré les acquis des années 60.


Le lieu commun, quand les Etats-Unis sont meurtris ou attaqués, est de dire : "L'Amérique a perdu son innocence". On l'a dit à propos de l'attaque japonaise contre la base de Pearl Harbor en 1941. On l'a répété pour l'assassinat de John F. Kennedy à Dallas en 1963. L'expression a été ressortie pour le 11 septembre 2001. On ne perd pas son innocence plusieurs fois. C'est comme le pucelage. Aucun pays ne peut être considéré totalement "innocent" ou "coupable". La France a plusieurs taches indélébiles sur ses pages d'Histoire (les guerres napoléoniennes et Vichy, pour ne citer que deux exemples). Les Etats-Unis se sont construits sur deux "péchés originels" : l'éradication presque totale de la population indigène, les tribus indiennes, par les armes, les mauvais traitements, l'alcool et les maladies. Et la pratique de l'esclavage qui n'a pas été une exclusivité américaine.


Mais ce pays, je l’aime pour et malgré ce qu’il est. Et pour ce qu’il est capable de devenir. C’est une nation jeune. Laissons-lui sa chance.

Un mot encore, car c’est souvent négligé : le 11 septembre 2001 a eu un énorme retentissement grâce à la concentration des médias à New York. Par hypothèse, imaginez la même chose dans une ville d’Afrique, sans caméras disponibles en direct immédiatement ni un fort contingent de journalistes vivant sur place. Nous en aurions beaucoup moins parlé. Aussi parce que, globalement, les Africains, on s’en fout. Et c’est bien regrettable. Pas de journalistes et de caméras en ce moment en Somalie (car c’est matériellement impossible). Circulez, il n’y a rien à voir dans ce pays exsangue et qui crève de faim.

La destruction des tours jumelles a bénéficié d’un énorme effet de loupe à New York car les networks (ABC, NBC, CBS), les chaines d’infos en continu et les stations locales avaient des studios, des équipes, du matériel utilisables sur le champ. 

Le second avion
L’image du premier avion percutant la première tour n’a été bien captée que par une seule caméra, celle du jeune français Jules Naudet qui faisait un documentaire sur les pompiers du sud de Manhattan et qui se trouvait, par hasard, dans le secteur du World Trade Center à ce moment-là. Il existe une autre vidéo, prise par un amateur sous un autre angle, mais de moins bonne qualité. Pour l’arrivée du second avion, des dizaines de caméras étaient déjà en action pour retransmettre en direct le second acte du scénario terroriste. La tragédie, réelle, a été infiniment grossie par le prisme médiatique de la ville la mieux équipée technologiquement au monde.

Alors que reste-t-il du 11 septembre ? La douleur, le chagrin et le deuil des familles des victimes, évidemment. Le traumatisme des blessés et de tous ceux qui ont vécu sur place ces terribles journées. Il reste aussi le bourbier militaire en Afghanistan, renforcé par la complaisance de l’Occident à l’égard du Pakistan et des monarchies du Golfe. Il reste Guantanamo, pénitencier américain qui échappe à toutes les lois internationales. Il reste également une paranoïa sécuritaire instaurée par l’administration de George W. Bush. Cette obsession antiterroriste n’a pas diminué avec Barack Obama.

Dans ce domaine, Ben Laden a réussi durablement à rendre les voyages en avion très pénibles, avec la multiplication des contrôles et des interdictions plus ou moins baroques. Et si c’était ça, finalement, l'«héritage» («legacy» en anglais) le plus tangible du 11 septembre ?

dimanche 4 septembre 2011

Sur les traces de DSK, place des Vosges



Quoi de plus vivifiant qu’une petite promenade dominicale dans le vieux Paris historique ? Dominicale comme dimanche ou comme... Dominique Strauss-Kahn. 


Il ne vous a sans doute pas échappé que l’ancien client de la suite 2806 du Sofitel de New York avait regagné ses pénates parisiens (oui, c’est du masculin), au 13 de la place des Vosges, dans le Marais.



S’il y a bien un quartier que je connais dans la capitale, c’est le Marais. J’ai habité rue du Roi de Sicile (parallèle à la rue des Rosiers) puis rue de Birague, cette rue très courte qui relie la rue Saint-Antoine à la place des Vosges.


















Je reconnais que cette cartographie (DSK, Victor Hugo, moi) manque de modestie. Mais c'est juste pour situer les lieux.


Après la rue de Birague, j’ai déménagé à quelques centaines de mètres de là, rue Amelot, de l’autre côté  du boulevard Beaumarchais. En empruntant la rue du Pas de la Mule, je me retrouvais en quelques minutes sur la place des Vosges. Cette rue en pente (à cause des anciennes fortifications) est l’une des plus anciennes de Paris. En 1560, c’est par cette rue que passait tous les jours le premier président du Parlement de Paris, Gilles Lemaistrc, monté sur sa mule, suivi de sa femme dans une charrette et de sa servante sur une ânesse. Le soir, Lemaistrc allait assister place de Grève (aujourd’hui place de l’Hôtel de Ville) à la pendaison des gens qu’il avait jugés le matin. Admirable conscience professionnelle de l’homme qui vérifie l’aboutissement de son travail.

Dans cette rue, on trouvait encore, il y a une dizaine d’années, un excellent caviste-marchand de fromages. J’y ai croisé parfois Annie Girardot, alors résidente de la place des Vosges. J’y achetais surtout du fromage. Annie venait y faire provision de bouteilles. La boutique est désormais occupée par un commerce de fringues.

Quand j’habitais près de la place, je voyais aussi souvent Jean-Edern Hallier prenant le soleil, torse nu sur son balcon. Il habitait du côté de la maison de Victor Hugo. C’est fou le nombre de gens hétéroclites qui ont vécu place des Vosges : Bossuet, Georges Simenon, Francis Blanche, Colette (pas la dame du magasin branchouille mais l’écrivain) et aujourd’hui l’inévitable Jack Lang.



L’ancienne place Royale (rien à voir avec Ségolène), appelée aujourd’hui place des Vosges, est la plus ancienne place monumentale de Paris. Elle fut construite à l’initiative du roi Henri IV à partir de 1605, sur l’emplacement de l’ancien hôtel royal des Tournelles. Le surnom d’Henri IV était « Le Vert Galant ». Avant son assassinat par Ravaillac (dans une rue de l’actuel quartier des Halles), le roi avait une réputation de chaud lapin (« vert galant », en français châtié). Il eut de nombreux enfants, six avec son épouse Marie de Médicis et au moins douze avec plusieurs maîtresses. Par comparaison, DSK est un eunuque.
La place des Vosges est l’ancrage du Paris moderne. Son édification a relancé pour un demi siècle la vogue du Marais. La place Royale encadrée de ses trente-six pavillons est achevée en 1612, deux ans après l’assassinat d’Henri IV, lors des fiançailles du jeune Louis XIII avec l’infante d’Espagne. Evidemment déchue de son titre royal pendant la Révolution et nommée en 1792 Place de l’Indivisibilité, cette place prend en 1800 le nom du premier département à s’être acquitté de ses impôts, les Vosges. A partir de la Restauration, elle reprend son nom de place Royale. Ce n’est qu’avec la troisième République qu’elle est définitivement appelée place des Vosges. 


Au centre du jardin, une statue équestre représente le roi Louis XIII. La statue d’origine, celle de 1639 en bronze doré, a été fondue pendant la Révolution. La statue actuelle (en pierre) date de la Restauration.


La place est presque carrée mais pas tout à fait : 127 mètres sur 140. Les façades des pavillons de la place des Vosges sont en pierre et en brique mais de nombreuses briques sont peintes sur du plâtre en trompe l’œil.


Ce matin, en abordant ce quartier que je connais comme ma poche, j’arrive par la rue des Tournelles, en venant de la Bastille. Aux abords de la synagogue, j’aperçois un attroupement festif. Cette synagogue a une double entrée : rue des Tournelles et place des Vosges à l’Est, à l’opposé de l’appartement de DSK qui est à l’Ouest. Il y a longtemps que Dominique est "à l'Ouest".
C’est la synagogue Charles Liché, du nom de son co-fondateur, un rabbin rescapé d’Auschwitz. Ambiance bon enfant. On attend les mariés. Tout le monde est sur son trente-et-un. C’est un peu bling-bling quand même : parmi les voitures du cortège nuptial, je remarque une Lamborghini, une Rolls-Royce blanche pour la mariée et quelques Porsche pour faire bonne mesure. Des Porsche ? Oui, Dominique, encore des Porsche dans votre quartier !
J’abandonne les mariés et leurs nombreux invités à leur heureuse célébration et j’arrive place des Vosges. Tout est normal, pour un dimanche matin : des bobos à poussette, des homos en t-shirt moulant, des touristes se guidant avec un plan. L’activité exceptionnelle se concentre autour du numéro 13 de la place où se trouve l’appartement de DSK et de son épouse. Habiter au 13, cela prouve au moins qu'on n'est pas superstitieux...
Le couple célèbre occupe un étage de l’hôtel particulier Dyel des Hameaux, édifié vers 1630. Le bâtiment est partiellement classé monument historique. En quelque sorte, DSK vit encore dans un hôtel, beaucoup plus ancien que le Sofitel.
Comme je m’y attendais, la horde journalistique a investi les lieux. Les correspondants français aux Etats-Unis ne font plus le pied de grue devant la maison de DSK sur Franklin Street dans le quartier de Tribeca à New York. Le cirque médiatique s’est reconstitué place des Vosges.
L'excellent Adrien Gindre en pleine action pour BFMTV
A quelques mètres du domicile de DSK, se trouve l'Ambroisie, l'un des meilleurs restaurants de la capitale, un trois étoiles cossu et dispendieux où l'ex-patron du FMI et son épouse peuvent aller en pantoufles.


Avant de partir, juste devant le domicile de DSK, je remarque cet avis municipal concernant les parcs et jardins de Paris : horaires, réglementation, activités interdites comme « les atteintes aux bonnes mœurs ». 
Pour le bois de Boulogne, DSK ne pourra pas dire qu'il n'a pas été averti.