"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')

mercredi 2 mars 2011

Le désert politique français


La politique française offre un spectacle désolant, à l’image d’un pays qui se délite.

A droite, c’est un champ de ruines. Toutes les ambitions de Nicolas Sarkozy se sont étiolées ou effondrées à l’épreuve de la réalité du pouvoir.

Son camp est en lambeaux, derrière un chef dépassé par les défis actuels. Le comportement erratique du président sème le doute même parmi ses fidèles. Le pays est conduit ‘à la va comme je te pousse’, au gré des événements, des faits divers sanglants et de l’air du temps.

On échafaude un ambitieux «Grenelle de l’environnement» pour s’empresser aussitôt de le dépecer. On fustige les emplois aidés et la gestion sociale du chômage pour les réintroduire en catastrophe en constatant les piteux résultats de la politique de l’emploi. On promet des lois sécuritaires dès qu’une joggeuse est estourbie, en espérant séduire l’électorat droitier qui n’est pas dupe. On stigmatise l’Islam. On louvoie à n’en plus finir sur la fiscalité, pour ne pas effrayer les nantis et les rentiers qui votent UMP. On navigue à vue, dans un brouillard de plus en plus opaque, en laissant filer les déficits.

Après moi, le déluge : des coups de menton, mais pas d’audace, pas de vision, pas d’imagination. On piétine. Pire : on régresse, pendant que le monde change à vue d'oeil.

On tripatouille nerveusement la composition du gouvernement plusieurs fois par an. C’est le retour perpétuel des morts-vivants : Juppé et Longuet sont les dernières 'nouveautés'. Dommage que Couve de Murville ne soit plus disponible.

On s’agite mais on n’agit pas. La jeunesse est abandonnée, les juges insultés, les enseignants bousculés.

En dehors de la parenthèse paternaliste du Salon de l’agriculture, les paysans sont livrés à eux-mêmes. Notre bureaucratique diplomatie est désemparée, impuissante, inaudible. Notre industrie recule, faute d’investissements et de recherche. Nos PME sont trop petites pour exister vraiment à l’exportation.

Où sont les réformes ? Où est passée la ‘rupture’ ?

Quel est le projet collectif pour la France ?

En face, à gauche, n’essayez pas de poser cette dernière question au seul parti de gouvernement dans l’opposition : le Parti Socialiste.

Martine Aubry, la première secrétaire, a commis un lapsus révélateur dimanche dernier sur France 2 en parlant du projet de PS : «un projet extrêmement vague... euh, vaste !».

Vaste ou vague, cela revient au même. La seule préoccupation des socialistes français est de se marquer à la culotte avant la sélection du candidat ou de la candidate pour 2012.

Martine Aubry devrait d’ailleurs regarder à la loupe les courbes d’audience du 20 h de TF1 : dès qu’elle y est invitée, les téléspectateurs désertent en nombre.

Pendant ce temps-là, Ségolène Royal gesticule, François Hollande maigrit et Laurent Fabius pontifie.

Et quand, flanqué d’Anne Sinclair, Dominique Strauss-Kahn daigne fouler avec componction le sol de la mère patrie, les médias sont pris de frénésie, sauce ‘people’.

Ce qui donne aussitôt de l’urticaire rue de Solférino. Le sémillant porte-parole du PS, Benoît Hamon, se pince le nez et déclare à propos de DSK : «Il est loin de la France, il ne respire pas les molécules de l'atmosphère que nous respirons.»

Atmosphère, atmosphère ! Pas les mêmes molécules... Une autre façon de répéter ce que disait l’UMP Christian Jacob à propos de DSK, non conforme selon lui à «l'image de la France des terroirs et des territoires, de la France qu'on aime bien».

Le débat politique français se situe à ce niveau : querelles de personnes, foire d’empoigne pour les bonnes gâches, absence de dessein pour le pays.

A gauche, on prépare un casting. A droite, on s’embourbe.

S’indigner, comme dirait Stéphane Hessel, ne suffira pas. Il faudrait un autre genre de sursaut pour s’extirper de cette sombre impasse.

«Les Français sont des veaux», disait jadis le général de Gaulle. Par chance, il s’est souvent trompé.

mardi 1 mars 2011

Check list

Annie Girardot : la nécro que vous ne lirez pas ailleurs

Je n’irai pas cracher sur sa tombe. Mais je ne me joindrai pas aux jérémiades qui accompagnent la mort d’Annie Girardot.

Il est toujours gênant d’entendre la logorrhée des hommages post mortem, surtout à propos d’une actrice comme Annie Girardot que tous les ‘professionnels de la profession’ (comme dirait Jean-Luc Godard) ont laissé tomber quand elle traversait sa longue période d’oubli dans les années 80-90.

Je l’ai souvent croisée à cette époque. Nous étions voisins du côté de la place des Vosges à Paris. Je la voyais fréquenter assidument un caviste qui vendait aussi du fromage, au coin de la rue des Tournelles et de la rue du Pas de la Mule (aujourd’hui une boutique de fringues, bien sûr).

Annie, pour se consoler, y achetait davantage de gros rouge que de brie ou de bleu d’Auvergne. Ça n’allait pas fort à ce moment-là pour elle.

Elle vivait alors avec Bob Decout, parolier et réalisateur médiocre, soupçonné d’avoir largement puisé dans les économies d’Annie Girardot, en exerçant sur elle un chantage moral pas très glorieux.

A la fin de sa vie, il y a eu la lente plongée dans la maladie d’Alzheimer qui frappe des centaines de milliers de Françaises et de Français. Même parfois les anciens présidents de la République. C’est un calvaire, pour les gens célèbres, pour les anonymes et pour leur entourage.

Annie Girardot a été une actrice très populaire qui a tourné 122 films. Sa filmographie est toutefois un désastre artistique.

Elle avait du tempérament, de la vivacité, du naturel. Elle a mis toutes ces qualités au service de cinéastes médiocres, des tâcherons, des faiseurs : Denys de la Patellière, Jean Delannoy, Claude Zidi, Gilles Grangier, Claude Lelouch, Edouard Molinaro, Serge Korber et j’en passe par respect pour sa mémoire.

Je n’oublie pas cependant André Cayatte et son inénarrable «Mourir d’aimer» que la télé va forcément nous resservir. Ce film que tout le monde cite aujourd’hui, il faut ne l’avoir jamais vu pour en penser du bien. Ce mélo grotesque (adapté d’une célèbre histoire vraie : le drame sentimental de l’enseignante Gabrielle Russier dans la France pompidolienne) est un navet monumental. Je vous le recommande.

Dans les nombreux films d’Annie Girardot, on peut néanmoins en sauver deux où elle fait de courtes apparitions : «Rocco et ses frères» de Visconti (1960) et, à la rigueur, «La pianiste» de Michael Haneke (2001), bien que ce dernier film soit globalement un pensum prétentieux.

Le bilan est donc maigre.

La femme était sympathique, évidemment fragile et sans doute malheureuse. A sa façon, elle a incarné à l’écran, à la fin du XXème siècle, le personnage de la Française spontanée, pas très belle, mais énergique et souvent drôle.

C’est bizarre, l’émotion suscitée par les disparitions de certaines célébrités.

Je me souviens très bien de la mort du chanteur Carlos en janvier 2008. Quelle œuvre laisse-t-il derrière lui, ce Carlos ? Pratiquement rien. Annie Girardot nous lègue davantage, évidemment.

Mais ce n’est pas ça qui compte. Ce qui marque, c’est l’attachement du public à quelques personnalités qui ont captivé, non par leur empreinte artistique, mais par leur rapport personnel avec une époque.

Des catalyseurs de nostalgie.