"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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vendredi 18 février 2011

Le secret du buzz : ambassadeur, maillot de bain, Tunisie, Alliot-Marie, de Gaulle, Bettencourt, etc.


Comment fonctionne le ‘buzz’ sur Internet ?

J’avoue que je suis intrigué en consultant les compteurs de ce petit blog à l’audience confidentielle, suivi par quelques milliers de lecteurs en France et dans le monde.

C’est un blog modeste qui ne prétend pas rivaliser avec les acteurs vedettes de l’Internet francophone. Ce n’est pas mon objectif. Je souhaite seulement exprimer ici ce qui me passe par la tête en suivant l’actualité et en racontant diverses expériences personnelles.

Mon article d’hier jeudi 17 février montrait une photo de l’ambassadeur de France en Tunisie, Boris Boillon. Le jeune ambassadeur apparaissait en maillot de bain. Cette photo venait de la page personnelle de Boris Boillon sur le site «Les Copains d’avant». Depuis, cette photo a disparu de ce site. Mais elle figure toujours sur mon blog et ailleurs.

Cet article diplomatico-balnéaire est en train de devenir, à mon grand étonnement, une sorte de ‘best-seller’ pour Anyhow. C'est maintenant la page la plus consultée sur ce blog.

En moyenne, le trafic moyen d’une page d’Anyhow tourne autour de 200 consultations étalées sur plusieurs jours ou plusieurs semaines.

Certains articles poursuivent une carrière très honorable : mon billet sur Stéphane Hessel (600 consultations à ce jour) ou celui sur l’affaire Bettencourt où je relate les liens très intimes entre François-Marie Banier et André Bettencourt (500 consultations). Ce texte a d’ailleurs été repris in extenso (sans me citer) par le site d’un journal suisse et a été largement propagé et reproduit ici ou là.

Ma diatribe contre le général de Gaulle, pourtant ancienne, attire encore beaucoup : 800 consultations jusqu’à présent.

Mais toute ma production tunisienne fait un carton (toujours à l’échelle très marginale de ce blog). Il faut dire que je suis aidé par les aventures, sans cesse renouvelées, de Michèle Alliot-Marie (3000 consultations pour cette seule page). Ce que j’ai écrit en outre sur l’ancien ambassadeur de France en Tunisie, Pierre Ménat, m’a valu également beaucoup de lecteurs (environ 1000 pour chacun des articles consacrés à ce diplomate).

Mais le maillot de bain de Boris Boillon (qui dépasse maintenant les 7000 consultations) devient un succès foudroyant (tout est relatif) auquel je ne m’attendais pas.

Un mot encore sur la répartition géographique des lecteurs de ce blog.

Vous êtes majoritairement en France métropolitaine (environ à 70%) mais aussi en Outre-Mer. Je salue les lecteurs de la Réunion (très présents) et de la Polynésie. Curieusement, selon les compteurs fournis par mon hébergeur Blogspot, je ne relève aucun lecteur dans les Antilles et en Guyane.

Comme j’ai beaucoup écrit sur la Tunisie, beaucoup d’internautes se connectent de ce pays. La Tunisie est mon deuxième lectorat (j’emploie des grands mots) après la France.

J’ai aussi beaucoup d’habitués aux Etats-Unis, au Canada, en Belgique, en Suisse, au Maroc et en Algérie. Quelques uns en Italie, trop peu en Espagne. En Asie, j’ai quelques fidèles au Vietnam (dont un lecteur très assidu qui fait souvent des commentaires intéressants).

Anyhow est également assez suivi en Russie. Je suis toujours étonné de constater qu’une page de mon blog ait été lue (c’est le cas récemment) au Koweit, aux Emirats Arabes Unis, en Ukraine ou en Malaisie. J'ai même eu l'autre jour un visiteur d'Arabie Saoudite. Comment ces lecteurs sont-ils arrivés jusqu’à moi ?

Je vous envoie à tous un salut amical. Merci de me lire.

Je ne vous promets pas de vous offrir tous les jours un maillot de bain d’ambassadeur. Ce serait trop facile. Faire du chiffre n’est pas mon but.

samedi 8 janvier 2011

"Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve" (Friedrich Hölderlin)


Promis, je ne vais pas en remettre une couche sur Stéphane Hessel. Ce vieil homme sympathique a réussi son coup au delà de toute espérance : son opuscule d’une trentaine de pages (dont seulement 14 pages de texte : ça se lit en un quart d’heure sans se presser) continue d’être un phénomène d’édition exceptionnel. Les ventes du mini-pamphlet «Indignez vous !» frôlent désormais le million d’exemplaires.

J’ai dit ici ce que j’en pensais (cliquez ici pour le lien).

Reconnaissons néanmoins à Hessel le mérite d’avoir suscité un débat d’idées, finalement beaucoup plus intéressant que sa prose. Il n’a donc pas écrit en vain.

Puisque nous en sommes à chercher des vieux sages issus de la Résistance, je vous propose de lire la tribune publiée aujourd’hui par le journal «Le Monde». C’est un texte signé Edgar Morin.

Hessel a 93 ans, Morin n’en a que 89. Désolé.

Morin et Hessel sont issus de la même génération, ils ont tous les deux combattu l’oppression nazie. Ils sont, l’un et l’autre, des hommes de gauche. Tous les deux juifs, ils ont chacun à leur manière vivement attaqué la politique des gouvernements israéliens. Voilà pour les points communs.

Mais l’analyse de notre époque par Morin me semble autrement plus profonde et pertinente que celle d’Hessel.

Le constat de Morin est sombre et implacable. La conclusion n’est cependant pas totalement pessimiste. Je vous laisse juge.

J’ai lu ça dans le métro. J’étais tellement captivé que j’ai raté ma station !

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Edgar Morin : "Les nuits sont enceintes"

En 2010, la planète a continué sa course folle propulsée par le moteur aux trois visages mondialisation-occidentalisation-développement qu'alimentent science, technique, profit sans contrôle ni régulation.

L'unification techno-économique du globe se poursuit, sous l'égide d'un capitalisme financier effréné, mais elle continue à susciter en réaction des "refermetures" ethniques, nationales, religieuses, qui entraînent dislocations et conflits. Libertés et tolérances régressent, fanatismes et manichéismes progressent. La pauvreté se convertit non seulement en aisance de classe moyenne pour une partie des populations du globe, mais surtout en immenses misères reléguées en énormes bidonvilles.

L'occidentalisation du monde s'est accompagnée du déclin désormais visible de l'Occident. Trois énormes nations ont monté en puissance ; en 2010, la plus ancienne, la plus peuplée, la plus économiquement croissante, la plus exportatrice intimide les Etats d'Occident, d'Orient, du Sud au point de susciter leur crainte d'assister à la remise d'un prix Nobel à un dissident chinois emprisonné.

En 2010 également, pour une première fois, trois pays du Sud se sont concertés à l'encontre de toute influence occidentale : Turquie, Brésil et Iran ont créé ce rapprochement sans précédent. La course à la croissance inhibée en Occident par la crise économique se poursuit en accéléré en Asie et au Brésil.

La mondialisation, loin de revigorer un humanisme planétaire, favorise au contraire le cosmopolitisme abstrait du business et les retours aux particularismes clos et aux nationalismes abstraits dans le sens où ils s'abstraient du destin collectif de l'humanité.

Le développement n'est pas seulement une formule standard d'occidentalisation qui ignore les singularités, solidarités, savoirs et arts de vivre des civilisations traditionnelles, mais son déchaînement techno-économique provoque une dégradation de la biosphère qui menace en retour l'humanité.

L'Occident en crise s'exporte comme solution, laquelle apporte, à terme, sa propre crise. Malheureusement, la crise du développement, la crise de la mondialisation, la crise de l'occidentalisation sont invisibles aux politiques. Ceux-ci ont mis la politique à la remorque des économistes, et continuent à voir dans la croissance la solution à tous les problèmes sociaux. La plupart des Etats obéissent aux injonctions du Fonds monétaire international (FMI), qui a d'abord partout prôné la rigueur au détriment des populations ; quelques-uns s'essaient aux incertitudes de la relance

Mais partout le pouvoir de décision est celui des marchés, c'est-à-dire de la spéculation, c'est-à-dire du capitalisme financier. Presque partout les banques, dont les spéculations ont contribué à la crise, sont sauvées et conservées. Le marché a pris la forme et la force aveugle du destin auquel on ne peut qu'obéir. La carence de la pensée partout enseignée, qui sépare et compartimente les savoirs sans pouvoir les réunir pour affronter les problèmes globaux et fondamentaux, se fait sentir plus qu'ailleurs en politique. D'où un aveuglement généralisé d'autant plus que l'on croit pouvoir disposer des avantages d'une "société de la connaissance".

Le test décisif de l'état de régression de la planète en 2010 est l'échec de la personne la plus consciente de la complexité planétaire, la plus consciente de tous les périls que court l'humanité : Barack Obama. Sa première et modeste initiative pour amorcer une issue au problème israélo-palestinien, la demande du gel de la colonisation en Cisjordanie, s'est vu rejeter par le gouvernement Nétanyahou. La pression aux Etats-Unis des forces conservatrices, des évangélistes et d'une partie de la communauté juiver paralyse tout moyen de pression sur Israël, ne serait-ce que la suspension de l'aide technique et économique. La dégradation de la situation en Afghanistan l'empêche de trouver une solution pacifique au conflit, alors qu'il est patent qu'il n'y a pas de solution militaire. L'Irak s'est effectivement démocratisé, mais en même temps s'est à demi décomposé et subit l'effet de forces centrifuges. Obama résiste encore aux énormes pressions conjuguées d'Israël et des chefs d'Etat arabes du Moyen-Orient pour intervenir militairement en Iran. Mais la situation est devenue désespérée pour le peuple palestinien.

Tandis qu'Etats-Unis et Russie établissent en 2010 un accord pour la réduction des armes nucléaires, le souhait de dénucléarisation généralisée, unique voie de salut planétaire, perd toute consistance dans l'arrogance nucléaire de la Corée du Nord et l'élaboration probable de l'arme nucléaire en Iran. Si tout continue l'arme nucléaire sera miniaturisée, généralisée et privatisée.

Tout favorise les montées aux extrêmes y compris en Europe. L'Europe n'est pas seulement inachevée, mais ce qui semblait irréversible, comme la monnaie unique, est menacé. L'Europe, dont on pouvait espérer une renaissance de créativité, se montre stérile, passive, poussive, incapable de la moindre initiative pour le conflit israélo-palestinien comme pour le salut de la planète. Pire : des partis xénophobes et racistes qui prônent la désintégration de l'Union européenne sont en activité. Ils demeurent minoritaires, comme le fut pendant dix ans le parti nazi en Allemagne que nul dans le pays le plus cultivé d'Europe, dans le pays à la plus forte social-démocratie et au plus fort Parti communiste, n'avait imaginé qu'il puisse accéder légalement au pouvoir.

La marche vers les désastres va s'accentuer dans la décennie qui vient. A l'aveuglement de l'homo sapiens, dont la rationalité manque de complexité, se joint l'aveuglement de l'homo demens possédé par ses fureurs et ses haines.

La mort de la pieuvre totalitaire a été suivie par le formidable déchaînement de celle du fanatisme religieux et celle du capitalisme financier. Partout, les forces de dislocation et de décomposition progressent. Toutefois, les décompositions sont nécessaires aux nouvelles compositions, et un peu partout celles-ci surgissent à la base des sociétés. Partout, les forces de résistance, de régénération, d'invention, de création se multiplient, mais dispersées, sans liaison, sans organisation, sans centres, sans tête. Par contre, ce qui est administrativement organisé, hiérarchisé, centralisé est sclérosé, aveugle, souvent répressif.

L'année 2010 a fait surgir en Internet de nouvelles possibilités de résistance et de régénération. Certes, on avait vu au cours des années précédentes que le rôle d'Internet devenait de plus en plus puissant et diversifié. On avait vu qu'il devenait une force de documentation et d'information sans égale ; on avait vu qu'il amplifiait son rôle privilégié pour toutes les communications, y compris celles effectuées pour les spéculations du capitalisme financier et les communications cryptées intermafieuses ou interterroristes.

C'est en 2010 que s'est accrue sa force de démocratisation culturelle qui permet le téléchargement gratuit des musiques, romans, poésies, ce qui a conduit des Etats, dont le nôtre, à vouloir supprimer la gratuité du téléchargement, pour protéger, non seulement les droits d'auteur, mais aussi les bénéfices commerciaux des exploitants des droits d'auteur.

C'est également en 2010 que s'est manifestée une grande force de résistance informatrice et démocratisante, comme en Chine, et durant la tragique répression qui a accompagné l'élection truquée du président en Iran. Enfin, la déferlante WikiLeaks, force libertaire ou libertarienne capable de briser les secrets d'Etat de la plus grande puissance mondiale, a déclenché une guerre planétaire d'un type nouveau, guerre entre, d'une part, la liberté informationnelle sans entraves et, d'autre part, non seulement les Etats-Unis, dont les secrets ont été violés, mais un grand nombre d'Etats qui ont pourchassé les sites informants, et enfin les banques qui ont bloqué les comptes de WikiLeaks. Dans cette guerre, WikiLeaks a trouvé des alliés multiples chez certains médias de l'écrit ou de l'écran, et chez d'innombrables internautes du monde entier.

Ce qui est remarquable est que les Etats ne se préoccupent nullement de maîtriser ou au moins contrôler "le marché", c'est-à-dire la spéculation et le capitalisme financier, mais par contre s'efforcent de juguler les forces démocratisantes et libertaires qui font la vertu d'Internet. La course a commencé entre le désespérant probable et l'improbable porteur d'espoir. Ils sont du reste inséparables : "Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve" (Friedrich Hölderlin), et l'espérance se nourrit de ce qui conduit à la désespérance.

Il y eut même, en 1940-1941, le salut à partir du désastre ; des têtes de génie sont apparues dans les désastres des nations. Churchill et de Gaulle en 1940, Staline qui, paranoïaque jusqu'aux désastres de l'Armée rouge et de l'arrivée de troupes allemandes aux portes de Moscou, devint en automne 1941 le chef lucide qui nomma Joukov pour la première contre-offensive qui libéra Moscou. C'est avec l'énergie du désespoir que les peuples de Grande-Bretagne et d'Union soviétique trouvèrent l'énergie de l'espoir. Quelles têtes pourraient surgir dans les désastres planétaires pour le salut de l'humanité ? Obama avait tout pour être une de ces têtes, mais répétons-le : les forces régressives aux Etats-Unis et dans le monde furent trop puissantes et brisèrent sa volonté en 2010.

Mais le probable n'est pas certain et souvent c'est l'inattendu qui advient. Nous pouvons appliquer à l'année 2011 le proverbe turc : "Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra."

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Article paru dans l'édition datée du 09.01.11 du journal "Le Monde"

©Le Monde


lundi 3 janvier 2011

Pour Stéphane Hessel de la part de Nietzsche : 'Nul ne ment autant qu’un homme indigné'


Ainsi va la France, petit pays ballotté par les grands mouvements planétaires. Un territoire croupion, amputé de son empire, qui se rêve encore en grande puissance.

Ses dirigeants de tous bords encouragent depuis des décennies, contre vents et marrées, une étrange vision paranoïaque : la France, cinquième économie du monde, un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, la bombe atomique ! On est les rois, non ?

Pas vraiment, en réalité. Même si l’actuel président de ce territoire amoindri va présider du haut de ses talonnettes le futur G20, la France n’est plus qu’une principauté sans importance.

La France est parmi les pays les plus pessimistes au monde. Nous sommes, selon un sondage tout frais, moins confiants dans notre avenir que les Irakiens et les Afghans. C’est vous dire...

Dans un pays abattu et méfiant comme l’est la France, rien ne vaut un bon râleur à l’ancienne, pour rejouer les vieilles rengaines.

Voici donc que surgit fort opportunément un opuscule au succès fulgurant, déjà vendu à plus de 500.000 exemplaires. C’est l’OVNI éditorial de ces dernières semaines : une trentaine de pages signées Stéphane Hessel et intitulées «INDIGNEZ-VOUS !».

Le prix est raisonnable : 3 €. Franchement, ça ne vaut guère plus. Je suis très heureux de savoir que l’éditeur de Montpellier qui a publié ce texte (‘Indigène Editions’) gagne beaucoup d’argent et va pouvoir publier beaucoup d’autres livres.

Mais la prose de Stéphane Hessel m’a plutôt laissé perplexe. Je m’attendais à un texte lyrique et exaltant, à une vraie incantation. Un appel à la révolte, à l’insurrection. Tant qu’à faire ! Au contraire, je lis (et je relis pour être sûr que j’ai bien lu) un texte d’une infinie platitude. Le style est décourageant de banalité. Le ‘petit livre rouge’ de Mao, par comparaison, c’était rock and roll !

L’auteur est évidemment admirable : résistant, déporté, humaniste, diplomate. Il dispose de toutes les lettres de créances. Mais son petit texte est vraiment insignifiant. C’est écrit sans grâce, sans panache. C’est, à vrai dire, un pensum.

Le long passage pro-palestinien est particulièrement lourdingue. Ce militantisme pesant discrédite fortement le reste de la démonstration déjà bien faible.

Que nous dit vraiment Stéphane Hessel ? Que le capitalisme financier est très nuisible. Merci pour l’info, Steph ! Ça, c’est du news, coco ! Et que fait-on pour le combattre ? Monsieur Hessel n’apporte aucune piste. Il se contente de s’indigner. C’est sa posture.

Stéphane Hessel, dans son opuscule best-seller, invoque à loisir l’esprit de la Résistance. C’est la référence de sa jeunesse. Mais comment appliquer à 2011 les règles du jeu de 1944 ? Cherchez l’erreur.

Qu’est devenu le modèle social français, inventé à la Libération ? Stéphane Hessel le brandit encore avec ferveur alors que ce modèle est dans l’ornière, perclus de déficits et de bureaucratie.

Stéphane Hessel a rallié à Londres le général de Gaulle dès 1941. Il s’élève contre les pressions économiques et politiques exercées aujourd’hui contre la presse et les médias. Vaste blague. De Gaulle au pouvoir dans les années 60 avait les médias à sa botte beaucoup plus fermement que Sarkozy actuellement. Et Mitterrand (que Stéphane Hessel vénère) a exercé sur l’audio-visuel hexagonal une domination infiniment plus forte que l’actuel occupant de l’Elysée. Tout le monde a évidemment oublié ces épisodes.

Sur l’analyse économique, je relève aussi dans le petit pamphlet de Stéphane Hessel quelques énormités.

Hessel veut nous faire croire que l’écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser. C’est globalement faux. Le nombre de très pauvres dans les pays en voie de développement est en baisse constante. Une classe moyenne émerge par ailleurs en Chine, en Inde, au Brésil et dans certains pays africains. La mondialisation améliore les conditions de vie (pouvoir d’achat, longévité) de millions de gens dans les pays du sud. Et ce n’est qu’un début.

Stéphane Hessel a été diplomate pendant de longues années à l’ONU. Il a forcément entendu des milliers de discours tiers-mondistes édifiants. C’est la spécialité de l’ONU. Mais ces discours ne résistent pas à l’analyse de la réalité : la globalisation économique est plus positive pour les pays émergents que les théories marxisantes qui ont longtemps été à la mode dans les tribunes internationales.

Stéphane Hessel nous propose de revenir aux valeurs éthiques héritées de la Résistance. Comme si la Résistance avait été un chemin pavé de roses. La Résistance a été en réalité une foire d’empoigne, un terrain cruel de luttes idéologiques. Trop facile, 70 ans plus tard, de nous faire croire que c’était la joyeuse camaraderie dans les maquis. Merci pour les images d’Epinal, on a déjà donné !

Et comment peut-on raisonnablement appliquer à notre XXIème siècle les idées de 1944, celles d’un pays emmuré à l’époque dans ses frontières ? Il faudrait dire gentiment à Stéphane Hessel, sans l’indigner, que les temps ont un peu changé, pour le meilleur et pour le pire. Et que ses grilles de lecture de l’après-guerre sont un peu rouillées.

Stéphane Hessel, ce doux vieillard, promène cependant son image angélique. Il va, de télé en télé, propager son message gentiment indigné. Il était encore ce soir chez Denisot sur Canal +. Il est drôle et réactif. «Un bon client», dit-on dans la profession audio-visuelle. Il dit un peu n’importe quoi. Peu importe : c’est rétro. C’est pour ça que ça marche. Dans un pays comme la France, tout ce qui est rétro est gage de succès.

Nous avons donc trouvé un nouveau penseur, un papy buriné, le nonagénaire qu’on vénère. La mode ne va heureusement pas durer. C’est un produit saisonnier.

Pour lui clouer le bec, j’ai convoqué Friedrich Nietzsche qui, fort à propos, disait : «Nul ne ment autant qu’un homme indigné».

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En complément, sur le même sujet, je vous suggère fortement de lire le texte que Pierre Assouline signe sur blog "La république des livres".

Vous le trouverez en cliquant sur le lien ci-dessus.

Je reproduis en outre ci-dessous le texte d'Assouline dont les avis sont souvent très pertinents.

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A-t-on le droit de ne pas s’indigner avec Stéphane Hessel ?

Etrange phénomène que celui d’Indignez vous ! (29 pages, 3 euros, Indigène éditions). Qui n’aime pas Stéphane Hessel, son sourire désarmant, son incroyable mémoire de la poésie, sa courtoisie d’un autre temps, sa gentillesse si rassurante ? Il vaut vraiment que l’on s’y arrête et que l’on y regarde de plus près, ne fût-ce que parce que, au-delà du demi million d’exemplaires, tout essai revêt des allures de phénomène de société. Or, curieusement, s’il a été loué de toutes parts, en raison de son message humaniste et de l’itinéraire impeccable de son auteur, il n’a guère été analysé dans un esprit critique. L’objet tout d’abord. Ce n’est pas un livre mais stricto sensu une brochure dont le texte proprement dit n’occupe que 13 pages, comme un gros article, le reste étant occupé par des notes et une postface de l’éditeur. Il est donc abusif non seulement de parler de livre, d’expliquer son succès par son faible prix (3 euros) alors que des nouvelles inédites sont en vente à 2 euros (Folio), mais aussi de commenter la liste des meilleures ventes en clamant partout qu’il a même dépassé le Goncourt de Michel Houellebecq (!). Mais on s’en doute, là n’est pas le plus important.

L’indignation en est le leitmotiv. Quand on pense que ceux qui l’achètent par dizaines pour l’offrir autour d’eux y voient un programme d’action, une philosophie morale, un bréviaire, on est consterné tant le contenu manque de contenu. Mais la démonstration est si faible et la plume si incertaine que l’appel n’a pas la puissance d’un pamphlet. Qui pourrait décemment s’opposer aux grands principes, aux grands idéaux et aux grandes idées qui y sont énoncées ? D’autant qu’elles sont présentées sous le label « issu de la Résistance ». C’est déjà là que le bât blesse. Non dans le programme du Conseil national de la Résistance, même si depuis son adoption le 15 mars 1944, la France a un peu changé et qu’il ne suffit plus de réclamer « une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours », revendication qui paraît un peu courte aujourd’hui, même pour les syndicalistes les plus chevronnés. Stéphane Hessel, qui s’est tôt engagé dans la Résistance, ce qui lui valut d’être torturé puis déporté à Buchenwald et à Dora, dit l’avoir fait car « j’ai été indigné par le nazisme». Il nous appelle donc à l’indignation permanente en toutes circonstances et en tous lieux, même si cette manière de mettre ainsi sur une même ligne morale la situation des sans-papiers, la dérégulation du capitalisme et les crimes du totalitarisme national-socialiste devraient nous… indigner. Le Monde a récemment publié deux pleines pages dans lesquelles des personnalités s’indignaient toutes de quelque chose, à l’exception du neuropsychiatre Boris Cyrulnik, et comme sa lumineuse réaction ouvrait le bal, elle eut pour effet d’anéantir toutes celles qui suivaient :

« J’ai beaucoup de tendresse, d’admiration, pour Stéphane Hessel avec qui j’ai beaucoup de concordances de vue mais je m’indigne qu’on nous demande de nous indigner parce que l’indignation est le premier temps de l’engagement aveugle. Il faut nous demander de raisonner et non de nous indigner. »

On ne saurait mieux dire qu’il est bizarre de pousser ses contemporains à s’engager sous l’empire de l’émotion et non sous celui de la réflexion. Mais allons plus loin. Dès la troisième page de son texte, Stéphane Hessel écrit : « Nous, vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes… » Nous ? Mais qui l’a délégué pour parler au nom de tous les survivants de la Résistance intérieure et de la France Libre, d’autant qu’il y revient à plusieurs reprises ? A la dernière page, cela peut se concevoir car son « nous » renvoie en note à un appel de 2004 fort d’une dizaine de noms (Aubrac, Cordier, Vernant…), mais avant, si on lit bien, Stéphane Hessel est l’auteur et il est censé écrire en son nom. A le suivre dans son raisonnement, on comprend qu’un homme n’est humain que s’il s’indigne et s’engage en conséquence. Un peu comme lui en somme. De quoi nier leur qualité d’humains à tous les Bartleby engendrés par la société. A la fin de son texte, après avoir rappelé les principes de la Déclaration des droits de l’homme à la rédaction de laquelle il fut associé, et s’être fait l’apôtre de la non-violence, le pourfendeur des inégalités, le dénonciateur de la consommation à outrance (mais qui est contre ?), il s’indigne de ce qui se passe à l’étranger.

« Aujourd’hui, ma principale indignation concerne la Palestine, la bande de Gaza, la Cisjordanie ». Deux pages suivent (2 sur 13, c’est dire la proportion) en défense et illustration du peuple palestinien, attitude légitime et respectable, mais qui contient difficilement la colère haineuse qui altère son flegme poétique chaque fois que, dans un débat, il est question d’Israël. Faisant le décompte des pertes de l’opération « Plomb durci » qui a provoqué la mort de plus d’un millier de gazaouis, il remarque qu’elle a fait « seulement » une cinquantaine de blessés du côté israélien, et on y sent l’ombre d’un regret, d’autant qu’il croit bon ajouter cette énormité : « Que des Juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre, c’est insupportable ». Comme si quoi que ce soit, dans leur qualité, leur passé, leur souffrance, devait les préserver, les immuniser ou leur interdire de se comporter salement comme tous les hommes sous toutes les latitudes en tous temps car toute guerre est une sale guerre. Si Stéphane Hessel avait été se promener un peu plus en Israël, il y aurait croisé à sa stupéfaction nombre de maîtres chanteurs, de salauds, de maquereaux, de violeurs d’enfants, de négationnistes, de trafiquants de drogue, de tueurs en série. Après quoi suivent des considérations sur l’inévitabilité du terrorisme comme une forme d’exaspération. On croit en avoir fini mais non, deux pages plus loin, il y revient. Evoquant une marche pacifique contre le mur de séparation, il rapporte que les autorités israéliennes l’ont qualifiée de « terrorisme non-violent » puis il commente goguenard : « Pas mal… Il faut être israélien pour qualifier de terroriste la non-violence. » Imaginez un instant l’évocation de la stigmatisation des Roms par Sarkozy&Hortefeux suivie de ce commentaire : « Il faut être français pour … ».

Imaginez mais ne cherchez pas car cela n’y est pas. Vous n’y trouverez pas non plus d’indignation sur la violation des droits de l’homme en Birmanie, en Chine, en Iran, en Corée du Nord, en Libye, en Tunisie et dans tant d’autres pays car l’indignation de Stéphane Hessel est à géométrie variable. Manifestement, sa boussole intérieure s’est bloquée sur ce pays honni. Par une ironie de l’Histoire, il a tenu à faire figurer en liminaire la reproduction de Angelus Novus, dans laquelle son premier propriétaire, le philosophe Walter Benjamin, un ami de son père, voyait « un ange repoussant cette tempête que nous appelons le progrès ». Et comme l’éditeur est obligé d’en indiquer la propriété, la présence de cette aquarelle de Paul Klee permet de faire éclater dès la première page la mention « Musée d’Israël, Jérusalem »… Ce qui doit passablement indigner l’auteur. Mais que ces détails n’empêchent pas les hommes de bonne volonté de s’indigner en reprenant en chœur le puissant slogan qui lui sert d’excipit : « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer »

©Pierre Assouline

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