"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')

mercredi 6 avril 2011

Testicules et indifférence : leçon de français contemporain


Deux garçons d’une vingtaine d’années discutent calmement en attendant l’autobus. Aucune acrimonie dans leurs propos. Je saisis cinq minutes de leur conversation. Une expression revient sans cesse, environ toutes les deux phrases. Elle signifie l’indifférence. Ces jeunes gens veulent dire tout simplement que telle personne ou telle situation leur importent peu. Cette expression très récurrente tient en quelques mots : «Je m’en bats les couilles».

Avis aux linguistes ! Alertez l’Académie Française qui n’est sûrement pas avertie ! Cette formule choc est l’une des plus utilisées par les moins de 25 ans en France. C’est un gimmick, un leitmotiv. Et elle retentit jusque dans les cours de recréation des écoles primaires. Le rouston flagellé est d’usage courant dans la langue familière des jeunes générations. Nom d’une burne, je vous sens pantois...

Je vous accorde que l’on pourrait dire plus simplement : «je m’en fiche». Ou bien : «peu m’importe» ou : «cela m’indiffère». Ou, beaucoup plus raffiné: «peu me chaut» (ou plus correctement encore : «peu m’en chaut»). Cette dernière expression utilise le joli verbe chaloir que certains écrivains ont conjugué avec virtuosité : «Pour peu qu'il vous en chaille» (Anatole France), «J'en suis d'avis, non pourtant qu'il m'en chaille» (La Fontaine), «Peu me chalait de voir tomber la nuit.» (Barbey d'Aurevilly).

Cela signifie-t-il qu’Anatole France, La Fontaine ou Barbey d’Aurevilly n’avaient pas de roubignolles à torturer et qu’ils préféraient exprimer leur propension à chaloir ? Sans doute pas.

Mais aujourd’hui, les jeunes Français, pour exprimer leur désintérêt, préfèrent de manière figurée appliquer des coups sur leurs testicules. 

Cette formule imagée suscite la perplexité chez les jeunes étrangers qui tentent de saisir les subtilités de notre langue telle qu’elle est parlée aujourd’hui. Voici la question que j’ai trouvée sur un forum linguistique franco-anglais.

Voici la question d’un anglo-saxon interloqué :

I never completely understood the meaning of this expression even though some of my friends used it often. I just saw it in an episode of Les Guignols where a guy at a restaurant says "Je m'emballe les couilles de ce que tu en penses!" to the waiter. I suppose in this context it could mean "Je m'en fous", but are there other interpretations?

Réponse d’un internaute français venant au secours de l’anglophone perturbé :

It is not "s'emballer les couilles" it is "s'en battre les couilles" which is indeed a very rude french expression meaning "s'en foutre" as you said. Or in English "not to give a shit".

Oui, en anglais, on dit en effet : «I don’t give a shit». Ce qu’on pourrait traduire par : «je n’en donne même pas une merde». Ce qui n’est guère plus gracieux.

Pour en revenir aux parties sensibles, il faut se souvenir que Jacques Chirac, même quand il exerçait les plus hautes fonctions de la République, aimait signifier son indifférence et parfois son mépris en déclarant : «ça m’en touche une, sans faire bouger l’autre». C’est une expression favorite de l’ancien chef de l’Etat, attestée par des nombreux témoignages.

Après quelques recherches, j’ai trouvé à cette noble formulation une équivalence : «Je m’en tape le croupion sur la banquise jusqu’à faire des étincelles». Je reconnais que c’est plus difficile à mémoriser.

Revenons donc à l’essentiel et à cette lutte effrénée entre les bourses et la vie. J’ai voulu trouver un poète de notre siècle qui aurait donné à cette expression virile «Je m’en bats les couilles» (souvent utilisée inconsidérément par des jeunes filles) une place de choix dans un grand texte fondateur.






L’auteur de ce texte majeur existe. Il s’agit de Laouni Mouhid, né le 25 décembre 1981 à Trappes, dans les Yvelines. Il est plus connu sous son nom de rappeur : La Fouine. C’est lui qui, en 2007, dans son album «Aller Retour», nous a offert la plus belle célébration de l’indifférence testiculaire.



L’œuvre de La Fouine s’intitule tout naturellement : «On s’en bat les couilles»

Voici un extrait du texte :

Si on t'as rodka ton schit negro
On s'en bat les couilles
Quand les keufs s'ont trop speed negro
On s'en bat les couilles
Pose la teille au coin VIP negro
On s'en bat les couilles
Laisse la donc finir son strip negro
On s'en bat les couilles
on va chiré dans son kut negro
On s'en bat les couilles
Coupe le son j'veux mon ked'
je m'en bats les couilles
Tu peux finir dans ma bett' négro
On s'en bat les couilles

Ce texte prend toute sa mesure lorsqu’il est mis en musique. Je vous laisse donc vous délecter du clip de La Fouine. 

Vous aurez tout compris enfin de l’évolution de notre belle langue française :


Dernière minute : j'apprends de bonne source, et c'est plutôt une bonne nouvelle, que l'expression "on s'en bat les couilles" devient peu à peu 'has been'. Elle serait remplacée par l'acronyme OSEF (pour "On S'En Fout").  Tout va si vite...

5 commentaires:

Fred a dit…

OSEF, c'est l'expression de la jeune bourgeoisie déclassée qui se paluche sur twitter.
Sociologiquement donc, les locuteurs ne sont pas les mêmes ; les deux expressions cohabitent (ou plutôt "cohacouilles").
Fred

ANYHOW a dit…

Merci Fred pour cette précision. ONSEFP (on ne s'en fout pas)

Anonyme a dit…

Aussi courante, pas agréable à entendre, dans la bouche des ados: "tu me casses les couilles"...sous-entendu agressif d'une castration forcément perçue comme agressive, même si il s'agit d'une demande légitime.

ANYHOW a dit…

"tu me casses les couilles", c'est très ancien, beaucoup plus que "je m'en bats les couilles". Dans cette dernière expression, il y a une notion d'auto-flegellation assez marquée. "Tu me casses les couilles" est un reproche adressé à quelqu'un d'autre. C'est une accusation.

Sylvestre a dit…

MMhhh... Il me semble avoir entendu très jeunes cette expression (j'ai 37 ans).
Que dire de la variante "rouleaux" (j'm'en bats les rouleaux) !?!