"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')

jeudi 8 janvier 2009

Occupation

L’Occupation de la France par l’Allemagne nazie reste la période contemporaine qui me fascine et me dérange le plus. Je me demande toujours pourquoi ces quatre années (1940-1944) ont laissé une telle empreinte.

On y revient encore avec l’énorme livre (816 pages) que Grasset publie sous la plume de Dominique Fernandez (de l’Académie Française). L’ouvrage massif s’intitule « Ramon ». C’est le prénom du père de l’auteur. Ramon Fernandez fut un des intellectuels (de gauche) les plus prometteurs de l’entre-deux-guerres. Critique littéraire brillant, c’était un expert de Balzac et de Proust. La NRF de la grande époque fut son creuset.

Le Front Populaire arrive. La vie de Ramon bascule en 1937. Il est fasciné par Jacques Doriot, par « les trains qui arrivent à l’heure », par « l’ordre nouveau » qui s’installe en Europe. Ramon Fernandez adhère au PPF qui devient la principale force politique de la France occupée, le fer de lance de la Collaboration. Pendant quatre ans, Ramon Fernandez paradera dans Paris dans l’uniforme bleu clair du mouvement pronazi, brassard orné de la croix celtique et béret basque.

En octobre 1941, il va présenter ses hommages à Goebbels à Weimar, la ville de Goethe. Il est accompagné de six autres écrivains : Marcel Jouhandeau, Jacques Chardonne, Pierre Drieu la Rochelle, Robert Brasillach, Abel Bonnard, André Fraigneau. Ces gens qui n’étaient pas des imbéciles sont revenus éblouis de leur excursion.

C’est ce qui me rend perplexe mais aussi, d’une certaine façon, indulgent : il est facile aujourd’hui de juger quand on connaît la fin de l’histoire. En 1941, quel Français y voyait clair dans ce capharnaüm ? La Résistance était minoritaire. On l’a dit : 10.000 résistants, 10.000 vrais collabos et, entre les deux, la France faisant le dos rond.

Pendant ces années troubles et incertaines, Ramon Fermandez, le père de Dominique, boira trop de verres de ‘Dubonnet’ sur les banquettes de la brasserie Lipp, au milieu des uniformes allemands. L’alcool et une embolie l’emporteront opportunément en août 1944, deux semaines avant la Libération de la capitale. Dans son très gros livre, Dominique Fernandez tente d’expliquer le parcours de son père, sans forcément le justifier.

Qu’aurais-je fait si j’avais eu 20 ans en 1940 ? Je me suis souvent posé cette question, à la fin des années 70, en côtoyant Lucien Combelle. Pierre Assouline a brossé de lui un portrait éclairant (« Le fleuve Combelle » -Calmann-Lévy-). Combelle avait 27 ans quand les Allemands sont entrés dans Paris. Il était journaliste. Il l’est resté en s’accommodant de la nouvelle ambiance vert-de-gris. Il a écrit dans « Je suis partout » et aussi dans « La Gerbe », tout comme Ramon Fernandez.

En 1944, Combelle ne fuit pas. Il se laisse arrêter. On le juge. On le condamne. Il purge une partie de sa peine d’infamie. On l’amnistie. Il reprend ses activités journalistiques sous divers pseudonymes. C’est à ce moment-là que je le croise, lui vieil homme, moi encore dans mes vingt ans. Son destin n’a jamais cessé de me hanter.

L’ombre encombrante de l’Occupation, c’est aussi celle qui a plané sur la vie de l’historien Jean-Pierre Azéma qui fut un de mes magnifiques professeurs jadis. Azéma a consacré presque toutes ses recherches, toute son existence, à cette courte période de 1940 à 1944 : Vichy, la Collaboration, la Résistance. Son père, Jean Azéma, fut un journaliste collaborationniste notoire.

Oui, ces quatre courtes années continuent de nous « occuper », littéralement.

J’écris ces lignes en apercevant par ma fenêtre, de l’autre côté de la place de la République à Paris, la façade de la caserne de la Garde Républicaine, la caserne Vérines qui porte le nom d’un officier français déporté et fusillé par les Allemands en octobre 1943.

Avant la guerre, ce bâtiment imposant s’appelait « la caserne du Prince Eugène ». Pendant l’Occupation allemande, le lieu fut investi par les SS. Ils furent parmi les derniers à être délogés en août 1944. La caserne s’appelait alors « Hermann Goering ». C’était l’été 1944. L’ascenseur de mon immeuble, juste en face de la caserne, a été installé en 1942. Il fonctionne toujours.

3 commentaires:

cet a dit…

tu veux pas nous donner ton CV complet une fois pour toute, comme ca on pourra mettre en perspective et comprendre sous un autre angle tes points de vue divers !!?

et puis, t'as quel age au bout du compte ? bientot tu vas nous dire que tu te saoulais la gueule avec Victor Hugo pendant ton adolescence !

(en toute sympathie)

ANYHOW a dit…

Non, vous n'en saurez pas davantage sur moi. Ce n'est pas nécessaire : me dévoiler m'empêcherait de m'exprimer librement.

Certains ici savent qui je suis. Ils me font l'amitié d'être discrets et je les en remercie.

Anonyme a dit…

Cette question; "qu'aurions-nous fait" m'a fait acheter un très passionnant livre:
Simon Epstein: Un paradoxe français : antiracistes dans la collaboration, antisémites dans la résistance.