"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')

dimanche 20 mars 2011

Hervé Guibert : journaliste, écrivain, photographe (1955-1991)

Cet homme (très jeune sur cette photo) est né deux ans après moi. Il est mon contemporain. Il est mort du SIDA à l’âge de 36 ans, en 1991.

Mon regret, c’est de ne l’avoir jamais rencontré. On croise tellement de gens inutiles ou insignifiants dans une vie. J’ai raté cette rencontre qui aurait été tout à fait envisageable. Peut-être aurais-je été déçu mais nous avions beaucoup de points communs.

Je le sais parce que j’ai lu ses 28 livres au fur et à mesure, dès leur parution, et les ouvrages posthumes.

Hervé Guibert était journaliste, écrivain, photographe. Il était intrépide à sa façon, anxieux et insatisfait. «Je ne veux pas mourir, mais je ne veux pas vivre non plus», disait-il.

Avant de lire ses romans et ses récits, je me souviens de ses articles sur la photographie dans le journal «Le Monde». Dans ces textes courts, son écriture épurée et incisive était déjà à l’œuvre. J’avais remarqué la signature.

Dans ses livres, il a beaucoup parlé de lui, de ses amours, de sa sexualité dévorante, de ses angoisses. Il a décrit férocement sa famille, ne négligeant pas d’exprimer la franche détestation de ses parents. Il nous a fait aussi découvrir ses deux vieilles tantes pour qui il avait une étrange affection, les poussant à poser devant son objectif.
Hervé Guibert oscillait toujours entre «la pudeur et l’impudeur», titre qu’il a choisi pour une vidéo où il chronique jusqu’à l’agonie les derniers mois de sa vie, fantôme rongé par la maladie.

La Maison Européenne de la Photographie (indispensable institution pour les passionnés)  expose actuellement le première rétrospective des photos d’Hervé Guibert. On y retrouve les images intimes, 230 au total, d’un «homme blessé», pour paraphraser Patrice Chéreau dont il était proche.

Guibert était beau, il avait le regard perçant, celui d’un ange déchu. 
Il s’est beaucoup pris en photo, à la recherche d’un miroir, en revendiquant le droit au narcissisme. Il reconnaissait que la photo était pour lui «une activité malsaine et funèbre», complémentaire de l’écriture.
Guibert a toujours photographié en noir et blanc, en jouant sur les ombres, en s’attachant à des objets, des corps, des visages.

Voici, parmi ses nombreuses photos, ma préférée : un corps masculin de dos, accablé, affalé sur une table. La lumière matinale qui arrive par la fenêtre aux volets mi-clos est soulignée par une fumée de cigarette. La photo est prise par Guibert à partir d'un lit dont on aperçoit les draps. La scène se situe visiblement dans une chambre d'hôtel. Guibert a beaucoup voyagé. Il a beaucoup écrit sur ses pérégrinations et sur ses compagnons d'escapade. L'image est classiquement composée. Elle est lourde de tensions. 
Dans les photos d'Hervé Guibert, vous ne trouverez pas de paysage et très peu de photos de groupe. Quand il y a un personnage, il est presque toujours seul. Guibert était affreusement seul, même quand il était accompagné. Il l'écrit sans cesse, surtout dans ses écrits tardifs lorsque, bravache, il affronte la maladie.


Avec son petit appareil Rollei 35 (exposé dans une vitrine de l'exposition), Guibert capture des images minimalistes, minutieusement cadrées, des instants de vie crus et spontanés, parfois teintés de tendresse discrète. 


Guibert n'a pas connu le numérique. C'est un enfant de l'argentique, du bon vieux 24x36. Dans son frigo, il y avait toujours une bouteille de champagne et un rouleau de cette pellicule magique : la Tri-X de Kodak. Pellicule hautement sensible qui autorisait tous les excès, toutes les expérimentations. Sensible et excessif, comme il l'était.
Il reconnaît avoir laissé derrière lui une «œuvre brutale». La littérature de Guibert n’est en effet pas de tout repos. Elle est violente et iconoclaste. Ses photos sont plus apaisées mais tout autant exigeantes et précises. Outre les images de lui-même, il affectionnait la nature morte, comme pour anticiper sa propre mort naturelle.

Selon ses volontés, il est enterré sur l’ile d’Elbe où il fut brièvement heureux. A la différence d’un certain empereur, Hervé Guibert ne reviendra pas de cet exil.
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Site officiel : herveguibert.net

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci Jérôme,
son décès m'avait énormément secouée aussi...
Il est important de souvent reparler des gens biens et intègres.
Claudie CANESSA

Arnaud a dit…

J'ai revu aujourd'hui l'exposition, déjà visitée il y a quelques semaines. C'était le dernier jour d'exposition, c'est marrant c'était un peu comme lui rendre un dernier hommage ?
L'écrivain est très important pour moi, je l'ai réellement découvert il y a deux ans (pourquoi pas avant ? mystère... puisque à sa mort j'avais 17 ans et que j'ai toujorus vu son nom sur les étagères des libraires), depuis il me suit et je lis de temps un temps un de ses ouvrages.
Votre photo préférée est aussi la mienne, disons plutôt qu'elle se détache du lot, pour plein de raisons, peut-être par évidence et simplicité, peut-être parce qu'elle pourrait vivre sans Guibert contrairement à son oeuvre photographique en général. Mais je suis pas sûr que cette remarque lui aurait plu.
Bref... Je ne sais pas trop pourquoi je laisse un commentaire, c'est rarement mon habitude. Peut-être avais-je simplement envie de vous remercier pour avoir écrit sur lui.

ANYHOW a dit…

Arnaud, c'est bien le même Guibert que nous partageons et que nous respectons. Et qui nous manque.