"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')

mercredi 6 octobre 2010

Lectures


Après une longue panne d'Internet dépendant tout à fait de la (mauvaise) volonté d'Orange (l'opérateur "historique", parfois préhistorique) revoici la prose d'Anyhow. Forcément, avec le retard accumulé, il y a beaucoup à lire.


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« Les Boissonnas » de Nicolas Bouvier (éditions Héros-Limite)

Voici la réédition d’un ouvrage précieux et fort original paru initialement chez Payot en 1983. On connaît Nicolas Bouvier, voyageur et photographe, disparu en 1998.

Bouvier a parcouru le monde et l’a raconté avec intelligence et subtilité (l’essentiel de son œuvre est rassemblé dans un fort volume de la collection ‘Quarto’ chez Gallimard).

Pour ce citoyen suisse, l’aventure est aussi au coin de la rue.

Bouvier a finalement peu évoqué son pays natal. Il le fait ici à travers le prisme ou plus exactement l’objectif d’une dynastie de photographes genevois, la famille Boissonnas qui s’est épanouie de 1864 à 1983.

Dans cette chronique, Bouvier aborde plusieurs sujets : la saga d’une famille remarquable, l’histoire méconnue de la ville de Genève (cité presque gauchiste à l’époque) et enfin l’évolution de la photographie comme art ou artisanat, des origines jusqu’à la moitié du XXème siècle.

Les passages les plus étonnants concernent ces expéditions dans les montagnes suisses pour capter, à l’aide d’un appareillage lourd et encombrant, les images inédites des sommets. Les Boissonnas (comme Bouvier plus tard lui-même dans d’autres circonstances) sont des voyageurs. Transportant leur pesant barda photographique, ils parcourent la Grèce du début du siècle dernier. C’est à l’époque un voyage au long court. Il y a des moutons autour de l’Acropole et aucun crétin en short à l’horizon.

Les Boissonnas rapportent de leurs expéditions de centaines de photos prises parfois de façon acrobatique et risquée. La photo à l’ancienne, à la « chambre » avec des négatifs immenses, fournit des épreuves d’une beauté et d’une précision stupéfiantes. Les Boissonnas publient à Genève des albums qu’on s’arrache. Point de télévision à l’époque. La photographie est la première ouverture visuelle sur les contrées éloignées.

Ces voyages exotiques n’empêchent pas la lignée de photographes helvètes de pratiquer les prises de vues en studio. La bonne société genevoise vient poser dans des décors baroques et extravagants. Les bébés sont déposés sur des peaux de bête. Et miracle, ils sont souriants ! Ce qui pour des Suisses, même en bas âge, est une performance. Presque comme des ethnologues, les Boissonnas cherchent également à saisir sur leurs émulsions les visages du petit peuple, des braves gens, des campagnards. Leurs images constituent un témoignage exceptionnel sur une époque, une société et aussi des pays, encore épargnés par la modernité et qui n’avaient jamais été photographiés.

Dans cet ouvrage, c’est le feuilleton familial qui est le plus touchant avec le passage des générations Boissonnas, la transmission d’un savoir-faire lequel, avec le temps, devient obsolète. Kodak et les boitiers instantanés ont tué l’artisan photographe qui était parfois, comme dans la famille Boissonnas, un artiste.

Dans ma propre jeunesse, dans ma bonne ville de Valenciennes, je me souviens du photographe officiel de la bourgeoisie locale : la maison Hauchard. J’ai un souvenir précis du studio de prises de vue. Il y avait, en moins spectaculaire que chez les Boissonnas à Genève, un décor modulable : des colonnes, des fonds de décor peints. J’ai posé à plusieurs reprises avec ma fratrie sous les projecteurs du studio Hauchard à Valenciennes. Oui, il y avait des projecteurs ! C’était impressionnant, si j’ose dire à propos de la photo. Nous étions dans les années 50. C’est l’époque où la photographie sérieuse, celle qui devait laisser des traces, était encore confiée à un professionnel ayant pignon sur rue. La maison Hauchard de Valenciennes n’a jamais eu la réputation de la maison Boissonnas de Genève. Mais le principe était le même. Et la maison Hauchard, elle aussi, a disparu, comme un négatif voilé.

Autre enseignement tiré du livre de Nicolas Bouvier sur la famille Boissonnas : la photo demande du temps. Ce qui était une contrainte à l’époque des Boissonnas (transport et installation du matériel, faible sensibilité des plaques, objectifs aux performances réduites) reste une nécessité aujourd’hui.

La photo numérique à cet égard provoque une dérive catastrophique. Sous prétexte qu’on peut prendre autant de clichés qu’on l’on souhaite sans se ruiner, on photographie n’importe comment, n’importe quoi. Les Boissonnas avec leur trépied soutenant une imposante chambre photographique composaient une image, comme on compose une symphonie. Il est toujours possible d’en faire autant avec un appareil numérique. C’est une question d’approche.

Cette approche, c’est celle de l’écrivain Nicolas Bouvier. Toute son œuvre en est imprégnée. Pas question de céder à la tentation de la vitesse et du superficiel. Il faut s’installer, regarder, sentir. Faute de quoi, on ne restituerait que du vide et des apparences, comme les journalistes surmenés d’aujourd’hui qui écrivent leur article avant d’arriver à destination.

L’écriture de Bouvier est comme toujours limpide, vivante et même enthousiaste. On le sent attaché à cette famille dont il est, en quelque sorte, un parent éloigné par sa démarche faite de patience et de respect.

Ce livre procure une joie teintée de nostalgie car il s’agit d’un monde disparu. On y apprend en outre beaucoup sur la Suisse, sur l’Europe du début de XXème siècle et bien sûr sur la photographie.

Merci à N. et G. (Suisse de souche) qui m’ont permis de découvrir ce livre.

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« Une femme célèbre » de Colombe Schneck (éditions Stock)

C’est un inconvénient de connaître personnellement l’auteur d’un roman. Ce n’est pas la première fois que je me fais cette réflexion. Pour les essais, c’est différent. Mais un roman est forcément intime. Connaître celui ou celle qui écrit un texte romancé met le lecteur que je suis dans une position inconfortable, presque voyeuriste.

C’est le cas de ce roman et il se trouve que je connais Colombe Schneck depuis presque 20 ans. Nous nous sommes rencontrés à New York quand nous y habitions tous les deux dans les années 90. Je me demandais à l’époque ce que ferait de sa vie cette jeune fille espiègle et indécise.

La réponse à ma question est désormais trouvée : Colombe vient de faire paraître son quatrième roman, elle fait de la radio, de la télé. Elle a toujours cet air de ne pas y toucher, d’être extérieure à sa propre vie, de faire les choses par inadvertance.

C’est frappant dans ce court récit où Colombe entrelace des tourments largement autobiographiques et la vie réelle de Denise Glaser. Oui, Denise Glaser !

Drôle d’idée d’aller rechercher dans les archives noir et blanc de l’INA cette femme de télévision qui présenta aux temps héroïques de la RTF et de l’ORTF une émission hebdomadaire sur la chanson française. C’était « Discorama », un programme d’une demi-heure qui était diffusé le dimanche à l’heure du déjeuner. Chassé de la télé pour des raisons politiques après l’épisode de Mai 68 et de ses suites, Denise Glaser est morte dans le dénuement et l’oubli de tous les artistes qu’elle avait révélés.

Colombe Schneck retrace méticuleusement le parcours et surtout la chute de Denise Glaser. Colombe raconte en contrepoint sa propre vie de personnage actuel des médias.

C’est aimablement composé dans un style épuré, presque diaphane. Il y a une petite musique comme celle de « J’ai du bon tabac » qui servait de générique à « Discorama ».

Colombe n’est pas Marcel Proust mais c’est beaucoup mieux que Marc Lévy. Colombe est une sacrée petite bonne femme imprévisible. Jamais, il y a presque vingt ans à New York, je n’aurais imaginé qu’elle nous pondrait un petit bouquin malin comme celui-ci, un bouquin avec Denise Glaser en sandwich de la vie de Colombe !

J’ai tout de même envoyé un petit mot à Colombe pour lui dire que Denise Glaser est enterrée au cimetière Saint-Roch de Valenciennes et non à Arras, comme Colombe l’écrit par erreur dans son livre. Elle m’a promis de corriger cette bévue dans les prochaines éditions. A l’enterrement de Denise Glaser, il n’y avait pas foule à Valenciennes : deux femmes, deux chanteuses, Catherine Lara et Barbara. Les seules à ne pas avoir oublié l’animatrice de télé.

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« La carte et le territoire » de Michel Houellebecq (Flammarion)

J’ai toujours été rebuté par cet écrivain. Le personnage public qu’il s’est construit ou que les médias ont forgé autour de lui ne m’a jamais plu.

Je pense que les écrivains devraient d’une manière générale s’abstenir d’apparaître à la télévision et de donner des interviewes, même à la radio et dans les journaux.

Michel Tournier qui fut un excellent romancier (« Le Roi des Aulnes », par exemple) s’est galvaudé à force de papillonner devant les caméras. Même constat pour JMG Le Clézio qui n’a plus rien écrit de consistant dès lors qu’il a accepté d’apparaître sur le petit écran, ce qu’il refusait totalement de faire au début de sa carrière.

Je n’ose imaginer ce qui se serait passé si la télé avait été inventée du temps de Victor Hugo. Narcissique comme il était, on aurait vu le père Hugo sans cesse sur toutes les chaines, même dans les émissions de télé-achat ou de football. Il aurait sans doute cessé d’écrire ou aurait écrit n’importe quoi (ce qu’il a fait parfois, mais ceci est un autre débat).

Revenons à Houellebecq qu’on a beaucoup vu et entendu dans les médias récemment à l’occasion de la sortie de ce nouveau livre (« La carte et le territoire ») lequel est, accessoirement, en tête des ventes. Aucune apparition médiatique récente de Houellebecq ne me l’a rendu plus sympathique, bien au contraire.

J’avais déjà lu trois ou quatre Houellebecq par le passé, toujours avec agacement et insatisfaction. J’ai tenté une nouvelle expérience avec ce dernier roman.

Et cette fois, je le concède, je suis assez conquis : le livre est très réussi. C’est un condensé assez caustique et souvent drôle de notre époque à travers un personnage qui ressemble beaucoup à l’auteur.

Le personnage central, Jed Martin, est un artiste solitaire qui oscille entre la peinture et la photographie. Il devient très vite richissime et se retire à la fin du livre dans la Creuse. Sa vie amoureuse est assez terne mais ses rencontres sont cocasses et drolatiques. Houellebecq promène son personnage dans les milieux artistiques, industriels et médiatiques.

Il y a en notamment dans le livre une scène hilarante qui raconte un cocktail chez Jean-Pierre Pernaut. Ce dernier dans le livre (et dans le livre seulement, semble-t-il) a fait son « coming out » en révélant son imprévisible homosexualité. Le soir de ce cocktail, Patrick Le Lay (ancien grand patron de TF1) est ivre mort, ce qui est particulièrement réjouissant.

Houellebecq, l’écrivain, est aussi présent dans le roman comme personnage qui meurt assassiné dans des conditions atroces. L’ensemble est écrit dans un style parfois primesautier et se conclut sur une évocation de la France villageoise de 2030, une sorte de réserve touristique, peuplée de néo-ruraux et de groupes de riches Chinois qui savourent en autarcie les charmes de nos paysages et de notre gastronomie.

On trouve en prime dans ce livre un pastiche d’Agatha Christie sous la forme d’une enquête policière qui est surtout pour Houellebecq un prétexte pour brosser la silhouette de quelques flics.

L’ouvrage est divertissant, agréable à lire, souvent comique.

Plus profondément, Houellebecq nous propose une réflexion sur le réel et sa représentation (la carte et le territoire) et sur la fonction de l’artiste plasticien (le personnage de Jed). Un autre personnage, le père de Jed, est architecte et, à travers lui, l’auteur s’interroge sur l’habitat et l’urbanisme.

Il est beaucoup question de maisons dans ce livre. Apparemment, Houellebecq développe une obsession sur le cadre de vie. Il décrit plusieurs habitations avec minutie, comme si le lieu où nous vivions avait une importance déterminante.

Bref, c’est un roman foisonnant et réjouissant même si, en définitive, il est hanté par le déclin et la mort.

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« La Cité des Jarres », « La femme en vert », « La voix », « L’homme du lac », « Hiver Arctique », « Hypothermie » de Arnaldur Indridason (éditions Métailié et Points Policier)

Ça y est, j’ai tout lu (plus de 2000 pages), du moins tout ce qui est traduit en français jusqu’à présent de cet auteur islandais qui parvient toujours à ajouter quelques glaçons dans les crimes pour nous refroidir plus vite.

La série est traversée et dominée par le policier Erlendur, un personnage taciturne et solitaire. En plus de deux enfants adultes qui filent un mauvais coton, Erlendur est meurtri depuis l’enfance par la mort de son frère, perdu dans une tempête de neige à laquelle Erlendur a survécu avec une mauvaise conscience que le taraude toujours.

C’est le « fond de sauce » de ces différents romans qui nous présentent chacun, à travers une énigme policière, une découverte sous un nouvel angle de ce petit pays froid qui ne nage pas dans l’euphorie. L’Islande, avec ses lacs gelés et ses étendues de laves, offre un décor lugubre à souhait. Les Islandais ne sont pas nombreux mais, selon Arnaldur Indridason, ils sont capables de crimes brutaux.

Erlendur mène l’enquête avec des collègues moins bougons que lui. On ne retrouve pas toujours les assassins car ils sont morts de vieillesse. Erlendur a une prédilection pour les affaires remontant très loin dans le temps.

Il y a, dans tout cela, un peu de Simenon mais en beaucoup plus sombre. C’est Maigret au dessous du volcan, armé d’un pic à glace.

Au passage, saluons Eric Boury. C’est le (très bon) traducteur de tous les livres. Il n’a aucune raison de regretter d’avoir appris l’islandais, ce qui n’est pas courant tout de même... On attend la prochaine traduction. Au boulot, Monsieur Boury !

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