"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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dimanche 12 octobre 2014

De Modiano à Paul Valéry en passant par Valenciennes, Montpellier et Google.

Je furetais hier dans ma bibliothèque pour retrouver "La place de l'étoile", le premier roman de Patrick Modiano qui vient d'obtenir le Nobel de littérature. Ce livre avait paru dans la collection blanche de Gallimard, œuvre d'un inconnu de 23 ans mais qui fit aussitôt sensation. J'avais 15 ans lorsque je fis l'acquisition en 1968, dès sa parution, de ce petit volume à la librairie Giard, place d'Armes à Valenciennes. Je me revois encore sortir du magasin, le livre à la main.


Cette librairie Giard elle-même était un lieu symbolique, propriété d'une famille de libraires-éditeurs établis dans le Nord de la France avant la Révolution et dont un descendant a toujours pignon sur rue à Lille. La librairie Giard de Valenciennes, hélas, a depuis longtemps laissé place à une "boutique obscure", pour reprendre l'expression de Modiano. 

J'ai donc retrouvé hier mon exemplaire de "La place de l'étoile" où j'avais glissé, après ma lecture de l'époque, un petit bout de papier sur lequel j'avais dactylographié (j'avais une machine à écrire que je chérissais) une citation de Maurice Barrès : "Mieux vaut un long passé qu'un long avenir." Comment l'adolescent de 15 ans que j'étais a-t-il eu l'idée de recueillir et de reproduire cette formule de Barrès ? Que savais-je, moi, élève du lycée Wallon, de l'auteur de "La colline inspirée" ? Rien, évidemment. 

Mais, avec près d'un demi-siècle de recul, permettez-moi de rendre hommage au très jeune homme que j'étais. Oui, j'avais vu juste : ces mots de Barrès correspondent tout à fait à la littérature de Modiano. Je l'avais confusément ressenti dès la lecture de son premier roman, déjà fondé sur "un long passé" en grande partie inventé, reconstitué, démembré et rafistolé. Tout Modiano est dans cette quête obsédante d'un passé diffus, évaporé. C'est, en quelque sorte, "A la recherche du temps perforé". Chez Proust, les souvenirs sont nombreux, précis et minutieusement décrits. Modiano, à l'inverse, rassemble, en cheminant, des bribes incertaines de mémoire défaillante. 

J'ignorais comme tout le monde, en lisant son premier livre en 1968, que Modiano deviendrait cet auteur prolifique et néanmoins bafouillant devant micros et caméras, promis à "un long avenir". Et ma bibliothèque contient bien tous les livres de Modiano que j'ai achetés, au fur et à mesure, depuis 40 ans. 

Étrangement, mon pèlerinage livresque chez Modiano m'a ramené à Paul Valéry dont je ne cesse de croiser le chemin depuis mon récent séjour à Sète. Non loin des Modiano, j'ai déniché sur une étagère un exemplaire de "La jeune Parque", le long poème que Valéry mit quatre ans à composer et qui marqua son retour en littérature, sur insistance de son ami Gide et après vingt années de silence total. 

J'avais complètement oublié que je possédais ce livre que je n'avais jamais lu. En y réfléchissant, je me suis souvenu que j'avais acheté ce petit bouquin pour quelques dollars dans une brocante à New York, vers le milieu des années 90. Cet exemplaire est d'ailleurs entaché d'un délit : il a été sorti du département de français d'une bibliothèque universitaire américaine (probablement New York University), jamais restitué et vendu sur un trottoir. Je suis donc receleur d'un objet volé. Le volume renferme une carte de lecture prévue pour répertorier les emprunts successifs. La carte est vierge. Les pages du livre n'étaient d'ailleurs pas découpées. Je les ai moi-même séparées hier. 

Le poème de Valéry parait pour la première fois en 1913 mais l'édition que j'en possède date de 1953 (année de ma naissance). Elle est (comme Modiano) dans la collection blanche de Gallimard. Le texte poétique est accompagné, dans cette édition posthume (Valéry est mort en 1945), d'une préface et d'un long commentaire, ligne à ligne, rédigés assez pompeusement par le philosophe Alain. A vrai dire, "La jeune Parque", poème de 500 alexandrins académiques, est une curiosité désuète, parfois traversée de jolis moments mais globalement d'un élégant ennui. 

Cette découverte décevante m'a poussé ensuite, pour ne pas rester sur une mauvaise impression, à relire quelques pages de "Monsieur Teste" du même Valéry. Là, le plaisir est intact. Livre cinglant et lumineux malgré son sujet énigmatique. Texte d'une modernité totale. Le "nouveau roman", beaucoup plus tard, n'inventera rien. 

Et en faisant une petite recherche sur Internet, je découvre qu'une "avenue de Monsieur Teste" existe à Montpellier (où je viens de passer à nouveau une semaine). Le Sétois Valéry avait fait une partie de ses études secondaires dans cette ville. L' "avenue de Monsieur Teste", à l'ouest de Montpellier, passe non loin de l'école élémentaire publique Spinoza. Cela me ravit de savoir que des enfants apprennent à lire aujourd'hui sous les auspices d'un philosophe rationaliste hollandais du XVIIIème siècle et qu'une ville ait donné à une avenue le nom d'un personnage littéraire totalement imaginaire. Existe-t-il ailleurs une "rue de la Princesse de Clèves" ou un "boulevard Julien Sorel" ?

Mais, en me plongeant sur le plan de Montpellier dans "Google Maps", je découvre avec effroi que le service cartographique américain sur Internet a ajouté un accent au nom de l'avenue qui devient "l'avenue de Monsieur Testé". C'est Google qui devrait se tester davantage. "La bêtise n'est pas mon fort", écrivait justement Valéry au tout début de "Monsieur Teste". Google aurait du mal à en dire autant.

mercredi 14 septembre 2011

Ikéa et la poste confirment la mort du bon vieux papier


 Les révolutions ne se font pas en un jour.

Le 14 juillet 1789, Louis XVI en rentrant de la chasse à Versailles avait inscrit un seul mot dans son journal personnel : «Rien». Rien, car le roi serrurier était revenu bredouille : pas le moindre gibier. Il lui fallut attendre de marcher vers la guillotine, le 21 janvier 1793, pour se rendre compte que le 14 juillet 1789 ne s’était pas résumé à une partie de campagne infructueuse.

Dans l’actualité récente, deux faits distincts, a priori sans rapport, illustrent la profonde révolution que nous sommes en train de vivre.

Ikéa, le géant du meuble d’origine suédoise (planqué sous l’épaisse couverture d’une fondation néerlandaise pour des raisons fiscales) réfléchit à une modification de son article vedette : la bibliothèque Billy. Billy est une légende. Ikéa, depuis 1979, en a vendu 41 millions d’exemplaires à travers le monde. Mises bout à bout, toutes ces étagères bon marché s’aligneraient sur 70.000 kilomètres, presque deux fois le tour de la terre. 

Billy est la plus «basique» mais aussi l'archétype contemporain des bibliothèques. Billy est le premier réceptacle des premiers bouquins. Des millions de lycéens et d'étudiants fauchés ont un jour sorti une Billy de son carton. Ils l'ont patiemment assemblée (en essayant de suivre la notice) et ils y ont exposé leurs livres. 

Mais Ikéa connaît ses clients. La firme néérlando-suédoise a constaté que l'inusable Billy était de moins en moins utilisée pour ranger des volumes brochés ou reliés. On y place des bibelots, des objets hétéroclites et quelques rares ouvrages imprimés sur du papier. Billy, dans les pays développés comme les Etats-Unis, est aussi le meuble sur lequel on pose sa «tablette» (I-pad et les autres) ou son lecteur électronique de livres.

Le livre traditionnel se raréfie. «Borders», un vaste réseau de grandes librairies aux Etats-Unis vient de mettre la clé sous la porte. Le concurrent «Barnes & Nobles» s’inquiète pour son avenir à court terme. «Amazon» (le leader mondial du commerce du livre sur Internet) écoule de moins en moins de versions «papier» et de plus en plus de fichiers électroniques contenant les textes des ouvrages. Ikéa va s’adapter. La future bibliothèque Billy ne sera plus un mini-temple dévolu à la mémoire de Gutenberg.

Le second exemple frappant de cette révolution en marche, ce changement profond de civilisation, c’est la crise de la poste. Olivier Besancenot a du souci à se faire.

La poste en France est une de nos plus anciennes institutions, héritage de l’Ancien Régime. On aurait dû y songer quand on a raccourci ce brave Louis XVI. En 1477, Louis XI organise les premiers «relais de poste». En 1576, Henry III améliore sensiblement le système. Au XXème siècle, le télégraphe et le téléphone s’ajoutent au courrier. Plus récemment, en désintégrant l’acronyme PTT, la poste française se reconcentre sur la distribution des lettres et des colis. Mais les temps sont durs.

Le courrier électronique et les SMS font une rude concurrence à la lettre d’amour, à la missive commerciale et à la carte postale. Les catalogues de vente par correspondance ont basculé massivement leur activité sur l’Internet. Même les factures se dématérialisent. De plus en plus de Français ne postent plus leur déclaration de revenus. Ils cliquent sur un clavier.

La poste française est en déficit chronique, malgré les aides publiques. Le plus connue est l’aide de l’Etat à la distribution de la presse, béquille qui soutient aussi l’économie moribonde des journaux. Ceux-ci tentent de trouver un second souffle en s’orientant vers l’Internet, ce qui va encore aggraver les difficultés de la poste. La poste française réduit partiellement son déséquilibre en étant un important établissement financier et bancaire. Mais par les temps qui courent, ce n’est pas une garantie éternelle.

Aux Etats-Unis, c’est bien pire : la poste fédérale est en danger de mort. C’est aussi une institution très ancienne. La poste américaine a été créée par Benjamin Franklin en  1775, juste avant l’indépendance des Etats-Unis. Le poste américaine (USPS - United States Postal Service) a été bénéficiaire jusqu’en 1992. L’inversement de tendance coïncide avec l’apparition de l’Internet grand public dans le pays.

Depuis 1992, l’USPS souffre. Le service est maintenant à l’agonie. Si le Congrès ne met pas la main à la poche avant la fin de l’année, la poste américaine sera en faillite. Et, actuellement, le Congrès est plutôt radin. Il a d’autres trous à combler. La poste américaine accuse un déficit de 9,2 milliards de dollars et il lui manque 5,5 milliards de dollars pour payer la couverture santé de ses retraités. Son activité courrier et colis a chuté de 22% en 5 ans. La poste américaine n’a pas d’activité bancaire ou financière (à la différence de son homologue française). Elle est fortement concurrencée par des sociétés privées efficaces (Federal Express, UPS, etc.) La poste américaine reste le troisième plus gros employeur après le Pentagone et la chaine de grande distribution Walmart. Elle compte encore dans ses effectifs 653.000 personnes (contre 900.000 il y a dix ans).

Parmi les mesures drastiques envisagées pour réduire les coûts : fermeture de 3700 bureaux de poste (sur 31.000), suppression de la distribution postale du samedi, licenciement de 220.000 employés (un tiers des effectifs).

A moins d’un coup de force à la Reagan qu’Obama ne peut pas se permettre, cette saignée sociale semble impossible : les postiers américains, fortement syndicalisés, sont protégés dans leur emploi par leur statut. Mais au pays du réalisme économique, les statuts les plus solides peuvent un jour devenir dangereusement précaires.

Les services postaux des autres pays industrialisés (Canada, Suède, Australie, Suisse, etc.) sont dans une situation comparable, parfois au bord du gouffre.

Billy, la bibliothèque, voit les livres la déserter. Le facteur pourrait connaître un jour prochain le sort du rémouleur, du sabotier et du vitrier, les petits métiers qui n’existent plus que dans le monde enchanté de Jean-Pierre Pernaut.

On le croyait éternel depuis l’apparition de son ancêtre le papyrus, mais le papier, imprimé ou expédié, est en train de s’étioler, comme les feuilles d’automne qui se ramassent à la pelle.

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sources de cet article : The New York Times, The Economist, rapport du Sénat français sur la poste.

mercredi 6 octobre 2010

Lectures


Après une longue panne d'Internet dépendant tout à fait de la (mauvaise) volonté d'Orange (l'opérateur "historique", parfois préhistorique) revoici la prose d'Anyhow. Forcément, avec le retard accumulé, il y a beaucoup à lire.


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« Les Boissonnas » de Nicolas Bouvier (éditions Héros-Limite)

Voici la réédition d’un ouvrage précieux et fort original paru initialement chez Payot en 1983. On connaît Nicolas Bouvier, voyageur et photographe, disparu en 1998.

Bouvier a parcouru le monde et l’a raconté avec intelligence et subtilité (l’essentiel de son œuvre est rassemblé dans un fort volume de la collection ‘Quarto’ chez Gallimard).

Pour ce citoyen suisse, l’aventure est aussi au coin de la rue.

Bouvier a finalement peu évoqué son pays natal. Il le fait ici à travers le prisme ou plus exactement l’objectif d’une dynastie de photographes genevois, la famille Boissonnas qui s’est épanouie de 1864 à 1983.

Dans cette chronique, Bouvier aborde plusieurs sujets : la saga d’une famille remarquable, l’histoire méconnue de la ville de Genève (cité presque gauchiste à l’époque) et enfin l’évolution de la photographie comme art ou artisanat, des origines jusqu’à la moitié du XXème siècle.

Les passages les plus étonnants concernent ces expéditions dans les montagnes suisses pour capter, à l’aide d’un appareillage lourd et encombrant, les images inédites des sommets. Les Boissonnas (comme Bouvier plus tard lui-même dans d’autres circonstances) sont des voyageurs. Transportant leur pesant barda photographique, ils parcourent la Grèce du début du siècle dernier. C’est à l’époque un voyage au long court. Il y a des moutons autour de l’Acropole et aucun crétin en short à l’horizon.

Les Boissonnas rapportent de leurs expéditions de centaines de photos prises parfois de façon acrobatique et risquée. La photo à l’ancienne, à la « chambre » avec des négatifs immenses, fournit des épreuves d’une beauté et d’une précision stupéfiantes. Les Boissonnas publient à Genève des albums qu’on s’arrache. Point de télévision à l’époque. La photographie est la première ouverture visuelle sur les contrées éloignées.

Ces voyages exotiques n’empêchent pas la lignée de photographes helvètes de pratiquer les prises de vues en studio. La bonne société genevoise vient poser dans des décors baroques et extravagants. Les bébés sont déposés sur des peaux de bête. Et miracle, ils sont souriants ! Ce qui pour des Suisses, même en bas âge, est une performance. Presque comme des ethnologues, les Boissonnas cherchent également à saisir sur leurs émulsions les visages du petit peuple, des braves gens, des campagnards. Leurs images constituent un témoignage exceptionnel sur une époque, une société et aussi des pays, encore épargnés par la modernité et qui n’avaient jamais été photographiés.

Dans cet ouvrage, c’est le feuilleton familial qui est le plus touchant avec le passage des générations Boissonnas, la transmission d’un savoir-faire lequel, avec le temps, devient obsolète. Kodak et les boitiers instantanés ont tué l’artisan photographe qui était parfois, comme dans la famille Boissonnas, un artiste.

Dans ma propre jeunesse, dans ma bonne ville de Valenciennes, je me souviens du photographe officiel de la bourgeoisie locale : la maison Hauchard. J’ai un souvenir précis du studio de prises de vue. Il y avait, en moins spectaculaire que chez les Boissonnas à Genève, un décor modulable : des colonnes, des fonds de décor peints. J’ai posé à plusieurs reprises avec ma fratrie sous les projecteurs du studio Hauchard à Valenciennes. Oui, il y avait des projecteurs ! C’était impressionnant, si j’ose dire à propos de la photo. Nous étions dans les années 50. C’est l’époque où la photographie sérieuse, celle qui devait laisser des traces, était encore confiée à un professionnel ayant pignon sur rue. La maison Hauchard de Valenciennes n’a jamais eu la réputation de la maison Boissonnas de Genève. Mais le principe était le même. Et la maison Hauchard, elle aussi, a disparu, comme un négatif voilé.

Autre enseignement tiré du livre de Nicolas Bouvier sur la famille Boissonnas : la photo demande du temps. Ce qui était une contrainte à l’époque des Boissonnas (transport et installation du matériel, faible sensibilité des plaques, objectifs aux performances réduites) reste une nécessité aujourd’hui.

La photo numérique à cet égard provoque une dérive catastrophique. Sous prétexte qu’on peut prendre autant de clichés qu’on l’on souhaite sans se ruiner, on photographie n’importe comment, n’importe quoi. Les Boissonnas avec leur trépied soutenant une imposante chambre photographique composaient une image, comme on compose une symphonie. Il est toujours possible d’en faire autant avec un appareil numérique. C’est une question d’approche.

Cette approche, c’est celle de l’écrivain Nicolas Bouvier. Toute son œuvre en est imprégnée. Pas question de céder à la tentation de la vitesse et du superficiel. Il faut s’installer, regarder, sentir. Faute de quoi, on ne restituerait que du vide et des apparences, comme les journalistes surmenés d’aujourd’hui qui écrivent leur article avant d’arriver à destination.

L’écriture de Bouvier est comme toujours limpide, vivante et même enthousiaste. On le sent attaché à cette famille dont il est, en quelque sorte, un parent éloigné par sa démarche faite de patience et de respect.

Ce livre procure une joie teintée de nostalgie car il s’agit d’un monde disparu. On y apprend en outre beaucoup sur la Suisse, sur l’Europe du début de XXème siècle et bien sûr sur la photographie.

Merci à N. et G. (Suisse de souche) qui m’ont permis de découvrir ce livre.

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« Une femme célèbre » de Colombe Schneck (éditions Stock)

C’est un inconvénient de connaître personnellement l’auteur d’un roman. Ce n’est pas la première fois que je me fais cette réflexion. Pour les essais, c’est différent. Mais un roman est forcément intime. Connaître celui ou celle qui écrit un texte romancé met le lecteur que je suis dans une position inconfortable, presque voyeuriste.

C’est le cas de ce roman et il se trouve que je connais Colombe Schneck depuis presque 20 ans. Nous nous sommes rencontrés à New York quand nous y habitions tous les deux dans les années 90. Je me demandais à l’époque ce que ferait de sa vie cette jeune fille espiègle et indécise.

La réponse à ma question est désormais trouvée : Colombe vient de faire paraître son quatrième roman, elle fait de la radio, de la télé. Elle a toujours cet air de ne pas y toucher, d’être extérieure à sa propre vie, de faire les choses par inadvertance.

C’est frappant dans ce court récit où Colombe entrelace des tourments largement autobiographiques et la vie réelle de Denise Glaser. Oui, Denise Glaser !

Drôle d’idée d’aller rechercher dans les archives noir et blanc de l’INA cette femme de télévision qui présenta aux temps héroïques de la RTF et de l’ORTF une émission hebdomadaire sur la chanson française. C’était « Discorama », un programme d’une demi-heure qui était diffusé le dimanche à l’heure du déjeuner. Chassé de la télé pour des raisons politiques après l’épisode de Mai 68 et de ses suites, Denise Glaser est morte dans le dénuement et l’oubli de tous les artistes qu’elle avait révélés.

Colombe Schneck retrace méticuleusement le parcours et surtout la chute de Denise Glaser. Colombe raconte en contrepoint sa propre vie de personnage actuel des médias.

C’est aimablement composé dans un style épuré, presque diaphane. Il y a une petite musique comme celle de « J’ai du bon tabac » qui servait de générique à « Discorama ».

Colombe n’est pas Marcel Proust mais c’est beaucoup mieux que Marc Lévy. Colombe est une sacrée petite bonne femme imprévisible. Jamais, il y a presque vingt ans à New York, je n’aurais imaginé qu’elle nous pondrait un petit bouquin malin comme celui-ci, un bouquin avec Denise Glaser en sandwich de la vie de Colombe !

J’ai tout de même envoyé un petit mot à Colombe pour lui dire que Denise Glaser est enterrée au cimetière Saint-Roch de Valenciennes et non à Arras, comme Colombe l’écrit par erreur dans son livre. Elle m’a promis de corriger cette bévue dans les prochaines éditions. A l’enterrement de Denise Glaser, il n’y avait pas foule à Valenciennes : deux femmes, deux chanteuses, Catherine Lara et Barbara. Les seules à ne pas avoir oublié l’animatrice de télé.

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« La carte et le territoire » de Michel Houellebecq (Flammarion)

J’ai toujours été rebuté par cet écrivain. Le personnage public qu’il s’est construit ou que les médias ont forgé autour de lui ne m’a jamais plu.

Je pense que les écrivains devraient d’une manière générale s’abstenir d’apparaître à la télévision et de donner des interviewes, même à la radio et dans les journaux.

Michel Tournier qui fut un excellent romancier (« Le Roi des Aulnes », par exemple) s’est galvaudé à force de papillonner devant les caméras. Même constat pour JMG Le Clézio qui n’a plus rien écrit de consistant dès lors qu’il a accepté d’apparaître sur le petit écran, ce qu’il refusait totalement de faire au début de sa carrière.

Je n’ose imaginer ce qui se serait passé si la télé avait été inventée du temps de Victor Hugo. Narcissique comme il était, on aurait vu le père Hugo sans cesse sur toutes les chaines, même dans les émissions de télé-achat ou de football. Il aurait sans doute cessé d’écrire ou aurait écrit n’importe quoi (ce qu’il a fait parfois, mais ceci est un autre débat).

Revenons à Houellebecq qu’on a beaucoup vu et entendu dans les médias récemment à l’occasion de la sortie de ce nouveau livre (« La carte et le territoire ») lequel est, accessoirement, en tête des ventes. Aucune apparition médiatique récente de Houellebecq ne me l’a rendu plus sympathique, bien au contraire.

J’avais déjà lu trois ou quatre Houellebecq par le passé, toujours avec agacement et insatisfaction. J’ai tenté une nouvelle expérience avec ce dernier roman.

Et cette fois, je le concède, je suis assez conquis : le livre est très réussi. C’est un condensé assez caustique et souvent drôle de notre époque à travers un personnage qui ressemble beaucoup à l’auteur.

Le personnage central, Jed Martin, est un artiste solitaire qui oscille entre la peinture et la photographie. Il devient très vite richissime et se retire à la fin du livre dans la Creuse. Sa vie amoureuse est assez terne mais ses rencontres sont cocasses et drolatiques. Houellebecq promène son personnage dans les milieux artistiques, industriels et médiatiques.

Il y a en notamment dans le livre une scène hilarante qui raconte un cocktail chez Jean-Pierre Pernaut. Ce dernier dans le livre (et dans le livre seulement, semble-t-il) a fait son « coming out » en révélant son imprévisible homosexualité. Le soir de ce cocktail, Patrick Le Lay (ancien grand patron de TF1) est ivre mort, ce qui est particulièrement réjouissant.

Houellebecq, l’écrivain, est aussi présent dans le roman comme personnage qui meurt assassiné dans des conditions atroces. L’ensemble est écrit dans un style parfois primesautier et se conclut sur une évocation de la France villageoise de 2030, une sorte de réserve touristique, peuplée de néo-ruraux et de groupes de riches Chinois qui savourent en autarcie les charmes de nos paysages et de notre gastronomie.

On trouve en prime dans ce livre un pastiche d’Agatha Christie sous la forme d’une enquête policière qui est surtout pour Houellebecq un prétexte pour brosser la silhouette de quelques flics.

L’ouvrage est divertissant, agréable à lire, souvent comique.

Plus profondément, Houellebecq nous propose une réflexion sur le réel et sa représentation (la carte et le territoire) et sur la fonction de l’artiste plasticien (le personnage de Jed). Un autre personnage, le père de Jed, est architecte et, à travers lui, l’auteur s’interroge sur l’habitat et l’urbanisme.

Il est beaucoup question de maisons dans ce livre. Apparemment, Houellebecq développe une obsession sur le cadre de vie. Il décrit plusieurs habitations avec minutie, comme si le lieu où nous vivions avait une importance déterminante.

Bref, c’est un roman foisonnant et réjouissant même si, en définitive, il est hanté par le déclin et la mort.

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« La Cité des Jarres », « La femme en vert », « La voix », « L’homme du lac », « Hiver Arctique », « Hypothermie » de Arnaldur Indridason (éditions Métailié et Points Policier)

Ça y est, j’ai tout lu (plus de 2000 pages), du moins tout ce qui est traduit en français jusqu’à présent de cet auteur islandais qui parvient toujours à ajouter quelques glaçons dans les crimes pour nous refroidir plus vite.

La série est traversée et dominée par le policier Erlendur, un personnage taciturne et solitaire. En plus de deux enfants adultes qui filent un mauvais coton, Erlendur est meurtri depuis l’enfance par la mort de son frère, perdu dans une tempête de neige à laquelle Erlendur a survécu avec une mauvaise conscience que le taraude toujours.

C’est le « fond de sauce » de ces différents romans qui nous présentent chacun, à travers une énigme policière, une découverte sous un nouvel angle de ce petit pays froid qui ne nage pas dans l’euphorie. L’Islande, avec ses lacs gelés et ses étendues de laves, offre un décor lugubre à souhait. Les Islandais ne sont pas nombreux mais, selon Arnaldur Indridason, ils sont capables de crimes brutaux.

Erlendur mène l’enquête avec des collègues moins bougons que lui. On ne retrouve pas toujours les assassins car ils sont morts de vieillesse. Erlendur a une prédilection pour les affaires remontant très loin dans le temps.

Il y a, dans tout cela, un peu de Simenon mais en beaucoup plus sombre. C’est Maigret au dessous du volcan, armé d’un pic à glace.

Au passage, saluons Eric Boury. C’est le (très bon) traducteur de tous les livres. Il n’a aucune raison de regretter d’avoir appris l’islandais, ce qui n’est pas courant tout de même... On attend la prochaine traduction. Au boulot, Monsieur Boury !

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mardi 14 septembre 2010

"Imperial Bedrooms" - Bret Easton Ellis


C’est finalement un petit livre pas très épais, un peu plus de 200 pages. J’ai failli le lâcher en arrivant à la page 18. Vous savez ce que c’est, un livre dans lequel on n’arrive pas à entrer. On ne s’y sent pas bien. On trouve tout inintéressant : toutes ces histoires ressassées d’Hollywood, de drogue, d’alcool, de producteurs, de scénaristes et d’actrices qui couchaillent un peu ensemble.

J’ai laissé reposer le bouquin quelques jours et puis je l’ai repris. Et je m’y suis finalement laissé prendre. Toujours mal à l’aise car ce n’est pas un récit confortable. « Imperial Bedrooms » de Bret Easton Ellis (traduit chez Robert Laffont sous le titre « Suites Impériales ») est une boule d’angoisse, comme une nuit poisseuse après une soirée trop arrosée dans des draps défaits. Les connaisseurs remarqueront que le titre est emprunté à un album de 1982 d’Elvis Costello, cité dans l’ouvrage.

On retrouve Clay, personnage du tout premier livre de Bret Easton Ellis (« Less than zéro »). Clay n’est plus l’étudiant déjanté que nous avions découvert il y a 25 ans. Il est devenu un scénariste quadragénaire qui revient à Los Angeles après un long séjour à New York. On replonge fatalement dans les entrelacs des voies rapides qui sillonnent la cité californienne. On va d’une fête à l’autre, d’une cuite à la suivante, d’une jeune actrice facile à une ex-maîtresse.

Tout cela serait vain et répétitif si Bret Easton Ellis ne parvenait, comme à chaque fois, à introduire une menace au-dessus de cet univers factice. On a vu le résultat glaçant dans « American Psycho » et aussi, d’une manière plus personnelle dans son auto-fiction « Lunar Park ».

En réalité, il est temps de le révéler : Bret Easton Ellis ne nous parle jamais d’Hollywood et de ses travers. Ce n’est qu’un prétexte, un simple décor sans importance. Les tout premiers mots de « Suites Impériales » donnent une indication éclairante : « Ils avaient fait un film sur nous. » Les personnages du roman sont dans un film et Los Angeles est un plateau de tournage permanent. Il n’y a plus de différence entre les personnages réels et les personnages transposés dans la fiction. Tout se mélange, tout est vrai, tout est faux. En cela, Hollywood et ses villas manucurées, ses restaurants clinquants, ses soirées lascives constituent l’écrin idéal de cette absurdité.

Dans l’affolement permanent généré par ce miroir aux alouettes, il y a surtout des individus totalement paumés, pétrifiés comme des lapins pris dans des phares de voiture. « Suites Impériales » est un livre parcouru par la peur. Bret Easton Ellis pour nous donner un semblant de repère introduit une sorte de suspense policier à la Chandler. Mais c’est un leurre. Il y a des assassins, des poursuites, des guet-apens. Mais l’enquête n’aboutit jamais. Les meurtriers rôderont toujours et les proies (dont le personnage central, Clay) ne quittent jamais la zone obscure d’un danger indéfini et lancinant.

En lisant ce nouveau livre de Bret Easton Ellis, j’ai bizarrement pensé à « la Comédie Humaine » de Balzac. Imaginez Rastignac ou Rubempré déplacés des méandres politico-mondains du Paris du XIXème siècle vers les palmiers et les piscines bleutées de Beverly Hills. La solitude est la même, la détresse a juste changé de latitude et de costume.