"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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dimanche 12 octobre 2014

De Modiano à Paul Valéry en passant par Valenciennes, Montpellier et Google.

Je furetais hier dans ma bibliothèque pour retrouver "La place de l'étoile", le premier roman de Patrick Modiano qui vient d'obtenir le Nobel de littérature. Ce livre avait paru dans la collection blanche de Gallimard, œuvre d'un inconnu de 23 ans mais qui fit aussitôt sensation. J'avais 15 ans lorsque je fis l'acquisition en 1968, dès sa parution, de ce petit volume à la librairie Giard, place d'Armes à Valenciennes. Je me revois encore sortir du magasin, le livre à la main.


Cette librairie Giard elle-même était un lieu symbolique, propriété d'une famille de libraires-éditeurs établis dans le Nord de la France avant la Révolution et dont un descendant a toujours pignon sur rue à Lille. La librairie Giard de Valenciennes, hélas, a depuis longtemps laissé place à une "boutique obscure", pour reprendre l'expression de Modiano. 

J'ai donc retrouvé hier mon exemplaire de "La place de l'étoile" où j'avais glissé, après ma lecture de l'époque, un petit bout de papier sur lequel j'avais dactylographié (j'avais une machine à écrire que je chérissais) une citation de Maurice Barrès : "Mieux vaut un long passé qu'un long avenir." Comment l'adolescent de 15 ans que j'étais a-t-il eu l'idée de recueillir et de reproduire cette formule de Barrès ? Que savais-je, moi, élève du lycée Wallon, de l'auteur de "La colline inspirée" ? Rien, évidemment. 

Mais, avec près d'un demi-siècle de recul, permettez-moi de rendre hommage au très jeune homme que j'étais. Oui, j'avais vu juste : ces mots de Barrès correspondent tout à fait à la littérature de Modiano. Je l'avais confusément ressenti dès la lecture de son premier roman, déjà fondé sur "un long passé" en grande partie inventé, reconstitué, démembré et rafistolé. Tout Modiano est dans cette quête obsédante d'un passé diffus, évaporé. C'est, en quelque sorte, "A la recherche du temps perforé". Chez Proust, les souvenirs sont nombreux, précis et minutieusement décrits. Modiano, à l'inverse, rassemble, en cheminant, des bribes incertaines de mémoire défaillante. 

J'ignorais comme tout le monde, en lisant son premier livre en 1968, que Modiano deviendrait cet auteur prolifique et néanmoins bafouillant devant micros et caméras, promis à "un long avenir". Et ma bibliothèque contient bien tous les livres de Modiano que j'ai achetés, au fur et à mesure, depuis 40 ans. 

Étrangement, mon pèlerinage livresque chez Modiano m'a ramené à Paul Valéry dont je ne cesse de croiser le chemin depuis mon récent séjour à Sète. Non loin des Modiano, j'ai déniché sur une étagère un exemplaire de "La jeune Parque", le long poème que Valéry mit quatre ans à composer et qui marqua son retour en littérature, sur insistance de son ami Gide et après vingt années de silence total. 

J'avais complètement oublié que je possédais ce livre que je n'avais jamais lu. En y réfléchissant, je me suis souvenu que j'avais acheté ce petit bouquin pour quelques dollars dans une brocante à New York, vers le milieu des années 90. Cet exemplaire est d'ailleurs entaché d'un délit : il a été sorti du département de français d'une bibliothèque universitaire américaine (probablement New York University), jamais restitué et vendu sur un trottoir. Je suis donc receleur d'un objet volé. Le volume renferme une carte de lecture prévue pour répertorier les emprunts successifs. La carte est vierge. Les pages du livre n'étaient d'ailleurs pas découpées. Je les ai moi-même séparées hier. 

Le poème de Valéry parait pour la première fois en 1913 mais l'édition que j'en possède date de 1953 (année de ma naissance). Elle est (comme Modiano) dans la collection blanche de Gallimard. Le texte poétique est accompagné, dans cette édition posthume (Valéry est mort en 1945), d'une préface et d'un long commentaire, ligne à ligne, rédigés assez pompeusement par le philosophe Alain. A vrai dire, "La jeune Parque", poème de 500 alexandrins académiques, est une curiosité désuète, parfois traversée de jolis moments mais globalement d'un élégant ennui. 

Cette découverte décevante m'a poussé ensuite, pour ne pas rester sur une mauvaise impression, à relire quelques pages de "Monsieur Teste" du même Valéry. Là, le plaisir est intact. Livre cinglant et lumineux malgré son sujet énigmatique. Texte d'une modernité totale. Le "nouveau roman", beaucoup plus tard, n'inventera rien. 

Et en faisant une petite recherche sur Internet, je découvre qu'une "avenue de Monsieur Teste" existe à Montpellier (où je viens de passer à nouveau une semaine). Le Sétois Valéry avait fait une partie de ses études secondaires dans cette ville. L' "avenue de Monsieur Teste", à l'ouest de Montpellier, passe non loin de l'école élémentaire publique Spinoza. Cela me ravit de savoir que des enfants apprennent à lire aujourd'hui sous les auspices d'un philosophe rationaliste hollandais du XVIIIème siècle et qu'une ville ait donné à une avenue le nom d'un personnage littéraire totalement imaginaire. Existe-t-il ailleurs une "rue de la Princesse de Clèves" ou un "boulevard Julien Sorel" ?

Mais, en me plongeant sur le plan de Montpellier dans "Google Maps", je découvre avec effroi que le service cartographique américain sur Internet a ajouté un accent au nom de l'avenue qui devient "l'avenue de Monsieur Testé". C'est Google qui devrait se tester davantage. "La bêtise n'est pas mon fort", écrivait justement Valéry au tout début de "Monsieur Teste". Google aurait du mal à en dire autant.

samedi 12 février 2011

Ode à Montpellier


Montpellier pour quelques jours, avant d’y revenir prochainement. Quelques impressions fugaces et superficielles qui n’ont pas la valeur d’un jugement définitif.

Confirmation d’un regard porté il y a quelques années à l’occasion d’un premier séjour : cette ville bruisse et bouge. C’est un espace vivant occupé par sa population et notamment par sa jeunesse. Impression de mouvement.

Un centre-ville débarrassé des voitures. Rien que ça, c’est une différence. Le tramway (dont la troisième ligne est en construction) apporte une fluidité et une sérénité incomparables. Un espace urbain où la bagnole est marginalisée, poussée vers l’extérieur, cela représente un vrai soulagement. Je sais pourtant, qu’aux abords de la ville, la circulation automobile est une épreuve. Ceci est la conséquence de cela.

J’ai pris ce tramway à de multiples occasions. J’ai ressenti que ce mode de locomotion collectif avait été adopté avec plaisir par tout le monde. Une autre façon de vivre en ville, de se déplacer, de glisser d’un point à l’autre.

Autre impression d’ensemble qui reste à confirmer : cette ville et son agglomération ont la chance de bénéficier d’un plan de développement à long terme. C’est un exemple sans doute unique en France : une vision globale qui voit loin. C’est l’œuvre de Georges Frêche qui a conçu pour Montpellier un plan d’expansion assez visionnaire.

On peut penser ce qu’on veut du bonhomme. Mais je ne connais pas d’autre homme politique français qui ait imaginé pour un territoire un projet aussi futuriste. Frêche, le magalo, le populiste, la paranoïaque a transformé la bourgade poussiéreuse de Montpellier en un centre urbain attractif et innovant. Et, croyez-moi, ça fonctionne. Je ne connais aucune autre ville de province en France qui puisse afficher une telle vitalité. Peut-être Bordeaux, grâce à Juppé.

On peut évidemment contester certains choix architecturaux à Montpellier. L’aspect monumental de certains quartiers rappelle le style pataud du stalinisme. J’ai vu partout à Montpellier des grues à la périphérie. On construit toujours et les chantiers me paraissent prometteurs.

Il n’y a pas que des réussites : je suis allé voir «la place des grands hommes du XXème siècle» qui était le dernière idée de Frêche. C’est un ratage risible. Au milieu d’un centre commercial clinquant (mais très fréquenté), Frêche, de son vivant, avait fait édifier les statues de Jaurès, Churchill, De Gaulle, Lénine et Roosevelt. Pour que la collection soit complète, on attend encore : Gandhi, Mao, Nasser, Golda Meir et Mandela. Je n’ai vu que la moitié des statues, celles déjà installées. Le résultat est assez ridicule. Les statues sont moches, perdues dans un espace sinistre, au milieu d’un Luna-Park de pacotille.

Mais ce n’est pas l’essentiel. Ce n’est pas cela que je retiens de Montpellier. Je retiens l’impression d’un projet urbain ambitieux qui relie les quartiers anciens à toutes les nouvelles extensions. Enfin une ville qui ne reste pas figée, comme l’est Paris.

Je veux évoquer le moment que j’ai passé dans l’une des plus belles librairies de France, la librairie ‘Sauramps’, pleine de lecteurs et d’acheteurs de livres. Je veux souligner qu’il est très rare de trouver en France autant de salles de cinéma dans le cœur d’une ville. Je veux dire à ceux qui l’ignorent que le musée Fabre de Montpellier est l’un des plus magnifiques (pour la collection flamande et les salles Soulages, en particulier) que j’aie jamais visités dans notre pays, en dehors de Paris.

Je sais qu’il faut se méfier des impressions superficielles. Montpellier est durement frappée par le chômage. Montpellier n’est pas épargnée par la délinquance.

Il n’empêche que c’est un laboratoire urbain intéressant. Tellement intéressant que cette agglomération est l’une de celles qui attirent chaque année le plus grand nombre de nouveaux arrivants.

Je suis amené à y revenir souvent. Je vous en reparlerai.

jeudi 27 janvier 2011

Avant qu'il ne soit trop tard : "Le Président" Georges Frêche


Pour nous changer un peu de la Tunisie (sur laquelle j’ai beaucoup écrit ces derniers temps), faisons un petit détour par le Languedoc-Roussillon.

Mieux vaut tard que jamais. Je vais vous parler du documentaire «Le Président», film d’Yves Jeuland, sorti le 15 décembre dernier, le portrait fascinant d’un personnage hors normes : Georges Frêche (mort le 24 octobre 2010 à l’âge de 72 ans).

Au passage, un mot sur la distribution cinématographique en France. Pour voir fin janvier un film sorti à la mi-décembre, il faut que le spectateur fasse beaucoup d’efforts. C’est le principe de la distribution Kleenex : on jette aussitôt après usage. Dany Boon envahit les salles et s’y installe pour des mois. Mais les autres films sont poussés dans les oubliettes. Pourtant «Le Président» avait été salué par la critique et avait bénéficié d’une très bonne couverture médiatique.

Moins d’un mois et demi après son apparition sur les écrans, le film de Jeuland est devenu très difficile à voir. Il n’est plus projeté que de manière sporadique dans trois salles à Paris. Les provinciaux sont encore moins bien lotis.

C’est mon ami FD qui m’a interpellé la semaine dernière : ‘Comment ? Tu ne l’as pas vu ? Il faut absolument que tu ailles voir «Le Président» !’ Et FD d’ajouter : ‘Ce film devrait être projeté à tous les étudiants en sciences politiques et en journalisme.’

Répondant à cette injonction pressante, j’ai donc vu «Le Président». Je ne vais pas revenir en détail sur tout ce qui a déjà été écrit sur le film.

Quelques remarques cependant :

  • Yves Jeuland nous montre Georges Frêche comme on ne l’avait jamais vu : roublard, truculent, truqueur, sincère, joyeux, épuisé. Un animal politique. On peut porter tous les jugements que l’on veut sur ce vieux bonhomme, mais il faut mettre à son crédit d’avoir accepté d’être filmé sans restriction pendant 6 mois. A l’heure des communicants castrateurs qui surprotègent les politiques, c’est une bouffée d’oxygène.
  • Le film nous fait découvrir les coulisses d’une campagne (celle des régionales en Languedoc-Roussillon) comme jamais elles n'avaient été révélées, sauf peut-être avec Raymond Depardon (pour VGE en 1974) ou avec Jeuland lui-même (les municipales parisiennes de 2001).
  • «Le Président» offre aussi un éclairage passionnant sur le fonctionnement des médias. Quand Jean-Pierre Elkabbach est en déplacement à Montpellier pour interviewer Frêche sur Europe 1, on assiste à l’entretien préalable. On voit aussi Frêche faire avec gourmandise une tournée des médias nationaux dans la capitale. C’est irrésistible de drôlerie.
  • Le travail de Jeuland est fait de sobriété, de précision et de justesse. Pas un mot de commentaire, aucune interview de Frêche ou de ses collaborateurs. Il n’y a que des scènes spontanées, filmées discrètement. Il est évident que Jeuland a réussi à faire oublier sa petite caméra numérique pour filmer ce qu’il voulait. J’imagine qu’il a accumulé des centaines d’heures de tournage. Son grand talent est d’avoir organisé de manière cohérente cette matière première abondante. Le découpage et le montage du film sont remarquables.

N’attendez pas le DVD ! Allez voir ce film avant qu’il ne disparaisse totalement des écrans. Vous ne le regretterez pas.

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Infos pratiques : Pour voir "La Président", il y a par exemple une séance ce soir à Rodez, une autre à Albertville et trois séances dans la journée toute la semaine à Montpellier. A Montpellier, c’est la moindre des choses.