"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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vendredi 4 novembre 2011

Vain G20


Réunissez 20 personnes qui ont des intérêts divergents autour d’une table. Prévoyez des interprètes car ces 20 personnes ne parlent pas toutes la même langue. Placez dans les antichambres une escouade de ministres et conseillers zélés qui pouponnent et rassurent chacune des 20 personnes assises autour de la table. Complétez le tableau par 3000 journalistes badgés et maintenus à bonne distance. Ajoutez 12.000 policiers, gendarmes, militaires, flanqués de chiens démineurs. Bouclez le tout à l’intérieur d’un périmètre de barrières infranchissables au cœur d’une station balnéaire du sud de la France dont les habitants sont parqués et les commerces presque tous fermés. (lire ici le récit édifiant de Jean Quatremer du journal "Libération")

C’est ça, le G20 qui s'achève aujourd’hui à Cannes. Facture : 20 millions d’€ prélevés sur le budget du Quai d’Orsay.

Comment 20 dirigeants venus en coup de vent et qui ont tous d’autres chats à fouetter et l’obsession de leur opinion publique respective, comment peuvent-ils raisonnablement apporter des solutions à une situation mondiale complexe et périlleuse en moins de 48 heures ?

Disons-le tout net : ce G20 (comme les G5, G6, G7 et G8 qui l’ont précédé) est une mascarade, un défilé d’égos, une foire aux vanités politiques, un grand spectacle organisé pour les médias. Ces médias qui se sentent obligés de l’infliger à leurs auditeurs, téléspectateurs et lecteurs. Lesquels, globalement, s’en contrefichent. Pour faire passer cette pilule insipide et ne pas lasser leur auditoire, les médias mettent en exergue les anecdotes, comme la blague de l’Américain sur le bébé tout neuf du Français : «Heureusement que la petite fille a le physique de sa mère...»

Dans ces «sommets», rien ne se décide jamais. J’en ai suivi quelques-uns comme journaliste à Houston (1990), Londres (1991), Halifax (1995), Denver (1997) sans oublier la kermesse de l’OMC à Seattle (1999). Je serais incapable de vous dire ce qui s’est passé dans chacune de ces rencontres internationales auxquelles j’ai pourtant assisté en personne. La presse ne sait rien, ne voit rien, n’entend rien. On l’enferme dans une grande salle avec des téléphones et des ordinateurs. Seule distraction : quelques conférences de presse furtives où les protagonistes viennent aligner des banalités sculptées en langue de bois.

Dans toutes les réunions de ce genre, le communiqué final, un fatras mou et consensuel qui ne dérange personne, est rédigé avant le début des palabres.

La chorégraphie du G20 de Cannes, soigneusement préparée depuis plusieurs mois,  a été légèrement modifiée à la dernière minute pour faire valser un vilain petit canard : le canard grec, lointain cousin des oies du Capitole. «Ce pelé, ce galeux d’où venait tout leur mal», pour citer le bon Jean de La Fontaine. Ce fut donc : «haro sur le baudet d’Athènes». Certes, le Grec et son peuple avaient été plus cigales que fourmis. «Quand la bise fut venue», la fourmi allemande et le coq gaulois ont lancé avec mépris à l’Hellène désemparé : «Vous chantiez ? J’en suis fort aise. Eh bien, dansez maintenant.»

(dessin de Plantu ©Le Monde)
Sans cette petite séance d’humiliation (facile, sadique et hors programme), le G20 aurait plongé dans un ennui profond.

Mais à Cannes, ville qui affectionne les feux d’artifice autant que les tapis rouges, il y aura tout de même un bouquet final. Comme il l’avait déjà fait la semaine dernière (tiens, on avait déjà oublié !), le Français a réquisitionné ce soir les deux plus grosses télés de son pays.

Un créneau horaire de choix : la grand messe du 20 h. Pour officier, une vestale blonde (salariée du privé) et un enfant de chœur coiffé au bol (émargeant au service public). Ils sont convoqués dans le bureau du maire de Cannes où le décor de la cérémonie a été dressé. Ils auront face à eux un grand noir allongé (comme le café américain) et un petit blanc sec (façon «entre deux mers» ou plutôt entre deux eaux de sondages marécageux).

Les deux officiants de la grand messe auront le droit de poser poliment quelques questions à leurs grands prêtres, les deux Pythies, l’américaine et la française, qui rendront leurs oracles divinatoires : «Tout ira bien. Encore une fois, nous avons sauvé le monde».

Puis le grand noir allongé et le petit blanc sec grimperont dans leur gros avion respectif pour regagner leurs pénates.

C’est ainsi que s’achèvera le G20 de Cannes. 
Cela peut s’écrire aussi : G vain.

dimanche 13 mars 2011

DSK : il y va. Anne en a trop envie.


J’ai regardé le publi-reportage consacré à Dominique Strauss-Kahn, diffusé à la mi-journée ce dimanche sur Canal +.

Le bonhomme placide et rondouillard, économiste et socialiste, parcourt le monde en y jetant son regard avisé et faussement modeste.

«Yes we Kahn», peut-on lire sur le tee-shirt porté par le directeur général du FMI au début du reportage.

A la fin, le retraité Bill Clinton chuchote à l’oreille de DSK qu’il doit se lancer dans la présidentielle française de 2012.

En coulisses, omniprésente, Anne Sinclair trépigne et s’impatiente. Elle rêve de sa propre passation de pouvoir : Anne succédant à Carla. On perdrait une chanteuse, on gagnerait une diva.

Je vous le dis une nouvelle fois : c’est Anne Sinclair qui est déterminante dans cette histoire. DSK lui doit bien ça, après ses incartades privées. Anne Sinclair est candidate au poste de Première Dame. Dominique, bon gré mal gré, lui obéira.

ANYHOW l’écrivait ici le 20 février dernier : il faut libérer Anne Sinclair, captive du FMI. Lire en cliquant ici.

Il convient, par rapport à ma publication du mois dernier, de rectifier le nombre de jours de la détention d’Anne Sinclair à Washington : 1228 jours. Soit 3 ans, 4 mois et 12 jours. Calcul réalisé à partir de la date de ce dimanche 13 mars 2011.

Chaque jour de plus devient plus pesant pour Anne.



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Les articles récents d’ANYHOW consacrés à DSK (cliquer sur chaque titre pour lire l’article).

samedi 5 mars 2011

Marine a le vent en poupe


Les sondages à plus d’un an d’un scrutin présidentiel, ça ne vaut pas tripette. Mais tout de même, celui-ci mérite d’être noté, comme une sorte d'avertissement, sans frais pour l'instant.

Marine Le Pen arriverait en tête du premier tour de l'élection présidentielle, devant Nicolas Sarkozy et la socialiste Martine Aubry, selon un sondage Harris Interactive pour ‘Le Parisien Dimanche’.

D'après cette enquête, la présidente du Front national recueillerait 23% des voix, contre 21% pour le président sortant, à égalité avec le premier secrétaire du Parti socialiste.

C'est la première fois dans une étude sur les intentions de vote pour le scrutin présidentiel de l'an prochain que Marine Le Pen est donnée présente au second tour.

Marine Le Pen s'est félicitée de ce résultat lors d'une conférence de presse dans le Pas-de-Calais.

"Ce sondage me laisse penser que Nicolas Sarkozy perdra cette élection présidentielle", a-t-elle déclaré. "D'ores et déjà il est presque éliminé de ce second tour".

"Je pense qu'on assiste là, enfin je l'espère, aux prémices d'un réveil du peuple français, a-t-elle ajouté. C'est très à la mode le réveil des peuples en ce moment. Il n'y a pas de raison que le peuple français ne se réveille pas."

Dans le même sondage réalisé du 28 février au 3 mars 2011 auprès de 1.618 personnes âgées de 18 ans et plus, le président du Mouvement démocrate François Bayrou est crédité de 8% des intentions de vote, devant l'écologiste Eva Joly et l'ancien Premier ministre Dominique de Villepin, à égalité à 7%.

Je vous propose de relire ce qu’écrivait ANYHOW en décembre dernier en cliquant ici : «Les dégâts de la Marine».

jeudi 3 mars 2011

Nicolas Sarkozy à la sacristie


Allez, c’est reparti pour un tour. Nicolas Sarkozy s’est déplacé au Puy-en-Velay, point de départ des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle. «La chrétienté a laissé un héritage de civilisation», a déclaré le président de la République accompagné du ministre des Affaires européennes, Laurent Wauquiez, catholique fervent et maire de la commune de Haute-Loire. A la cime de l’Etat, on déterre une nouvelle fois les «racines chrétiennes de l’Europe».

Elles sont indiscutables. Notre culture est imprégnée de christianisme : les cathédrales, les calvaires au bord des routes, les milliers de tableaux d’inspiration religieuse dans tous les musées de France. C’est un acquis que personne ne conteste.

Mais pourquoi le souligner aujourd’hui ? Contre quoi cette eau bénite est-elle aspergée ? Contre la religion qui fait peur. Ou plutôt contre la religion qu’on désigne comme menaçante : l’Islam.

Nicolas Sarkozy, deux fois divorcé, se fait cul-béni pour rassurer son électorat en débandade.

La laïcité, c’est pourtant simple : on ne parle pas de religion, d’aucune religion, surtout quand on est chef de l’exécutif.

Il n’avait rien d’autre à faire aujourd’hui, le leader de la France, que de caresser le crucifix dans le sens du poil ? Pas de déficits à colmater, pas de chômage à résorber, pas de relations internationales à restaurer ?

Non, il fallait qu’il joue une fois encore les grenouilles de bénitier.

Dieu reconnaitra les siens et les électeurs trancheront l’année prochaine.

mercredi 2 mars 2011

Le désert politique français


La politique française offre un spectacle désolant, à l’image d’un pays qui se délite.

A droite, c’est un champ de ruines. Toutes les ambitions de Nicolas Sarkozy se sont étiolées ou effondrées à l’épreuve de la réalité du pouvoir.

Son camp est en lambeaux, derrière un chef dépassé par les défis actuels. Le comportement erratique du président sème le doute même parmi ses fidèles. Le pays est conduit ‘à la va comme je te pousse’, au gré des événements, des faits divers sanglants et de l’air du temps.

On échafaude un ambitieux «Grenelle de l’environnement» pour s’empresser aussitôt de le dépecer. On fustige les emplois aidés et la gestion sociale du chômage pour les réintroduire en catastrophe en constatant les piteux résultats de la politique de l’emploi. On promet des lois sécuritaires dès qu’une joggeuse est estourbie, en espérant séduire l’électorat droitier qui n’est pas dupe. On stigmatise l’Islam. On louvoie à n’en plus finir sur la fiscalité, pour ne pas effrayer les nantis et les rentiers qui votent UMP. On navigue à vue, dans un brouillard de plus en plus opaque, en laissant filer les déficits.

Après moi, le déluge : des coups de menton, mais pas d’audace, pas de vision, pas d’imagination. On piétine. Pire : on régresse, pendant que le monde change à vue d'oeil.

On tripatouille nerveusement la composition du gouvernement plusieurs fois par an. C’est le retour perpétuel des morts-vivants : Juppé et Longuet sont les dernières 'nouveautés'. Dommage que Couve de Murville ne soit plus disponible.

On s’agite mais on n’agit pas. La jeunesse est abandonnée, les juges insultés, les enseignants bousculés.

En dehors de la parenthèse paternaliste du Salon de l’agriculture, les paysans sont livrés à eux-mêmes. Notre bureaucratique diplomatie est désemparée, impuissante, inaudible. Notre industrie recule, faute d’investissements et de recherche. Nos PME sont trop petites pour exister vraiment à l’exportation.

Où sont les réformes ? Où est passée la ‘rupture’ ?

Quel est le projet collectif pour la France ?

En face, à gauche, n’essayez pas de poser cette dernière question au seul parti de gouvernement dans l’opposition : le Parti Socialiste.

Martine Aubry, la première secrétaire, a commis un lapsus révélateur dimanche dernier sur France 2 en parlant du projet de PS : «un projet extrêmement vague... euh, vaste !».

Vaste ou vague, cela revient au même. La seule préoccupation des socialistes français est de se marquer à la culotte avant la sélection du candidat ou de la candidate pour 2012.

Martine Aubry devrait d’ailleurs regarder à la loupe les courbes d’audience du 20 h de TF1 : dès qu’elle y est invitée, les téléspectateurs désertent en nombre.

Pendant ce temps-là, Ségolène Royal gesticule, François Hollande maigrit et Laurent Fabius pontifie.

Et quand, flanqué d’Anne Sinclair, Dominique Strauss-Kahn daigne fouler avec componction le sol de la mère patrie, les médias sont pris de frénésie, sauce ‘people’.

Ce qui donne aussitôt de l’urticaire rue de Solférino. Le sémillant porte-parole du PS, Benoît Hamon, se pince le nez et déclare à propos de DSK : «Il est loin de la France, il ne respire pas les molécules de l'atmosphère que nous respirons.»

Atmosphère, atmosphère ! Pas les mêmes molécules... Une autre façon de répéter ce que disait l’UMP Christian Jacob à propos de DSK, non conforme selon lui à «l'image de la France des terroirs et des territoires, de la France qu'on aime bien».

Le débat politique français se situe à ce niveau : querelles de personnes, foire d’empoigne pour les bonnes gâches, absence de dessein pour le pays.

A gauche, on prépare un casting. A droite, on s’embourbe.

S’indigner, comme dirait Stéphane Hessel, ne suffira pas. Il faudrait un autre genre de sursaut pour s’extirper de cette sombre impasse.

«Les Français sont des veaux», disait jadis le général de Gaulle. Par chance, il s’est souvent trompé.

lundi 14 février 2011

Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen : deux putois dans un pique-nique



Une heure bizarre ce matin de radio et de télé sur RMC et BFMTV : la confrontation entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Le choc des fronts : le Front de Gauche contre le Front National. Finalement, rien de nouveau n’a été dit.

On les connaît bien, les deux personnages. Deux spécialistes du discours vibrionnant, deux experts de la formule à l’emporte-pièce, deux putois dans le pique-nique de l’establishment.

J’aime beaucoup cette expression de la langue anglaise : ‘skunk at the picnic’. L’animal indésirable (skunk : le putois) s’invite à la partie de campagne et gâche l’instant champêtre. C’est le rôle dévoué à Jean-Luc et Marine : jouer les trouble-fête, mais au bout du compte, une fois la frayeur passée, les convives du pique-nique continuent leurs agapes.

Quand deux putois se rencontrent, ils se racontent des histoires de mustélidés (la famille zoologique des putois). Ça ne fait jamais progresser le débat politique mais c’est parfois distrayant.

La meilleure saillie, totalement gratuite et pas du tout étayée, a été lancée par Marine Le Pen à l’adresse de Jean-Luc Mélenchon : "Vous êtes un peu la Yvette Horner de la politique". Cette remarque ne veut strictement rien dire. Que vient faire la vieille accordéoniste (88 ans, paisible retraitée à Tarbes –voir en cliquant ici et également ici) dans ce débat de 2011, préfiguration des débats présidentiels de 2012 ?

Peu importe. La formule est lâchée. Elle n’a aucun sens mais c’est ce qu’on retiendra principalement de cet échange vif et creux entre la blonde héritière Le Pen et le grigou de l’ultra-gauche, ex-socialiste.

Il m’a semblé néanmoins que Marine paraissait désarçonnée par le franc-parler de Jean-Luc, par son discours plus construit, par son sens de la répartie plus aiguisé. Mélenchon est plus rapide, moins mécanique. La fille de Jean-Marie s’est accrochée à ses fiches, à ses certitudes souvent indéfendables. Mélenchon, plus malin, mieux adapté à la nature de l’exercice, a réagi avec davantage d’à-propos.

Cette bataille de putois de ligue 2 semble toutefois assez vaine et périphérique. On amuse la galerie. On grignote les zakouskis avant le plat de résistance. La politique française, si elle se résumait à cette algarade entre seconds couteaux émoussés, ne pèserait pas lourd.

Nous attendons désormais les échanges entre celles et ceux qui prétendent vraiment nous gouverner. Au risque, malheureusement, d’être tout aussi déçus.

jeudi 27 janvier 2011

Avant qu'il ne soit trop tard : "Le Président" Georges Frêche


Pour nous changer un peu de la Tunisie (sur laquelle j’ai beaucoup écrit ces derniers temps), faisons un petit détour par le Languedoc-Roussillon.

Mieux vaut tard que jamais. Je vais vous parler du documentaire «Le Président», film d’Yves Jeuland, sorti le 15 décembre dernier, le portrait fascinant d’un personnage hors normes : Georges Frêche (mort le 24 octobre 2010 à l’âge de 72 ans).

Au passage, un mot sur la distribution cinématographique en France. Pour voir fin janvier un film sorti à la mi-décembre, il faut que le spectateur fasse beaucoup d’efforts. C’est le principe de la distribution Kleenex : on jette aussitôt après usage. Dany Boon envahit les salles et s’y installe pour des mois. Mais les autres films sont poussés dans les oubliettes. Pourtant «Le Président» avait été salué par la critique et avait bénéficié d’une très bonne couverture médiatique.

Moins d’un mois et demi après son apparition sur les écrans, le film de Jeuland est devenu très difficile à voir. Il n’est plus projeté que de manière sporadique dans trois salles à Paris. Les provinciaux sont encore moins bien lotis.

C’est mon ami FD qui m’a interpellé la semaine dernière : ‘Comment ? Tu ne l’as pas vu ? Il faut absolument que tu ailles voir «Le Président» !’ Et FD d’ajouter : ‘Ce film devrait être projeté à tous les étudiants en sciences politiques et en journalisme.’

Répondant à cette injonction pressante, j’ai donc vu «Le Président». Je ne vais pas revenir en détail sur tout ce qui a déjà été écrit sur le film.

Quelques remarques cependant :

  • Yves Jeuland nous montre Georges Frêche comme on ne l’avait jamais vu : roublard, truculent, truqueur, sincère, joyeux, épuisé. Un animal politique. On peut porter tous les jugements que l’on veut sur ce vieux bonhomme, mais il faut mettre à son crédit d’avoir accepté d’être filmé sans restriction pendant 6 mois. A l’heure des communicants castrateurs qui surprotègent les politiques, c’est une bouffée d’oxygène.
  • Le film nous fait découvrir les coulisses d’une campagne (celle des régionales en Languedoc-Roussillon) comme jamais elles n'avaient été révélées, sauf peut-être avec Raymond Depardon (pour VGE en 1974) ou avec Jeuland lui-même (les municipales parisiennes de 2001).
  • «Le Président» offre aussi un éclairage passionnant sur le fonctionnement des médias. Quand Jean-Pierre Elkabbach est en déplacement à Montpellier pour interviewer Frêche sur Europe 1, on assiste à l’entretien préalable. On voit aussi Frêche faire avec gourmandise une tournée des médias nationaux dans la capitale. C’est irrésistible de drôlerie.
  • Le travail de Jeuland est fait de sobriété, de précision et de justesse. Pas un mot de commentaire, aucune interview de Frêche ou de ses collaborateurs. Il n’y a que des scènes spontanées, filmées discrètement. Il est évident que Jeuland a réussi à faire oublier sa petite caméra numérique pour filmer ce qu’il voulait. J’imagine qu’il a accumulé des centaines d’heures de tournage. Son grand talent est d’avoir organisé de manière cohérente cette matière première abondante. Le découpage et le montage du film sont remarquables.

N’attendez pas le DVD ! Allez voir ce film avant qu’il ne disparaisse totalement des écrans. Vous ne le regretterez pas.

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Infos pratiques : Pour voir "La Président", il y a par exemple une séance ce soir à Rodez, une autre à Albertville et trois séances dans la journée toute la semaine à Montpellier. A Montpellier, c’est la moindre des choses.

samedi 8 janvier 2011

"Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve" (Friedrich Hölderlin)


Promis, je ne vais pas en remettre une couche sur Stéphane Hessel. Ce vieil homme sympathique a réussi son coup au delà de toute espérance : son opuscule d’une trentaine de pages (dont seulement 14 pages de texte : ça se lit en un quart d’heure sans se presser) continue d’être un phénomène d’édition exceptionnel. Les ventes du mini-pamphlet «Indignez vous !» frôlent désormais le million d’exemplaires.

J’ai dit ici ce que j’en pensais (cliquez ici pour le lien).

Reconnaissons néanmoins à Hessel le mérite d’avoir suscité un débat d’idées, finalement beaucoup plus intéressant que sa prose. Il n’a donc pas écrit en vain.

Puisque nous en sommes à chercher des vieux sages issus de la Résistance, je vous propose de lire la tribune publiée aujourd’hui par le journal «Le Monde». C’est un texte signé Edgar Morin.

Hessel a 93 ans, Morin n’en a que 89. Désolé.

Morin et Hessel sont issus de la même génération, ils ont tous les deux combattu l’oppression nazie. Ils sont, l’un et l’autre, des hommes de gauche. Tous les deux juifs, ils ont chacun à leur manière vivement attaqué la politique des gouvernements israéliens. Voilà pour les points communs.

Mais l’analyse de notre époque par Morin me semble autrement plus profonde et pertinente que celle d’Hessel.

Le constat de Morin est sombre et implacable. La conclusion n’est cependant pas totalement pessimiste. Je vous laisse juge.

J’ai lu ça dans le métro. J’étais tellement captivé que j’ai raté ma station !

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Edgar Morin : "Les nuits sont enceintes"

En 2010, la planète a continué sa course folle propulsée par le moteur aux trois visages mondialisation-occidentalisation-développement qu'alimentent science, technique, profit sans contrôle ni régulation.

L'unification techno-économique du globe se poursuit, sous l'égide d'un capitalisme financier effréné, mais elle continue à susciter en réaction des "refermetures" ethniques, nationales, religieuses, qui entraînent dislocations et conflits. Libertés et tolérances régressent, fanatismes et manichéismes progressent. La pauvreté se convertit non seulement en aisance de classe moyenne pour une partie des populations du globe, mais surtout en immenses misères reléguées en énormes bidonvilles.

L'occidentalisation du monde s'est accompagnée du déclin désormais visible de l'Occident. Trois énormes nations ont monté en puissance ; en 2010, la plus ancienne, la plus peuplée, la plus économiquement croissante, la plus exportatrice intimide les Etats d'Occident, d'Orient, du Sud au point de susciter leur crainte d'assister à la remise d'un prix Nobel à un dissident chinois emprisonné.

En 2010 également, pour une première fois, trois pays du Sud se sont concertés à l'encontre de toute influence occidentale : Turquie, Brésil et Iran ont créé ce rapprochement sans précédent. La course à la croissance inhibée en Occident par la crise économique se poursuit en accéléré en Asie et au Brésil.

La mondialisation, loin de revigorer un humanisme planétaire, favorise au contraire le cosmopolitisme abstrait du business et les retours aux particularismes clos et aux nationalismes abstraits dans le sens où ils s'abstraient du destin collectif de l'humanité.

Le développement n'est pas seulement une formule standard d'occidentalisation qui ignore les singularités, solidarités, savoirs et arts de vivre des civilisations traditionnelles, mais son déchaînement techno-économique provoque une dégradation de la biosphère qui menace en retour l'humanité.

L'Occident en crise s'exporte comme solution, laquelle apporte, à terme, sa propre crise. Malheureusement, la crise du développement, la crise de la mondialisation, la crise de l'occidentalisation sont invisibles aux politiques. Ceux-ci ont mis la politique à la remorque des économistes, et continuent à voir dans la croissance la solution à tous les problèmes sociaux. La plupart des Etats obéissent aux injonctions du Fonds monétaire international (FMI), qui a d'abord partout prôné la rigueur au détriment des populations ; quelques-uns s'essaient aux incertitudes de la relance

Mais partout le pouvoir de décision est celui des marchés, c'est-à-dire de la spéculation, c'est-à-dire du capitalisme financier. Presque partout les banques, dont les spéculations ont contribué à la crise, sont sauvées et conservées. Le marché a pris la forme et la force aveugle du destin auquel on ne peut qu'obéir. La carence de la pensée partout enseignée, qui sépare et compartimente les savoirs sans pouvoir les réunir pour affronter les problèmes globaux et fondamentaux, se fait sentir plus qu'ailleurs en politique. D'où un aveuglement généralisé d'autant plus que l'on croit pouvoir disposer des avantages d'une "société de la connaissance".

Le test décisif de l'état de régression de la planète en 2010 est l'échec de la personne la plus consciente de la complexité planétaire, la plus consciente de tous les périls que court l'humanité : Barack Obama. Sa première et modeste initiative pour amorcer une issue au problème israélo-palestinien, la demande du gel de la colonisation en Cisjordanie, s'est vu rejeter par le gouvernement Nétanyahou. La pression aux Etats-Unis des forces conservatrices, des évangélistes et d'une partie de la communauté juiver paralyse tout moyen de pression sur Israël, ne serait-ce que la suspension de l'aide technique et économique. La dégradation de la situation en Afghanistan l'empêche de trouver une solution pacifique au conflit, alors qu'il est patent qu'il n'y a pas de solution militaire. L'Irak s'est effectivement démocratisé, mais en même temps s'est à demi décomposé et subit l'effet de forces centrifuges. Obama résiste encore aux énormes pressions conjuguées d'Israël et des chefs d'Etat arabes du Moyen-Orient pour intervenir militairement en Iran. Mais la situation est devenue désespérée pour le peuple palestinien.

Tandis qu'Etats-Unis et Russie établissent en 2010 un accord pour la réduction des armes nucléaires, le souhait de dénucléarisation généralisée, unique voie de salut planétaire, perd toute consistance dans l'arrogance nucléaire de la Corée du Nord et l'élaboration probable de l'arme nucléaire en Iran. Si tout continue l'arme nucléaire sera miniaturisée, généralisée et privatisée.

Tout favorise les montées aux extrêmes y compris en Europe. L'Europe n'est pas seulement inachevée, mais ce qui semblait irréversible, comme la monnaie unique, est menacé. L'Europe, dont on pouvait espérer une renaissance de créativité, se montre stérile, passive, poussive, incapable de la moindre initiative pour le conflit israélo-palestinien comme pour le salut de la planète. Pire : des partis xénophobes et racistes qui prônent la désintégration de l'Union européenne sont en activité. Ils demeurent minoritaires, comme le fut pendant dix ans le parti nazi en Allemagne que nul dans le pays le plus cultivé d'Europe, dans le pays à la plus forte social-démocratie et au plus fort Parti communiste, n'avait imaginé qu'il puisse accéder légalement au pouvoir.

La marche vers les désastres va s'accentuer dans la décennie qui vient. A l'aveuglement de l'homo sapiens, dont la rationalité manque de complexité, se joint l'aveuglement de l'homo demens possédé par ses fureurs et ses haines.

La mort de la pieuvre totalitaire a été suivie par le formidable déchaînement de celle du fanatisme religieux et celle du capitalisme financier. Partout, les forces de dislocation et de décomposition progressent. Toutefois, les décompositions sont nécessaires aux nouvelles compositions, et un peu partout celles-ci surgissent à la base des sociétés. Partout, les forces de résistance, de régénération, d'invention, de création se multiplient, mais dispersées, sans liaison, sans organisation, sans centres, sans tête. Par contre, ce qui est administrativement organisé, hiérarchisé, centralisé est sclérosé, aveugle, souvent répressif.

L'année 2010 a fait surgir en Internet de nouvelles possibilités de résistance et de régénération. Certes, on avait vu au cours des années précédentes que le rôle d'Internet devenait de plus en plus puissant et diversifié. On avait vu qu'il devenait une force de documentation et d'information sans égale ; on avait vu qu'il amplifiait son rôle privilégié pour toutes les communications, y compris celles effectuées pour les spéculations du capitalisme financier et les communications cryptées intermafieuses ou interterroristes.

C'est en 2010 que s'est accrue sa force de démocratisation culturelle qui permet le téléchargement gratuit des musiques, romans, poésies, ce qui a conduit des Etats, dont le nôtre, à vouloir supprimer la gratuité du téléchargement, pour protéger, non seulement les droits d'auteur, mais aussi les bénéfices commerciaux des exploitants des droits d'auteur.

C'est également en 2010 que s'est manifestée une grande force de résistance informatrice et démocratisante, comme en Chine, et durant la tragique répression qui a accompagné l'élection truquée du président en Iran. Enfin, la déferlante WikiLeaks, force libertaire ou libertarienne capable de briser les secrets d'Etat de la plus grande puissance mondiale, a déclenché une guerre planétaire d'un type nouveau, guerre entre, d'une part, la liberté informationnelle sans entraves et, d'autre part, non seulement les Etats-Unis, dont les secrets ont été violés, mais un grand nombre d'Etats qui ont pourchassé les sites informants, et enfin les banques qui ont bloqué les comptes de WikiLeaks. Dans cette guerre, WikiLeaks a trouvé des alliés multiples chez certains médias de l'écrit ou de l'écran, et chez d'innombrables internautes du monde entier.

Ce qui est remarquable est que les Etats ne se préoccupent nullement de maîtriser ou au moins contrôler "le marché", c'est-à-dire la spéculation et le capitalisme financier, mais par contre s'efforcent de juguler les forces démocratisantes et libertaires qui font la vertu d'Internet. La course a commencé entre le désespérant probable et l'improbable porteur d'espoir. Ils sont du reste inséparables : "Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve" (Friedrich Hölderlin), et l'espérance se nourrit de ce qui conduit à la désespérance.

Il y eut même, en 1940-1941, le salut à partir du désastre ; des têtes de génie sont apparues dans les désastres des nations. Churchill et de Gaulle en 1940, Staline qui, paranoïaque jusqu'aux désastres de l'Armée rouge et de l'arrivée de troupes allemandes aux portes de Moscou, devint en automne 1941 le chef lucide qui nomma Joukov pour la première contre-offensive qui libéra Moscou. C'est avec l'énergie du désespoir que les peuples de Grande-Bretagne et d'Union soviétique trouvèrent l'énergie de l'espoir. Quelles têtes pourraient surgir dans les désastres planétaires pour le salut de l'humanité ? Obama avait tout pour être une de ces têtes, mais répétons-le : les forces régressives aux Etats-Unis et dans le monde furent trop puissantes et brisèrent sa volonté en 2010.

Mais le probable n'est pas certain et souvent c'est l'inattendu qui advient. Nous pouvons appliquer à l'année 2011 le proverbe turc : "Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra."

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Article paru dans l'édition datée du 09.01.11 du journal "Le Monde"

©Le Monde


dimanche 12 décembre 2010

Les dégâts de la Marine


Vous avez frémi le 21 Avril 2002, sur le coup de 20 heures ? Vous allez ressentir les mêmes sueurs froides, probablement décuplées, lorsque, au soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2012, vous découvrirez le score du Front National. Ce printemps-là va paraître glacial à bon nombre de beaux esprits angélistes.

La campagne de conquête entamée par Marine Le Pen va faire des dégâts, à gauche et à droite, sans doute plus destructeurs que le séisme soulevé par son père Jean-Marie qui avait banni à jamais Lionel Jospin sur l’ile de Ré.

Aujourd’hui, le terrain se présente encore plus favorablement pour le FN qu’il y a 8 ans.

D’abord, regardez partout en Europe : la droite nationaliste ou populiste, l’extrême-droite, les krypto-fascistes, tous ces courants politiques gagnent en force et progressent dans tous les types d’élections. C’est vrai au Danemark, en Suède, en Finlande, aux Pays-Bas, en Belgique ou encore en Suisse. On pourrait multiplier les exemples.

En France, Nicolas Sarkozy, malgré les rodomontades de sa politique sécuritaire, n’a pas réussi à fidéliser durablement les partisans de l’ordre. Les scores du FN aux régionales de cette année sont éloquents : 11% au premier tour (moyenne nationale), avec des percées spectaculaires : 20 % pour la liste conduite par Jean-Marie Le Pen en PACA et plus de 18 % pour sa fille Marine dans le Nord-Pas-de-Calais.

Une large frange de l’électorat populaire, un moment séduite par la rhétorique droitière de Nicolas Sarkozy, s’en est détournée. Les raisons de ce désamour sont nombreuses et bien connues : crise économique, style ostentatoire et désordonné du président, accommodements ou recul sur de nombreuses promesses électorales du leader de l’UMP.

La politique d’ouverture a en outre crispé et déboussolé encore davantage les citoyens vraiment conservateurs. Le racolage des socialistes à la recherche d’un portefeuille (Bernard Kouchner, par exemple) et la nomination des gadgets de la diversité (Rama Yade, Fadéla Amara, Rachida Dati) ont suscité un rejet instinctif dans cette partie frileuse de l’opinion publique.

Pour enrichir le terreau sur lequel Marine Le Pen cultive avec brio le ressentiment semé depuis longtemps par son vieux père, certains épisodes hautement médiatisés ont joué leur rôle. Par exemple, le fiasco de l’équipe de France de football en Afrique du Sud et le comportement de la plupart des joueurs assimilés à de la «racaille» sont désormais imprimés dans l’inconscient collectif. Je ne vais pas vous faire un dessin. Regardez les photos, comptez le pognon de ces sportifs en débandade, c’est du pain béni pour le FN.

A gauche, depuis que François Mitterrand a cessé, en mourant, de jouer au maître d’école, c’est la bagarre continuelle dans la cour de la rue de Solférino. La foire aux vanités et aux égos rend improbable tout sursaut collectif pouvant conduire à une victoire. Il est piquant de constater que seul un dissident socialiste, le tonitruant Jean-Luc Mélenchon, parvient encore à faire entendre des idées de gauche qu’il assaisonne de piques démagogiques proches de celles de feu Georges Frêche.

Marine Le Pen a de nombreuses cartes en main : l’échec patent de l’expérience Sarkozy, une crise sociale qui s’aggrave en dépit des camouflages de Bercy, une gauche en capilotade. Ajoutez à cela, et ce n’est pas le moindre facteur, un ordre économique international totalement chamboulé.

Ecoutez bien l’égérie frontiste. Le vieux fond de commerce des menaces de l’immigration n’est pas oublié. Pour preuve : la récente comparaison établie par Marine Le Pen entre «l’occupation» de certaines rues par des musulmans en prière et «l’occupation» militaire allemande dans les années 40.

Il convient, à ce sujet, de visionner la vidéo enregistrée il y a quelques jours dans la rue Myrha (18ème arrondissement de Paris). Cette vidéo est visible sur le site de propagande du FN. Au vu de ces images, Marine Le Pen est fondée à dire que l’espace public est «occupé» par les fidèles d’une religion, l’Islam en l’occurrence. Le maire socialiste de l’arrondissement, Daniel Vaillant, ancien ministre de l’Intérieur, ne fait rien pour y remédier. Mais c’est évidemment le parallèle avec l’occupation nazie qui est outrancier. Le Front National n’a guère changé sur ce point : c’est un parti qui s’est toujours dangereusement fourvoyé en invoquant l’Histoire et ses détails.

Il n’empêche que, en dehors de cette récente saillie, la thématique de l’immigration est passée au second plan dans le discours relooké du FN.

Marine Le Pen parle principalement d’économie (pas toujours en experte), de mondialisation, de délocalisations. Le péril islamiste reste évidemment dans la panoplie du FN. Mais le péril jaune le supplante désormais.

La France, ancienne grande puissance politique et économique, se rabougrit. Ce n’est pas une présidence du G20 qui pourra y remédier, n’en déplaise à l’occupant actuel de l’Elysée. La poussée inexorable de la Chine (et d’autres pays comme l’Inde et le Brésil) fait reculer dans un recoin de la planisphère des pays affaiblis comme le nôtre. Marine Le Pen se saisit de cette situation réelle et inquiétante pour brandir l’étendard sanglant du protectionnisme. Vieille antienne éculée, mais qu’importe, puisque ça marche toujours auprès des gens mal informés.

Pour conforter son assise politique, Marine Le Pen est en train de purger le Front National des remugles hérités de son père. Bruno Gollnisch est un des derniers vestiges qui résistent encore dans l’appareil du FN, ancienne mouture. Mais son sort est scellé. Place aux jeunes !

Cette femme blonde de 42 ans au bagou inextinguible, dotée d’un immense culot et d’une incontestable maestria télévisuelle (son récent passage dans «A vous de juger» a pulvérisé la vacillante Rachida Dati), peut faire un gros carton en 2012.

Les circonstances jouent nettement en sa faveur : faiblesse et division de ses adversaires de gauche comme de droite, paysage économique désastreux, sentiment confus que tout va de mal en pis. Une situation rêvée pour un parti protestataire.

Marine Le Pen apporte, dans la plupart des cas, de mauvaises réponses aux questions pressantes qu’elle soulève. Mais, dans le personnel politique français, elle est la seule à se faire entendre haut et fort. En 2012, prévoyez du grabuge.

mardi 16 novembre 2010

Le petit théâtre politique français


Aucun autre pays que le nôtre n’a jamais consacré autant de temps et d’énergie à un remaniement gouvernemental, surtout pour conserver le même premier ministre et la plupart des membres du gouvernement précédent.

Ce remaniement avait été annoncé par le président de la République il y a six mois.

Pendant cette longue période, les cabinets ministériels ont vécu dans l’attente et l’incertitude, un climat qui n’est guère propice à un travail serein orienté vers le long terme. Les collaborateurs des ministres, préoccupés par leur avenir personnel et leur «recasage», ont peu à peu délaissé leur mission au service du pays. Les ministres eux-mêmes ont employé leur temps à sauver leur peau et leur portefeuille dans des combinaisons politicardes incessantes.

Pendant des semaines, la presse a relayé toutes les rumeurs, même les plus vaseuses, pour bricoler le «casting» supposé, comme si ce feuilleton assez vain méritait d’occuper la «une» aux dépens d’informations évidemment plus essentielles.

On connaît enfin le résultat depuis dimanche soir. Dans les heures précédant la promulgation solennelle, la mise en scène médiatique a été démesurée et grotesque, à l’image de ces pauvres reporters plantés indéfiniment devant les portes de l’Elysée ou Matignon, commentant le ballet des limousines noires et échafaudant des théories en l’absence de toute information tangible, le tout entrelardé des commentaires oiseux d’experts piallant sur tous les plateaux. Le degré zéro du journalisme.

Finalement, le seul à s’être distingué, c’est Olivier Mazerolle de BFMTV qui a établi une liste presque complète de l’équipe gouvernementale plus d’une heure avant sa divulgation par le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant. Bravo, Olivier ! Mais, au bout du compte, on aurait pu, sans être rongé d’inquiétude, patienter une heure de plus pour connaître la composition du gouvernement.

La séquence suivante, nous l’avons vécue hier et ajourd'hui : la passation des pouvoirs devant les micros et les caméras. Un festival d’hypocrisie : des sourires crispés, des tapes sur l’épaule, des poignées de mains fuyantes, des embrassades factices et des déclarations convenues. Les médias ont suivi ce rituel creux avec frénésie : la « standing ovation » accompagnant le départ de Jean-Louis Borloo ou encore Fadéla Amara faisant ses cartons et rentrant chez elle en métro suivie par une équipe de télé. Ridicule.

Ce soir, Nicolas Sarkozy s’invite sur trois chaines (en même temps) pour expliquer au bon peuple la signification profonde du micmac brouillon qu’il a orchestré.

Si vous avez aimé cet affligeant spectacle de politicaillerie, vous aurez droit bientôt à une suite du même tonneau. Au début de l’année, une autre coutume typiquement française va vous être offerte : la présentation des vœux.

Tous les ministres (les vieux de la vieille et les nouveaux) organiseront plusieurs réceptions et prononceront à chaque fois un petit discours faussement enjoué et prétendument mobilisateur. Il y a les vœux à la presse, aux collaborateurs, aux personnalités et représentants des secteurs qui dépendent de chaque ministère.

Nicolas Sarkozy lui-même présidera une dizaine de séances de «vœux de nouvelle année» : aux corps constitués, aux parlementaires, à la justice, à l’armée, aux «forces vives», aux diplomates, etc. Le président, qui n’aime pas beaucoup les journalistes, sauf ceux qu’il choisit, a heureusement supprimé la corvée des «vœux» à la presse.

Comme chaque année, ce cérémonial à tiroirs va s’étaler sur tout le mois de janvier !

Et, pendant ce temps-là, les comptes publics restent dans le rouge écarlate, la compétitivité de notre économie est anémique, le chômage se creuse. Vive la France...