"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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lundi 5 mars 2012

Mathieu Kassovitz doit se faire soigner d'urgence


Il faut sauver le soldat Kassovitz. Il faut plutôt le soigner car son cas désormais relève de la psychiatrie. Je parle de Mathieu Kassovitz, acteur et réalisateur français de 46 ans. Il est en train de sérieusement péter les plombs.

Sa folie trouve libre cours sur Twitter où il déverse ses élucubrations haineuses. Sur son compte Twitter, il se présente ainsi : "direktor-produktor-writor-konspirator...the whole package". Tout un programme.


Ses dernières vociférations en date portent sur la politique. Hier, Kassovitz a écrit ceci : «Si NS passe un deuxième tour la France est un pays de collabo néo fasciste. Il faut se débarrasser de ces fils de putes de l'UMP avec fracas.»

NS, c'est bien sûr Nicolas Sarkozy. On peut combattre farouchement le président sortant et souhaiter qu'il perde la prochaine élection présidentielle. Un majorité semble se dessiner dans ce sens. Mais est-il nécessaire d'employer ces termes outranciers ? Tout ce qui est excessif est insignifiant.

Plus grave, la référence au fascisme et à la collaboration est une insulte à l'égard de tous ceux qui ont été vraiment victimes de la collaboration et du fascisme. La collaboration, sous l'Occupation, c'était un système politique français complice d'un état totalitaire, l'Allemagne nazie. Le fascisme, ce n'est pas non plus un mot vide de sens qu'on brandit bien au chaud en le tapotant sur un iPhone. Trop facile, Mathieu ! Le fascisme a fait des ravages en Europe et ailleurs au XXème siècle. Nicolas Sarkozy n'est pas fasciste. Il incarne la droite autoritaire et libérale. On peut contester ses positions, réaffirmées récemment, sur l'ordre et l'immigration. Mais ce n'est pas du fascisme. Il y a de la marge. Sarkozy n'est pas Mussolini. Le dire, c'est faire un amalgame grossier. C'est méconnaitre l'Histoire.

La hargne de Kassovitz avait porté, quelques jours plus tôt, sur le cinéma français. Au moment de la publication de la sélection des Césars, Kassovitz avait écrit sur Twitter : «J'encule le cinéma français.» Ce qui constituait une vaste entreprise. Il s'était curieusement justifié en précisant : «Traiter ces gens d'enculés n'est pas une insulte. C'est un réflexe naturel.» Il faudrait que Christian Vanneste nous éclaire sur ce point. Kossovitz était furieux que son dernier film, «L'ordre et la morale», n'ait pas été sélectionné pour la séance d'auo-congratulation du cinoche hexagonal. Ce qui n'a pas empêché le réalisateur d'être présent pour remettre une récompense pendant la cérémonie.

En 2009, Kassovitz s'était déjà illustré en mettant en doute la version officielle des événements du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Il s'exprimait ainsi sur France 3 dans l'émission «Ce soir ou jamais» de Frédéric Taddei : «La montée de Hitler et du nazisme, c'est l'invention d'un système de communication extrêmement bien huilé. Toutes ces choses, on l'a déjà vécu. Goebbels a dit 'Plus le mensonge est gros, plus il passe'. Donc on doit se poser la question de ce qui s'est passé le 11 septembre. (...) Comment on peut faire tomber trois tours avec deux avions ?»

Chacun appréciera le renvoi à Goebbels mais ces thèses conspirationnistes ne sont pas l'apanage de Kassovitz. Elles ont été exprimées par d'autres grands «experts» comme le comique troupier Jean-Marie Bigard et l'actrice minaudante Marion Cotillard. Ils n'ont pas trouvé ça tout seuls : la mise en cause du scénario du 11 septembre fait florès sur des centaines de sites Internet.

Kassovitz passe trop de temps sur Internet et sur Twitter. Il ferait mieux de faire son métier. C'est un honnête réalisateur. Je pense notamment à son film «La Haine» (1995) qui révélait de réelles qualités, au service d'une histoire âpre et intense dans une banlieue violente. On peut reconnaître à Kassovitz le mérite d'avoir été le premier à faire un film sur ce sujet.

Kassovitz est par ailleurs un acteur convaincant et plein de charmes. Il l'a prouvé dans une mémorable bleuette, «Amélie Poulain». Il était parfait aussi en ecclésiastique dans «Amen» de Costa-Gavras.

Mais, de grâce, qu'il nous épargne ses jugements à l'emporte-pièce sur la politique et les événements internationaux. Il a, aujourd'hui encore, pondu ceci sur les élections russes : «Poutine président, le monde s'arme». Kassovitz part-il au front à l'assaut du Kremlin ?

Je sais que ma supplique est vaine. Kassovitz est persuadé d'avoir raison. A un de ses contradicteurs, il a récemment répondu ceci : «Narcissique et prétentieux. Je le suis. Je l'affirme. Je vous emmerde. Bonne journée.»

Pour mieux cerner le dérangement du personnage, voici la «photo de profil» qu'il affiche sur sa page Facebook

C'est sympa, non ? 

lundi 27 février 2012

"The Artist" : dans les vieilles marmites, on fait les meilleures soupes

«Flatttery will get you everywhere». La flatterie mène à tout. C'est ainsi que débute l'article du «New York Times» qui rend compte du palmarès de la cérémonie des Oscars à Los Angeles. C'est parce qu'il flatte habilement Hollywood que «The Artist» a raflé les récompenses américaines les plus convoitées. Le film avait certes déjà été distingué par d'autres jurys étrangers. Mais pour triompher dans la Mecque du cinéma, il fallait séduire les jurés en leur disant tout simplement : «Je vous aime».

«The Artist» a conquis les professionnels américains parce que c'est un film à la gloire d'Hollywood, un hommage aux origines, à l'époque très formatée des studios tout puissants. Ce système est aujourd'hui totalement éclaté. Il y a une trentaine d'années, le cinéma dit «indépendant» (aujourd'hui en déshérence) avait mis en pièces ce fonctionnement confortable dont les jurés des Oscars, attachés à un mythique «âge d'or», ont un certaine nostalgie.

Cette année, 5783 professionnels au total avaient le droit de voter. Chaque corporation vote pour ses homologues (les acteurs pour les acteurs, par exemple). Ce vaste jury est vieillissant : moyenne d'âge de 62 ans. Les hommes sont surreprésentés par rapport aux femmes et les votants issus des minorités (noirs, hispaniques, etc.) sont rares. C'est un panel généralement conservateur sur le plan artistique et esthétique. Il privilégie toujours les films «mainstream» au dépens des œuvres novatrices ou dérangeantes. Certes, «The Artist» sort de l'ordinaire dans la forme (un film muet en noir et blanc) mais son scénario est d'un grand classicisme. En outre, le film évite totalement les sujets qui fâchent : la politique, l'économie, le social. C'est rassurant.

«The Artist» est un film français mais son scénario n'a pratiquement aucune référence à la France. C'est un avantage considérable. Il est entièrement tourné en Californie, avec beaucoup d'acteurs américains ou anglo-saxons et des équipes techniques américaines. Tout cela compte beaucoup car le jury des Oscars est composé de professionnels américains. Ils votent de préférence pour leur pairs. «The Artist» est aussi un film qui ne parle pas, et surtout pas le français. Tout pour plaire. C'est du «made in France» largement délocalisé.

Le film a eu l'immense avantage d'être fortement soutenu par Harvey Weinstein, potentat américain du 7ème art, dont la machine à gagner les Oscars est redoutable. C'est lui qui a organisé l'intense tournée promotionnelle dans les médias américains à laquelle Jean Dujardin s'est si bien prêté. Si Harvey Weinstein avait défendu un autre film, «The Artist» n'aurait eu que des miettes et n'aurait sans doute pas été sélectionné. Car la grosse artillerie Weinstein fonctionne dès les premiers stades de la compétition.

«The Artist» est un bon film, largement au dessus du niveau moyen de la production française. Il tranche sur le tout venant tricolore : comédies navrantes, tourments des bobos, histoires policières vaseuses. Mais est-il pour autant le meilleur film de l'année dans le monde ? On peut vraiment se poser la question.

Les compétitions organisées au Royaune Uni, en Espagne et en France ont choisi sans hésiter «The Artist». Il n'y avait sans doute pas, dans la production européenne, un film plus rassembleur.

Du côté des Etats-Unis, les récompenses accordées à «The Artist» par les Golden Globes et les Oscars démontrent davantage le recul quantitatif et qualitatif de la production américaine. On peux dire que «The Artist» a été couronné par défaut.

La crise frappe le cinéma outre-atlantique. On y tourne moins de films, la fréquentation des salles a subi une forte chute. Les recettes sont au plus bas depuis 1995. La production américaine est beaucoup moins audacieuse et diversifiée que par le passé. Ce qui permet encore à cette industrie de fonctionner, ce sont les films d'action ou les comédies potaches pour adolescents. Ces produits standardisés ont vocation à être distribués sans difficulté dans le monde entier. Business is business. Il y a forcément un nivellement par le bas. Hollywood use jusqu'à la corde les vieilles recettes : les remakes et les suites («Ghost Rider 2», «Voyage au centre de la terre 2 », etc.)

Il reste peu de place, peu d'argent et peu de spectateurs pour des films plus exigeants ou plus originaux. C'est ainsi que «Tree of Life» (Palme d'Or à Cannes en 2011) de Terrence Malick a fait un flop au box-office américain. C'est un film magnifique mais difficile d'accès. Le travail de Malick (nominé cette année dans la catégorie des réalisateurs aux Oscars) est exceptionnel, comme pour chacun de ses films. Les Oscars ont préféré récompenser le Français Michel Hazanavicius (réalisateur de «The Artist»). Malick est pourtant un auteur majeur dont l'inventivité et le talent sont bien supérieurs à ceux du Français. Mais Malick n'entre pas dans le moule des Oscars. Et comment juger la splendeur picturale de «Tree of life» en regardant un DVD sur un écran de télé ? Les jurés des Oscars ne vont pratiquement plus au cinéma. En majorité, ils jugent les films en les voyant chez eux grâce aux DVD distribués par les organisateurs. Cela change totalement la perception.

On peut aussi regretter l'absence dans la compétition de «Drive», le remarquable film américain du danois Nicolas Winding Refn. Un marketing idiot a présenté ce film comme une énième course poursuite de bagnoles dans Los Angeles. C'est en réalité une œuvre complexe, très lente et perturbante. L'acteur principal, Ryan Gosling, propose une interprétation intériorisée, glaciale et quasi mutique. Le film n'a pas été sélectionné par les Oscars. C'est un oubli regrettable.

Dernier exemple : «The Descendants» d'Alexander Payne, avec George Clooney. Le film a connu un certain succès aux Etats-Unis. C'est un film accessible, l'un des rares de la compétition à se situer dans l'époque contemporaine, pas dans une époque révolue. Mais c'est une histoire décalée : le portrait d'une famille déboussolée dans le décor faussement paradisiaque d'Hawaï. Clooney est à contre-emploi : il joue un mari trompé qui perd ses certitudes. Il livre sans doute la meilleure performance de sa déjà longue carrière. Mais les Oscars lui ont préféré Jean Dujardin, tout à fait honorable, mais qui défend un rôle plus facile et, surtout, plus positif. L'Académie du cinéma américain redoute les prises de tête. Si Clooney avait été l'acteur principal de «The Artist» (on peut l'imaginer sans peine), il aurait décroché l'Oscar.

Ce sont ces éléments qu'il faut prendre en compte pour évaluer les 5 Oscars de «The Artist». Ne boudons pas notre plaisir. Réjouissons-nous de la reconnaissance internationale accordée à une production française. Ce n'est pas si fréquent. Mais cette année, plus encore que l'habitude, les jurés pantouflards des Oscars ont choisi la sécurité et se sont tournés vers le passé. Old is gold.

lundi 30 mai 2011

"La Conquête" est un film involontairement sarkozyste

Après beaucoup d'atermoiements, j’ai finalement vu «La Conquête», le film de Xavier Durringer retraçant le cheminement de Nicolas Sarkozy vers l’Elysée.

D’abord, soulignons le travail remarquable de Denis Podalydès, l’acteur qui incarne Sarkozy. Il réussit à camper le personnage de manière crédible et attachante. Podalydès ne sombre pas dans l’imitation ou la caricature. Il s’est approprié Sarkozy dans sa fougue, sa hargne de gagner et ses fragilités. C’est le meilleur du film.



Florence Pernel joue Cécilia. Elle en fait une femme probablement plus intéressante, plus combative et plus complexe que le modèle original.





Pour le reste, les personnages secondaires (Chirac, Villepin et les autres) apparaissent comme des numéros de cabaret. Ils ont la dimension de silhouettes brossées grossièrement par des chansonniers. C’est médiocre. C’est guignol.

La grande faiblesse du film, ce sont les dialogues : un collage de citations connues qui semblent à la fois grandiloquentes et artificielles, même si elles sont extraites de la réalité. Personne, dans la vie réelle, ne parle en permanence en proférant des «petites phrases» ciselées.

Le pire, c’est la réalisation d’une pauvreté infinie, propre au cinéma français commercial. Par exemple, la soirée de la victoire au Fouquet’s, pourtant essentielle et riche en intensité dramatique, est filmée d’une façon très «cheap» avec des figurants sans épaisseur et un décor de pacotille.

Je n’ai ressenti aucun souffle, aucune progression dramatique, aucune vision d’ensemble. Xavier Durringer nous offre un téléfilm poussif digne de France 3 un jour de pluie.

C’est moche et mécanique, sans aucune réflexion sur le pouvoir. Le tout tombe à plat, même si on s’amuse en observant la recréation d’épisodes cocasses et célèbres (comme la baignade de Villepin à La Baule).

Le film est une collection d’anecdotes qui ne sont jamais mises en perspective. On reste dans le superficiel et l’anodin.

Nicolas Sarkozy aurait tort de s’inquiéter de la portée de ce film. Ce film n’a pas de portée. Sarkozy en ressort intact et presque grandi. Il en devient sympathique : il souffre du désamour de Cécilia. Il est entouré de conseillers falots. Il triomphe dans l’adversité, celle de son histoire intime et sentimentale. Sur la politique, il est évidemment le plus fort.

Bizarrement et sans doute contre la volonté de ses auteurs maladroits, «La Conquête» est un film sarkozyste. Je suggère à Nicolas Sarkozy de le faire projeter avant chacun de ses meetings de la prochaine campagne. 

Grâce à un tel clip électoral, il gagnera encore. 

vendredi 6 mai 2011

"Tomboy", un film réussi sur l'enfance


Voici, sur le papier, un scénario impossible à porter à l’écran : l’histoire d’une fillette de 10 ans qui vient de déménager avec ses parents et sa petite sœur dans un nouveau quartier. C’est la fin de l’été, la rentrée scolaire approche.

La fillette a les cheveux courts, des allures de garçon manqué (en anglais, cela se dit «Tomboy»). Elle se mêle aux gosses du voisinage pour partager leurs jeux. Les autres enfants l’adoptent aussitôt comme un garçon, car elle en a les apparences. Laure ne les détrompe pas et se fait appeler Mickael. Combien de temps la confusion va-t-elle tenir ?

Avec un tel synopsis, on pouvait craindre le pire. La réalisatrice Céline Sciamma réussit le meilleur. C’est un film court (1 h 22), chargé d’intensité et même de suspense car tout repose sur le moment où la vérité sera révélée : Mickael n’est pas un garçon et s’appelle Laure.

J’ai aussitôt pensé à Marivaux qui affectionnait ces changements de genres et de statuts. Chez Marivaux, la légèreté du texte ne masquait pas la cruauté et la souffrance. Le film nous montre la cruauté des autres enfants quand ils découvrent la supercherie. Il y a aussi la souffrance ou plutôt les interrogations de Laure/Mickael, enfant prépubère, partagée entre le féminin et le masculin.

«Tous les enfants ont du génie, sauf Minou Drouet», disait Jean Cocteau en parlant d’une petite fille de 8 ans dont les poèmes, publiés dans les années 50, avaient connu un grand succès.

Au cinéma, tous les enfants n’ont pas du génie. Ils sont souvent mièvres ou cabotins. Pour incarner son «Tomboy», la réalisatrice a trouvé une interprète exceptionnelle : Zoé Héran, au regard magnifique et au corps encore androgyne. On espère la revoir plus tard dans un autre film, avec un autre personnage. C’est Zoé Héran qui rend l’histoire crédible et profondément troublante. Les autres très jeunes acteurs sont à l’unisson, en particulier la petite sœur espiègle qui comprend plus vite que tout le monde.

Le film n’est pas encombré de morale ni de jugements. Les adultes sont au second plan, même si les parents assument leur rôle avec bienveillance et intelligence.

Ce film rare sur l’enfance et ses tourments est réalisé avec limpidité et une grande simplicité. Tout sonne juste. Pas un soupçon de vulgarité salace. Pourtant le danger était grand, compte tenu du sujet.

C’est une incontestable réussite du cinéma français, assez inhabituelle pour être signalée.

mardi 1 mars 2011

Annie Girardot : la nécro que vous ne lirez pas ailleurs

Je n’irai pas cracher sur sa tombe. Mais je ne me joindrai pas aux jérémiades qui accompagnent la mort d’Annie Girardot.

Il est toujours gênant d’entendre la logorrhée des hommages post mortem, surtout à propos d’une actrice comme Annie Girardot que tous les ‘professionnels de la profession’ (comme dirait Jean-Luc Godard) ont laissé tomber quand elle traversait sa longue période d’oubli dans les années 80-90.

Je l’ai souvent croisée à cette époque. Nous étions voisins du côté de la place des Vosges à Paris. Je la voyais fréquenter assidument un caviste qui vendait aussi du fromage, au coin de la rue des Tournelles et de la rue du Pas de la Mule (aujourd’hui une boutique de fringues, bien sûr).

Annie, pour se consoler, y achetait davantage de gros rouge que de brie ou de bleu d’Auvergne. Ça n’allait pas fort à ce moment-là pour elle.

Elle vivait alors avec Bob Decout, parolier et réalisateur médiocre, soupçonné d’avoir largement puisé dans les économies d’Annie Girardot, en exerçant sur elle un chantage moral pas très glorieux.

A la fin de sa vie, il y a eu la lente plongée dans la maladie d’Alzheimer qui frappe des centaines de milliers de Françaises et de Français. Même parfois les anciens présidents de la République. C’est un calvaire, pour les gens célèbres, pour les anonymes et pour leur entourage.

Annie Girardot a été une actrice très populaire qui a tourné 122 films. Sa filmographie est toutefois un désastre artistique.

Elle avait du tempérament, de la vivacité, du naturel. Elle a mis toutes ces qualités au service de cinéastes médiocres, des tâcherons, des faiseurs : Denys de la Patellière, Jean Delannoy, Claude Zidi, Gilles Grangier, Claude Lelouch, Edouard Molinaro, Serge Korber et j’en passe par respect pour sa mémoire.

Je n’oublie pas cependant André Cayatte et son inénarrable «Mourir d’aimer» que la télé va forcément nous resservir. Ce film que tout le monde cite aujourd’hui, il faut ne l’avoir jamais vu pour en penser du bien. Ce mélo grotesque (adapté d’une célèbre histoire vraie : le drame sentimental de l’enseignante Gabrielle Russier dans la France pompidolienne) est un navet monumental. Je vous le recommande.

Dans les nombreux films d’Annie Girardot, on peut néanmoins en sauver deux où elle fait de courtes apparitions : «Rocco et ses frères» de Visconti (1960) et, à la rigueur, «La pianiste» de Michael Haneke (2001), bien que ce dernier film soit globalement un pensum prétentieux.

Le bilan est donc maigre.

La femme était sympathique, évidemment fragile et sans doute malheureuse. A sa façon, elle a incarné à l’écran, à la fin du XXème siècle, le personnage de la Française spontanée, pas très belle, mais énergique et souvent drôle.

C’est bizarre, l’émotion suscitée par les disparitions de certaines célébrités.

Je me souviens très bien de la mort du chanteur Carlos en janvier 2008. Quelle œuvre laisse-t-il derrière lui, ce Carlos ? Pratiquement rien. Annie Girardot nous lègue davantage, évidemment.

Mais ce n’est pas ça qui compte. Ce qui marque, c’est l’attachement du public à quelques personnalités qui ont captivé, non par leur empreinte artistique, mais par leur rapport personnel avec une époque.

Des catalyseurs de nostalgie.

jeudi 27 janvier 2011

Avant qu'il ne soit trop tard : "Le Président" Georges Frêche


Pour nous changer un peu de la Tunisie (sur laquelle j’ai beaucoup écrit ces derniers temps), faisons un petit détour par le Languedoc-Roussillon.

Mieux vaut tard que jamais. Je vais vous parler du documentaire «Le Président», film d’Yves Jeuland, sorti le 15 décembre dernier, le portrait fascinant d’un personnage hors normes : Georges Frêche (mort le 24 octobre 2010 à l’âge de 72 ans).

Au passage, un mot sur la distribution cinématographique en France. Pour voir fin janvier un film sorti à la mi-décembre, il faut que le spectateur fasse beaucoup d’efforts. C’est le principe de la distribution Kleenex : on jette aussitôt après usage. Dany Boon envahit les salles et s’y installe pour des mois. Mais les autres films sont poussés dans les oubliettes. Pourtant «Le Président» avait été salué par la critique et avait bénéficié d’une très bonne couverture médiatique.

Moins d’un mois et demi après son apparition sur les écrans, le film de Jeuland est devenu très difficile à voir. Il n’est plus projeté que de manière sporadique dans trois salles à Paris. Les provinciaux sont encore moins bien lotis.

C’est mon ami FD qui m’a interpellé la semaine dernière : ‘Comment ? Tu ne l’as pas vu ? Il faut absolument que tu ailles voir «Le Président» !’ Et FD d’ajouter : ‘Ce film devrait être projeté à tous les étudiants en sciences politiques et en journalisme.’

Répondant à cette injonction pressante, j’ai donc vu «Le Président». Je ne vais pas revenir en détail sur tout ce qui a déjà été écrit sur le film.

Quelques remarques cependant :

  • Yves Jeuland nous montre Georges Frêche comme on ne l’avait jamais vu : roublard, truculent, truqueur, sincère, joyeux, épuisé. Un animal politique. On peut porter tous les jugements que l’on veut sur ce vieux bonhomme, mais il faut mettre à son crédit d’avoir accepté d’être filmé sans restriction pendant 6 mois. A l’heure des communicants castrateurs qui surprotègent les politiques, c’est une bouffée d’oxygène.
  • Le film nous fait découvrir les coulisses d’une campagne (celle des régionales en Languedoc-Roussillon) comme jamais elles n'avaient été révélées, sauf peut-être avec Raymond Depardon (pour VGE en 1974) ou avec Jeuland lui-même (les municipales parisiennes de 2001).
  • «Le Président» offre aussi un éclairage passionnant sur le fonctionnement des médias. Quand Jean-Pierre Elkabbach est en déplacement à Montpellier pour interviewer Frêche sur Europe 1, on assiste à l’entretien préalable. On voit aussi Frêche faire avec gourmandise une tournée des médias nationaux dans la capitale. C’est irrésistible de drôlerie.
  • Le travail de Jeuland est fait de sobriété, de précision et de justesse. Pas un mot de commentaire, aucune interview de Frêche ou de ses collaborateurs. Il n’y a que des scènes spontanées, filmées discrètement. Il est évident que Jeuland a réussi à faire oublier sa petite caméra numérique pour filmer ce qu’il voulait. J’imagine qu’il a accumulé des centaines d’heures de tournage. Son grand talent est d’avoir organisé de manière cohérente cette matière première abondante. Le découpage et le montage du film sont remarquables.

N’attendez pas le DVD ! Allez voir ce film avant qu’il ne disparaisse totalement des écrans. Vous ne le regretterez pas.

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Infos pratiques : Pour voir "La Président", il y a par exemple une séance ce soir à Rodez, une autre à Albertville et trois séances dans la journée toute la semaine à Montpellier. A Montpellier, c’est la moindre des choses.

vendredi 17 décembre 2010

"L'Empire du Milieu du Sud" de Jacques Perrin


Dans le film «Les Portes de la Nuit» réalisé en 1946 par Marcel Carné, on peut apercevoir un petit garçon de 5 ans. L’acteur en culottes courtes s’appelle Jacques Perrin.

Il en a fait du chemin, ce petit garçon ! Le cinéma français lui doit beaucoup. Jacques Perrin fêtera l’été prochain ses 70 ans. Et il travaille toujours. Il mène sa barque sans ostentation, sans chercher la gloriole.

Sa filmographie d’acteur est infiniment respectable mais c’est comme producteur et réalisateur qu’il imprime sa marque. On peut citer ces dernières années : «Microcosmos», «Le peuple migrateur», «Océans». Des projets ambitieux parfaitement aboutis. Il s’agit de documentaires consacrés à la nature.

Son dernier film en date, coréalisé avec Eric Deroo, est aussi un film dédié à un espace naturel, à un magnifique pays : le Vietnam. Ce film s’intitule «L’Empire du Milieu du Sud». C’est un film sur l’eau, le ciel, la terre. C’est un film sur les montagnes de l’Asie du Sud-Est, sur la forêt tropicale. C’est un film sur une couleur, la couleur verte. La couleur des feuillages luxuriants et la couleur des uniformes militaires. Car, en évoquant le Vietnam, on est confronté évidemment à la guerre, à toutes les guerres qui ont meurtri cette nation.

Jacques Perrin et Eric Deroo, pendant 10 ans, ont collecté dans le monde entier des images d’archives, souvent inédites, sur l’Histoire vietnamienne. C’est un film d’archives mais ce n’est pas un documentaire historique traditionnel.

Jacques Perrin nous propose un poème lyrique et parfois mélancolique sur le destin d’un peuple et aussi sur les étrangers qui sont passés par là. On voit se succéder les colons français, les envahisseurs japonais, les soldats américains. Au fil des époques, ces étrangers sont venus au Vietnam pour des raisons diverses. Beaucoup y sont morts. Ceux qui en sont revenus ont presque tous conservé de ce pays une nostalgie indéfinissable.

Tout au long du film, Jacques Perrin lit des textes littéraires écrits par ceux qui ont connu et aimé le Vietnam. Les textes sont d’auteurs vietnamiens, français, américains.

Jacques Perrin ne choisit volontairement pas son camp. Il montre la joie naïve des colons français : leurs fêtes familiales, leur prétention européenne, leur condescendance paternaliste à l’égard des «indigènes». Il souligne aussi l’exploitation économique implacable imposée aux Vietnamiens (20 millions d’habitants dans toute l’Indochine avant la deuxième guerre mondiale) par une poignée de blancs (20.000 Français). Il illustre ensuite l’arrivée des Japonais en 1940 et leur sauvage brutalité d’occupants. Puis les Français tentent de reconquérir le pays. Hô Ci Minh ne leur laissera guère de répit. La défaite de Dien Biem Phu est en germe. Le film raconte remarquablement, avec des images provenant des archives des deux belligérants, cette débâcle française et l’opiniâtreté des vietnamiens pauvrement armés progressant dans la jungle. La France plie bagage lamentablement. Les GI’s débarquent, massacrent et s’embourbent. Et les Etats-Unis, à leur tour, sont humiliés et s’en vont.

Jacques Perrin montre tout cela en n’oubliant pas la souffrance des soldats, de tous les soldats, et la douleur immense d’une population civile à la merci des bombes et du napalm. Il nous donne à voir également les dérives précoces de la dictature communiste dans son bastion du Nord.

C’est un film sur l’eau, le ciel, la terre et sur un peuple. C’est un document exemplaire qui donne à réfléchir. Il n’y a pas de secret : Jacques Perrin est un homme intelligent qui ne fait rien à la légère.

A la prochaine cérémonie des Césars, cette mascarade pitoyable du cinoche franchouillard, personne ne le distinguera. Jacques Perrin s’en fiche sûrement. Moi aussi.

vendredi 12 novembre 2010

Une "potiche" qui ne sonne pas creux


Dans la production généralement poussive (et pléthorique) du cinéma français, il est rare de trouver des réalisateurs qui construisent une œuvre cohérente et originale. François Ozon en est un.

En douze ans, avec une régularité de métronome, Ozon nous a offert douze longs métrages parmi lesquels je retiens : «Gouttes d’eau sur pierres brûlantes», «Sous le sable», «Huit femmes», «5x2», «Le temps qui reste». Ajoutons à cette liste son dernier film en date «Potiche» qui vient de sortir sur les écrans. Six films intéressants sur douze, c’est une belle proportion pour un homme qui n’aura que 43 ans lundi prochain (bon anniversaire, François !).

Vous avez probablement lu beaucoup de choses sur «Potiche», généralement bien accueilli par la critique. Les salles sont pleines depuis les premières projections. Les spectateurs applaudissent dès qu’apparaît le générique de fin. Sans nul doute, voici un film populaire et intelligent, pas un film sentimentalo-bobo (comme "les Petits mouchoirs" de Guillaume Canet ou les mièvreries de Marc Esposito).

«Potiche» est un film décapant, drôle et parfois loufoque. C’est aussi un film politique : critique du capitalisme, satire des élus, étude de mœurs.

Comme souvent, Ozon apporte beaucoup de soin aux détails, en particulier dans les décors et les costumes. La reconstitution du cadre de vie d’une famille bourgeoise dans les années 70 dans le nord de la France est réjouissante. J’en parle en connaissance de cause ! J’ai adoré notamment le cache-téléphone décoratif en velours qui était un grand classique de l’époque. L’ambiance giscardo-kitsch est rehaussée par la bande originale, florilège de tubes de variétés aussi surannés que la déco : Michèle Torr, le groupe ‘Il était une fois’, etc. Ozon s’amuse aussi, dans le dialogue, à insérer des anachronismes : le «casse-toi, pov con» de Nicolas Sarkozy, le ‘Chabichou’ de Ségolène Royal.

Pour incarner ses personnages, Ozon a convoqué une distribution poids lourd : Catherine Deneuve, la Potiche, est une femme au foyer méprisée, en passe de devenir une mémère mais qui obtient sa revanche, sans le secours du MLF. Deneuve est totalement décoincée dans ce rôle. A 67 ans, elle se lâche enfin, comme elle avait commencé à le faire dans «Huit femmes». Deneuve est une potiche épatante dans son survêtement criard et ses coiffures choucroutées.

Son mari, c’est le vibrionnant Fabrice Lucchini, directeur d’usine, volage et irascible. Il en fait des tonnes, comme d’habitude. Mais, pour une fois, c’est ce qu’on lui demande. Gérard Depardieu complète le trio sous les traits (énormes) du député-maire communiste du coin. Les personnages secondaires (les enfants adultes, la secrétaire, les syndicalistes) parachèvent cette plaisante galerie de portraits.

Ozon ne cherche pas à éviter l’outrance. Nous sommes, de manière assumée, dans la caricature, parfois dans le grand guignol. Après tout, le scénario est librement adapté d’une pièce de boulevard de Barillet et Grédy. Cette pièce fut jouée à la scène par Jacqueline Maillan, une actrice qui ne faisait pas dans la nuance.

Mais cette démesure n’est pas un accident. Elle est recherchée par le réalisateur qui introduit avec gourmandise le burlesque dans la comédie sociale.

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’un chef d’œuvre. Ce film est terriblement franco-français. Il n’est pas exportable car il est truffé de références purement hexagonales. Comme souvent dans le cinéma tricolore, un montage plus elliptique aurait rendu le rythme moins languissant. Dans la plupart des scènes, Ozon aurait pu couper un bon nombre de plans superflus. L’image est assez plate, sans génie particulier, du niveau d’un téléfilm. A cet égard, «Huit femmes» était cinématographiquement bien supérieur par son découpage, sa vivacité, son inventivité visuelle.

Mais ne boudons pas le plaisir réel procuré par cette «Potiche». Le cinéma français, si navrant, ne nous offre pas souvent l’occasion de sortir satisfait d’une salle.

lundi 18 octobre 2010

'The Social Network' - enfin la version française !



Tentons d'imaginer la version française du film "The Social Network" (le film sur Facebook) dont j’ai déjà parlé ici.

La version française est produite par France 3 Limousin et c'est en noir et blanc (ça fait chic et c’est moins cher).

Entre deux tournées générales de Picon Bière dans un bar de Limoges, le personnage principal, un ingénieur aux PTT incarné par Gérard Depardieu, invente le Minitel.

Tout le monde trouve ça génial dans l’hexagone. C’est un machin subventionné par de l’argent public (rien de mieux en France).

Le Minitel ne dépasse pas les frontières nationales. C’est tout ce qu’on recherche chez nous : on ne va quand même pas commencer à se faire emmerder à distance par des étrangers !

Le Minitel connaît à l’époque un essor considérable en France. Il est hélas injustement ignoré ailleurs. La France, superbe, se drape dans sa dignité.

A la fin du film, Depardieu, ingénieur des PTT vieillissant, est devant un vieux Minitel. Il tape avec frénésie : 3615 code Ulla. Personne ne répond.

dimanche 18 janvier 2009

Ciao Gérard ! Hello, Barack !

Enfin une bonne nouvelle ! Depardieu annonce au ‘Journal du Dimanche’ qu’il a l’intention de quitter la France, sans soute pour l’Italie. Vas-y, Gérard, personne ne te retient. Le cabotin national exprime aussi dans le ‘JDD’ son dégoût pour le cinéma : « J’ai très peu de plaisir à voir des films, y compris les miens. » Là encore, nous approuvons. On peut encore éprouver du plaisir à voir des films (comme « Slumdog Millionaire » évoqué ici hier), mais ce sont des films où ne figurent pas Depardieu ni aucun membre du troupeau lourdaud des acteurs et actrices français (Jugnot, Balasko, Lanvin, Deneuve, Auteuil et j’en passe.)

Sur un autre sujet, je redoute une forte remontée de l’Obamania, à l’occasion de l’investiture du nouveau président américain. Les Français, aveuglés par une méconnaissance crasse entretenue par des médias complaisants, vont vite déchanter. Ils s’imaginent qu’Obama, c’est tout à la fois Besancenot, Che Guevara et Mère Thérésa. On va se rendre compte très vite qu’Obama, tout brillant et charismatique qu’il puisse être, n’est qu’un dirigeant centriste qui s’attachera avant tout à sauver son pays de la déroute en ne faisant aucun cadeau au reste du monde. Obama sera contraint de poursuivre longtemps les guerres commencées par Bush et, en dépit de ses vagues promesses, il ne fermera pas Guantanamo la semaine prochaine.