"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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dimanche 5 mai 2013

"Mud", un vrai film qui réconcilie avec le cinéma


Le cinoche, c'est magnifique. Une heure et cinquante cinq minutes de plaisir pur aujourd'hui en voyant le film américain «Mud» réalisé par Jeff Nichols (34 ans). 
C'est son troisième film. Un scénario impeccable, une réalisation minutieuse, des acteurs exceptionnels. Ça se passe le long du Mississippi. Des bleds improbables et oubliés, des paumés, des losers. 

L'histoire, je ne la raconterai pas ici. Et surtout pas les rebondissements du dernier quart d'heure. C'est une variation moderne du western. Mais il n'y a pas de cheval. J'évoquerai les personnages, l'atmosphère. Tout est restitué avec justesse, sans misérabilisme. C'est une histoire d'amour. En fait, plusieurs histoires de ce genre qui s'entrecroisent. Une initiation aussi, un passage à l'âge adulte. La morale (la vraie) et la justice ont également leur mot à dire. Et c'est bien dit. 

Courez voir ce film. Vous y verrez notamment un acteur que l'on jugeait fadasse il y a dix ans et qui est devenu l'un des meilleurs de sa génération : Matthew McConaughey. 

Et puis, vous les sélectionneurs des Oscars à Hollywood, ça ira très mal pour vous si vous ne choisissez pas de mettre sur vos listes ce gamin exceptionnel : Tye Sheridan. Il a 16 ans (son personnage dans le film n'en a que 14). On l'avait déjà remarqué dans «The Tree of Life» de Terrence Malick, aux côtés de Brad Pitt. Là, franchement, dans «Mud», il est époustouflant. 

Mais ce n'est pas la seule raison d'aller voir ce film. Tout le reste est au même niveau. Très haut niveau. Ne pas dire «chef d'oeuvre». C'est idiot, inutile. Dire seulement que c'est un film. Un vrai. Du cinoche, vous dis-je.  

lundi 27 février 2012

"The Artist" : dans les vieilles marmites, on fait les meilleures soupes

«Flatttery will get you everywhere». La flatterie mène à tout. C'est ainsi que débute l'article du «New York Times» qui rend compte du palmarès de la cérémonie des Oscars à Los Angeles. C'est parce qu'il flatte habilement Hollywood que «The Artist» a raflé les récompenses américaines les plus convoitées. Le film avait certes déjà été distingué par d'autres jurys étrangers. Mais pour triompher dans la Mecque du cinéma, il fallait séduire les jurés en leur disant tout simplement : «Je vous aime».

«The Artist» a conquis les professionnels américains parce que c'est un film à la gloire d'Hollywood, un hommage aux origines, à l'époque très formatée des studios tout puissants. Ce système est aujourd'hui totalement éclaté. Il y a une trentaine d'années, le cinéma dit «indépendant» (aujourd'hui en déshérence) avait mis en pièces ce fonctionnement confortable dont les jurés des Oscars, attachés à un mythique «âge d'or», ont un certaine nostalgie.

Cette année, 5783 professionnels au total avaient le droit de voter. Chaque corporation vote pour ses homologues (les acteurs pour les acteurs, par exemple). Ce vaste jury est vieillissant : moyenne d'âge de 62 ans. Les hommes sont surreprésentés par rapport aux femmes et les votants issus des minorités (noirs, hispaniques, etc.) sont rares. C'est un panel généralement conservateur sur le plan artistique et esthétique. Il privilégie toujours les films «mainstream» au dépens des œuvres novatrices ou dérangeantes. Certes, «The Artist» sort de l'ordinaire dans la forme (un film muet en noir et blanc) mais son scénario est d'un grand classicisme. En outre, le film évite totalement les sujets qui fâchent : la politique, l'économie, le social. C'est rassurant.

«The Artist» est un film français mais son scénario n'a pratiquement aucune référence à la France. C'est un avantage considérable. Il est entièrement tourné en Californie, avec beaucoup d'acteurs américains ou anglo-saxons et des équipes techniques américaines. Tout cela compte beaucoup car le jury des Oscars est composé de professionnels américains. Ils votent de préférence pour leur pairs. «The Artist» est aussi un film qui ne parle pas, et surtout pas le français. Tout pour plaire. C'est du «made in France» largement délocalisé.

Le film a eu l'immense avantage d'être fortement soutenu par Harvey Weinstein, potentat américain du 7ème art, dont la machine à gagner les Oscars est redoutable. C'est lui qui a organisé l'intense tournée promotionnelle dans les médias américains à laquelle Jean Dujardin s'est si bien prêté. Si Harvey Weinstein avait défendu un autre film, «The Artist» n'aurait eu que des miettes et n'aurait sans doute pas été sélectionné. Car la grosse artillerie Weinstein fonctionne dès les premiers stades de la compétition.

«The Artist» est un bon film, largement au dessus du niveau moyen de la production française. Il tranche sur le tout venant tricolore : comédies navrantes, tourments des bobos, histoires policières vaseuses. Mais est-il pour autant le meilleur film de l'année dans le monde ? On peut vraiment se poser la question.

Les compétitions organisées au Royaune Uni, en Espagne et en France ont choisi sans hésiter «The Artist». Il n'y avait sans doute pas, dans la production européenne, un film plus rassembleur.

Du côté des Etats-Unis, les récompenses accordées à «The Artist» par les Golden Globes et les Oscars démontrent davantage le recul quantitatif et qualitatif de la production américaine. On peux dire que «The Artist» a été couronné par défaut.

La crise frappe le cinéma outre-atlantique. On y tourne moins de films, la fréquentation des salles a subi une forte chute. Les recettes sont au plus bas depuis 1995. La production américaine est beaucoup moins audacieuse et diversifiée que par le passé. Ce qui permet encore à cette industrie de fonctionner, ce sont les films d'action ou les comédies potaches pour adolescents. Ces produits standardisés ont vocation à être distribués sans difficulté dans le monde entier. Business is business. Il y a forcément un nivellement par le bas. Hollywood use jusqu'à la corde les vieilles recettes : les remakes et les suites («Ghost Rider 2», «Voyage au centre de la terre 2 », etc.)

Il reste peu de place, peu d'argent et peu de spectateurs pour des films plus exigeants ou plus originaux. C'est ainsi que «Tree of Life» (Palme d'Or à Cannes en 2011) de Terrence Malick a fait un flop au box-office américain. C'est un film magnifique mais difficile d'accès. Le travail de Malick (nominé cette année dans la catégorie des réalisateurs aux Oscars) est exceptionnel, comme pour chacun de ses films. Les Oscars ont préféré récompenser le Français Michel Hazanavicius (réalisateur de «The Artist»). Malick est pourtant un auteur majeur dont l'inventivité et le talent sont bien supérieurs à ceux du Français. Mais Malick n'entre pas dans le moule des Oscars. Et comment juger la splendeur picturale de «Tree of life» en regardant un DVD sur un écran de télé ? Les jurés des Oscars ne vont pratiquement plus au cinéma. En majorité, ils jugent les films en les voyant chez eux grâce aux DVD distribués par les organisateurs. Cela change totalement la perception.

On peut aussi regretter l'absence dans la compétition de «Drive», le remarquable film américain du danois Nicolas Winding Refn. Un marketing idiot a présenté ce film comme une énième course poursuite de bagnoles dans Los Angeles. C'est en réalité une œuvre complexe, très lente et perturbante. L'acteur principal, Ryan Gosling, propose une interprétation intériorisée, glaciale et quasi mutique. Le film n'a pas été sélectionné par les Oscars. C'est un oubli regrettable.

Dernier exemple : «The Descendants» d'Alexander Payne, avec George Clooney. Le film a connu un certain succès aux Etats-Unis. C'est un film accessible, l'un des rares de la compétition à se situer dans l'époque contemporaine, pas dans une époque révolue. Mais c'est une histoire décalée : le portrait d'une famille déboussolée dans le décor faussement paradisiaque d'Hawaï. Clooney est à contre-emploi : il joue un mari trompé qui perd ses certitudes. Il livre sans doute la meilleure performance de sa déjà longue carrière. Mais les Oscars lui ont préféré Jean Dujardin, tout à fait honorable, mais qui défend un rôle plus facile et, surtout, plus positif. L'Académie du cinéma américain redoute les prises de tête. Si Clooney avait été l'acteur principal de «The Artist» (on peut l'imaginer sans peine), il aurait décroché l'Oscar.

Ce sont ces éléments qu'il faut prendre en compte pour évaluer les 5 Oscars de «The Artist». Ne boudons pas notre plaisir. Réjouissons-nous de la reconnaissance internationale accordée à une production française. Ce n'est pas si fréquent. Mais cette année, plus encore que l'habitude, les jurés pantouflards des Oscars ont choisi la sécurité et se sont tournés vers le passé. Old is gold.

vendredi 4 février 2011

Un roi malgré lui : le discours d'un bègue




Règle numéro un : ne jamais lire les critiques avant de voir un film. Règle numéro deux : les lire à la rigueur après avoir vu le film, au risque d’être exaspéré.

J’ai vu ‘Le Discours d’un roi’, film éminemment britannique de Tom Hooper. Il s’agit de l’histoire du roi George VI, arrière-petit-fils de la reine Victoria et père de l’actuelle reine Elizabeth II.

Plus précisément, le film se focalise sur le bégaiement du duc d’York qui devint souverain par les caprices de l’Histoire : il prit la place de son frère Edward VIII qui abdiqua après moins d’un an de règne afin d’épouser Wallis Simpson, une divorcée américaine indésirable à Buckingham Palace.

Le bègue George VI est ‘Le Roi malgré lui’, pour reprendre le titre de l’opéra-comique d’Emmanuel Chabrier (qui s’intéresse à une toute autre dynastie, celle des Médicis).

George VI se retrouva roi d’Angleterre, du Pays de Galles, de l’Ecosse et de l’Irlande. L’Irlande, à son accession au trône, était encore totalement britannique. George VI fut aussi le dernier empereur des Indes.

Il régna également pendant quinze ans sur des dominions britanniques comme le Canada, l’Australie et les autres possessions de la couronne dans les Caraïbes et ailleurs, jusqu’à Hong Kong.

Vaste territoire pour un homme qui ne sait pas aligner deux phrases de suite sans trébucher ! Gaucher contrarié, élève médiocre, enfant déconsidéré par la famille Windsor, le prince était handicapé par ce bégaiement dont il cherchait à tout prix à se défaire.

J’ai pensé furtivement à un souverain bègue qui règne aujourd’hui : Albert de Monaco. Le prince monégasque est parfaitement bilingue (grâce à sa mère Grace Kelly). Albert ne bégaie pas en anglais mais il bégaie en français. Je l'ai constaté personnellement en le rencontrant.


'Le Discours d'un Roi' raconte une histoire vraie : la confrontation entre un aristocrate et un orthophoniste autodidacte, extravagant et australien. Ce dernier va réussir à faire parler presque normalement celui qui devient le roi.

Nous sommes dans les années 30. Un instrument de communication devient prépondérant : la radio que l’on appelle encore la TSF. En Allemagne, Adolf Hitler excelle au micro. Le roi d’Angleterre bafouille. Et c’est lui qui doit galvaniser son peuple au micro de la BBC, encore dotée d’un matériel primitif et envahissant. L’appareillage de l’époque, très bien montré dans le film, ravira les passionnés de l’histoire de la radio.

Evidemment, tout est bien qui finit bien : grâce aux méthodes excentriques de son ‘coach vocal’, le roi bredouillant réussit à prononcer un discours radiodiffusé crucial, au moment où les Britanniques entrent en guerre contre l’Allemagne. C’est la scène finale très intense, dans la grande tradition du ‘climax’, chère aux canons hollywoodiens.

Le film fait donc naturellement partie des grands favoris pour la prochaine cérémonie des Oscars qui aura lieu le 27 février. Il dispose de tous les ingrédients qui plaisent généralement à l’Académie du cinéma américain : une narration simple, une cinématographie léchée, de beaux décors et de jolis costumes, une ‘happy end’ et des acteurs au meilleur de leur forme.

Les scènes en duo entre le roi (Colin Firth) et l’orthophoniste (Geoffrey Rush) sont magistralement interprétées.


Hollywood adore aussi les films décrivant un handicap ou des troubles psychiques et en a couronné plusieurs : ‘Rain Man’ (1989), ‘Forrest Gump’ (1995), ‘A Beautiful Mind’ (2002).

Il y a aussi dans ‘Le Discours d’un Roi’ quelques réminiscences de ‘My Fair Lady’ récompensé aux Oscars de 1964. Le film de George Cukor est l’adaptation de la pièce ‘Pygmalion’ de George Bernard Shaw. Dans cette histoire très anglaise, un professeur de diction de la bonne société fait le pari de transformer les manières gauches et vulgaires d’une petite fleuriste, issue du peuple, en celles d’une aristocrate, une Lady.

Dans ‘Le Discours d’un Roi’, on retrouve la même dimension maïeutique mais inversée : c’est l’aristocrate handicapé par son bégaiement qui fait appel à l’homme du peuple (l’orthophoniste).

J’évoquais en commençant les critiques parfois exaspérantes. Tout en concédant qu’il s’agit d’un bon film, ‘Télérama’ et ‘Le Monde’ ont fait la fine bouche : imprécisions historiques, numéros d’acteurs, etc. De leur côté, 'Les Inrocks" flinguent consciencieusement et avec mépris le long métrage de Tom Hooper : "tragi-comédie archaïque et racoleuse (...) navet publicitaire au puissant parfum de naphtaline."

J’ai bien fait, comme je le fais toujours, de lire ces critiques après avoir vu le film.

Ce qui compte au cinéma, n’en déplaise aux grincheux, c’est aussi (mais pas obligatoirement) de passer deux heures de plaisir et d’émotion dans l’obscurité. En cela, ‘Le Discours d’un Roi’ remplit parfaitement son rôle.

En sortant de la salle, j’ai remercié les frères Lumière et leurs prédécesseurs de la fin du XIXème siècle d’avoir façonné cette magnifique invention.

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Voici la bande annonce de ce film (qu'il faut absolument voir en version originale)