"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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dimanche 5 mai 2013

"Mud", un vrai film qui réconcilie avec le cinéma


Le cinoche, c'est magnifique. Une heure et cinquante cinq minutes de plaisir pur aujourd'hui en voyant le film américain «Mud» réalisé par Jeff Nichols (34 ans). 
C'est son troisième film. Un scénario impeccable, une réalisation minutieuse, des acteurs exceptionnels. Ça se passe le long du Mississippi. Des bleds improbables et oubliés, des paumés, des losers. 

L'histoire, je ne la raconterai pas ici. Et surtout pas les rebondissements du dernier quart d'heure. C'est une variation moderne du western. Mais il n'y a pas de cheval. J'évoquerai les personnages, l'atmosphère. Tout est restitué avec justesse, sans misérabilisme. C'est une histoire d'amour. En fait, plusieurs histoires de ce genre qui s'entrecroisent. Une initiation aussi, un passage à l'âge adulte. La morale (la vraie) et la justice ont également leur mot à dire. Et c'est bien dit. 

Courez voir ce film. Vous y verrez notamment un acteur que l'on jugeait fadasse il y a dix ans et qui est devenu l'un des meilleurs de sa génération : Matthew McConaughey. 

Et puis, vous les sélectionneurs des Oscars à Hollywood, ça ira très mal pour vous si vous ne choisissez pas de mettre sur vos listes ce gamin exceptionnel : Tye Sheridan. Il a 16 ans (son personnage dans le film n'en a que 14). On l'avait déjà remarqué dans «The Tree of Life» de Terrence Malick, aux côtés de Brad Pitt. Là, franchement, dans «Mud», il est époustouflant. 

Mais ce n'est pas la seule raison d'aller voir ce film. Tout le reste est au même niveau. Très haut niveau. Ne pas dire «chef d'oeuvre». C'est idiot, inutile. Dire seulement que c'est un film. Un vrai. Du cinoche, vous dis-je.  

mardi 28 juin 2011

"Une séparation" : le pour et le contre

Quand la critique cinéma est à ce point unanime, je ne reste pas indifférent. Je vais voir le film en question. J’y vais même en sachant que le sujet ne va guère me passionner : une histoire de séparation, un divorce, un couple qui se déchire.

Circonstance aggravante : le tout se passe à Téhéran. Deux heures en langue farsi avec sous-titres. Et c’est un film avec beaucoup de dialogues. Beaucoup de lecture, donc. Avec l’anglais et, dans une moindre mesure, avec quelques langues européennes courantes, je me débrouille. Mais, je l’avoue, en farsi, je suis nul.
J’ai donc vu «Une séparation», long métrage acclamé par tous les folliculaires spécialisés. Et plébiscité aussi par le public : les entrées sont inespérées pour un film a priori rébarbatif (chamailleries conjugales en Iran).

Je dois à la vérité de dire que ce film abonde de qualités. L’interprétation est exceptionnelle. Ces acteurs et actrices inconnus de nous sont remarquables. Ils ont été récompensés à juste titre dans leur ensemble par le palmarès du festival de Berlin. Le scénario est d’une grande justesse : il combine un suspens judiciaire à une histoire intime complexe. En prime : un aperçu absolument inédit de la vie quotidienne dans la bourgeoisie de Téhéran à notre époque. Rien que pour ça, «Une séparation» mérite largement d’être vu.

Mais (car il y a un «mais») je n’ai pas été emporté par ce film. J’exprime d’abord des réserves esthétiques. La cinématographie est pauvre. La plupart des plans, filmés à l’épaule avec une longue focale, sont brouillons. Le réalisateur Asghar Farhadi nous inflige aussi souvent des plans fixes interminables, mal cadrés, mal fichus. Le découpage et le montage sont dignes d’un télé-film. C’est un film moche, malgré son intensité dramatique indéniable.

Le fond de l’histoire m’intéresse peu (c’est un point de vue totalement subjectif) : la brouille d’un couple, les tourments de la fille adolescente déchirée entre son père et sa mère, le conflit entre la famille bourgeoise et les «gens du peuple». Tout cela est très convenu. "Ça pourrait se passer à Paris", disait une spectatrice à la sortie.

Plus difficile à mesurer : le poids de la censure des mollahs. Il est évident que le réalisateur s’efforce sans cesse de ne pas dépasser les limites imposées par le régime : aucune critique de la justice, aucune remise en cause du poids de la bureaucratie, pas un mot qui pourrait contrecarrer directement les dogmes religieux. Ceux-ci sont acceptés et validés tout au long du film.

Comment faire autrement ? Réaliser un film en Iran actuellement n’est pas une mince affaire. Asghar Farhadi est allé aussi loin qu’il a pu. Mais on sent en permanence les contraintes qui le limitent.

Telles sont les réserves que j’exprime à l’égard de ce film au demeurant fort honorable. Mieux que ça : il est évident que Asghar Farhadi pourrait un jour nous offrir un grand film s’il n’était plus prisonnier du carcan politique et religieux de son pays. Il a le sens du récit, il sait choisir et diriger ses acteurs. Avec davantage de moyens techniques, il pourrait aussi parfaire ses images, actuellement pauvrettes et chaotiques.

«Une séparation» est un film à voir, pour prendre date. Mais ce n’est assurément pas le chef-d’œuvre annoncé avec précipitation. 

mardi 24 mai 2011

Terrence Malick : la vertu du silence


La meilleure surprise du festival de Cannes, c’est l’absence du réalisateur Terrence Malick au moment de la remise de sa Palme d’Or pour «Tree of life». Malick était pourtant présent à Cannes. Mais il ne s’est pas montré en public une seule fois : pas d’interview, pas de conférence de presse et encore moins de déclaration de remerciement après l’obtention de sa récompense.

On sait que l’homme est incorrigiblement discret et timide. Il est surtout d’une grande cohérence intellectuelle. Sa position est hautement estimable : «Voyez mes films, je n’ai rien à ajouter.»

Cette attitude est saine et salutaire. Les déclarations des artistes en tous genres à propos de leur œuvre ou de leur performance sont presque toujours superflues et parfois contreproductives. Le dernier exemple en date, ce sont, toujours à Cannes, les propos imbéciles de Lars Von Trier qui, devant les journalistes, a exprimé une certaine sympathie pour Hitler. Il s’en est mordu les doigts.

D’une manière générale, sauf exceptions, je pense que les médias devraient s’abstenir d’interroger les écrivains, les cinéastes, les acteurs et les chanteurs. En disant cela, j’ai bien conscience que je prive les télés, les radios et les journaux d’une part importante de leur matière première.

Personne n’a jamais interviewé Marcel Proust. Son œuvre se suffit à elle-même. Au début de sa carrière de romancier, Michel Tournier n’accordait presque jamais d’entretiens à la presse. C’est dans cette période qu’il a écrit ses meilleurs livres. Même remarque pour JMG Le Clézio, invisible et mystérieux à ses débuts et dont la qualité littéraire a baissé dès lors qu’il a succombé au mirage des plateaux de télé.

Le plus pur exemple de l'écrivain mutique (et mythique), c'est JD Salinger. Pas un mot en dehors de ceux de ses livres. C'est autre chose que Guillaume Musso et Marc Lévy...


Il y a des exceptions. Par exemple dans les cinéastes, les entretiens avec François Truffaut sont intéressants. Pas tellement parce qu’il parlait de son travail mais surtout parce qu’il parlait très bien du cinéma. Et quand Truffaut fait parler Hitchcock, c'est passionnant. Il en va de même pour Chabrol qui parlait, lui aussi, très bien du cinéma, mieux sans doute qu’il n’en faisait lui-même.


Les interviews de chanteurs sont les pires. Sauf s’il s’agit de personnages à forte densité comme Ferré, Brel ou Brassens. Et ces trois-là détestaient les questions des journalistes. Un autre exemple récent, c’est Gérard Manset dont la parole est rare depuis 40 ans. Manset était l’invité de France-Inter ce matin. C’est un petit événement car, en général, il n’accorde jamais d’interview. Une fois tous les dix ans, il parle. Quand on s’exprime publiquement de manière si sporadique, on dit forcément des choses un peu plus essentielles que si on bavasse devant un micro toutes les semaines.

Que les cinéastes français s’inspirent de l’exemple de Terrence Malick : qu’ils fassent de très bons films et qu’ils se taisent. Après, on verra si on a vraiment envie de les entendre.

samedi 14 mai 2011

Nicolas Sarkozy préfère "Les Tudors" à "La conquête"


Ce qui doit énerver Nicolas Sarkozy (et Dieu sait qu’il s’énerve vite), c’est que le film «La Conquête» qui retrace son arrivée au pouvoir en 2007 soit présenté au festival de Cannes «hors compétition». Hors compétition, ça ne lui ressemble pas. Nicolas Sarkozy est toujours dans la compétition.
Le film sortira en salle la semaine prochaine après sa projection sur la Croisette. Le président de la République a fait de très longues confidences à Télérama pour expliquer qu’il ne souhaitait pas voir le film pour «protéger sa santé mentale». Tiens donc.
Je n’en crois pas un mot. Je suis convaincu qu’il va se procurer un DVD dans les meilleurs délais. Cela ne devrait pas poser de problème, il a le pouvoir de se faire une petite projection privée en catimini. Peut-être sans Carla. Car l’autre héroïne du film, c’est Cécilia.
Dans cette longue déclaration, le chef de l’Etat multiplie les références au cinéma qu’il dit aimer passionnément. Voici le verbatim présidentiel, recueilli pour Télérama par Fabienne Pascaud.
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­­­­­­­­­ «Je n'ai décidément pas envie de voir La Conquête. En général, je ne lis pas ce qu'on écrit sur moi. Parce que je ne suis jamais content. Si c'est critique, je trouve ça injuste ; si c'est laudateur, ça ne l'est jamais assez... Alors, est-ce la peine ?
J'ai un principe : respecter la liberté de création. On s'attendait par exemple à ce que j'essaie de m'opposer à ce que La Conquête aille à Cannes, ou encore à ce que je veuille voir le film avant la projection pour contrôler ce qui s'y dit. Pas du tout ! J'aime trop le cinéma pour me plaindre, même si le film ne me plaisait pas ou me faisait du mal. De toute façon, ça servirait à quoi ? Mieux vaut une bonne psychanalyse pour accepter son image que voir son intimité mise en scène, non ? Et ne me parlez pas de films anglais récents sur des personnages politiques vivants, tels ceux de Stephen Frears sur Tony Blair ou Gordon Brown : ils ne s'attaquaient pas à leur vie privée, comme on me dit que c'est ici le cas. Et sans avoir fait pour moi la moindre enquête préliminaire... Comme vous le savez, mon existence a changé depuis cette période, c'est aussi par respect pour ma femme, Carla, que je ne verrai pas ce film. Pour protéger ma santé mentale, enfin. Le narcissisme n'est jamais la bonne solution, et trop de narcissisme rend fou.
J'ai juste vu Denis Podalydès, qui m'avait écrit une très longue lettre, une fois le film fini. Je l'ai appelé pour l'en remercier. Nous nous sommes rencontrés. J'ai été étonné en le voyant qu'il puisse m'incarner à l'écran, il semblait si fragile ! Mais la magie du cinéma… Et le talent du comédien…
Je vois entre cent cinquante et cent quatre-vingts films par an. Comme les dîners en ville m'ennuient, je les évite le plus possible. Je rentre tôt, et près d'un soir sur deux, avec Carla, je regarde un film avant de me mettre au travail. Ça me fait partir, m'envoler, grandir. Je suis éclectique. Actuellement je me passionne pour Les Tudors – oui, j'appelle ça du cinéma ! Je trouve qu'il y a bien plus de créativité dans les grandes séries anglo-saxonnes comme 24 Heures chrono, Mad Men, Dexter ou Breaking bad que dans certains films.
Je viens de découvrir L'Atalante, de Jean Vigo, et moi qui suis un sentimental, j'ai adoré cette histoire d'amour-là, si magiquement filmée, interprétée. Je n'aime pas un style en particulier, j'aime juste ce que je trouve bien, et alors je suis du genre compulsif : je peux voir aussi bien à la suite les six Gendarme, de Jean Girault, avec Louis de Funès, que les deux tiers des cinquante-trois Hitchcock (je préfère la première période anglaise), tout Capra, Lubitsch ou Dreyer. Je pleure devant Ordet... Et je viens de découvrir les Marx Brothers ! J'ai du retard à rattraper...
Woody Allen, avec qui Carla vient de jouer un petit rôle, je le connaissais, bien sûr, et j'ai tout vu aussi, avec un faible pour Match Point et Annie Hall. Vous semblez un peu choquée que la Première dame de France, comme vous dites, fasse un peu de cinéma. Mais Carla est une artiste ! Vous ne voudriez pas que je défende l'indépendance des femmes, leur droit à être elles-mêmes et leur égalité avec les hommes et que j'interdise à la mienne de vivre sa vie ! La France peut être fière d'avoir une Première dame autonome.
Non, n'insistez pas, je ne verrai pas La Conquête pour vous donner mon point de vue sur le scénario, la mise en scène, la performance des acteurs. Trop de communication en tout genre devient pernicieux. Je sais de quoi je parle. Et je n'ai pas besoin de me voir en personnage de fiction pour connaître la part de création, d'art presque, qu'il peut y avoir dans le rôle de président de la République : créer l'émotion dans les grandes salles de meeting, par exemple. Vous savez, chaque acte dans la vie d'un président est une forme de création.»
©Télérama
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Voilà. Nicolas Sarkozy pense être un créateur, un créateur politique. Ses goûts cinématographiques vont de Dreyer à la série des «Gendarmes». C’est un champ assez vaste... Il voit 150 à 180 films par an ! Un tous les deux jours... Il aime «24 heures chrono». Forcément.

Il regarde en ce moment la série des «Tudors». Excellente série qui raconte la vie tumultueuse à la cour d’Angleterre dès le début du règne d’Henry VIII. Les épisodes sont tous brillants et remarquablement réalisés. Nicolas Sarkozy a raison : c’est mieux que de la télé, c’est vraiment du cinéma. C’est une superbe description, magnifiquement interprétée, des luttes de pouvoir au plus haut niveau. Pas étonnant que cela intéresse l’occupant de l’Elysée. Ça change de la politicaillerie quotidienne. Les «Tudors», c’est plus grisant que la trahison de Chirac au profit de Balladur, les bisbilles Clearstream, la guéguerre contre Villepin et Borloo. Et à l’époque, le roi d’Angleterre pouvait faire trancher la tête de ses ennemis et multiplier les conquêtes féminines sans que personne n’y trouve rien à redire. Par comparaison, «La Conquête» va paraître bien fade...

Je pense néanmoins que Nicolas Sarkozy ne résistera pas à la tentation de regarder le long métrage français où il apparaît dans le rôle du monarque. On a les «Tudors» qu’on mérite. 

mercredi 11 mai 2011

Cannes : deux rediffusions pour le festival

A l’occasion de l’ouverture du festival du cinéma à Cannes, Anyhow vous offre deux rediffusions de circonstance.

D’abord une petite note sur le nouveau Woody Allen qui est projeté ce soir.  

MIDNIGHT IN PARIS (cliquez ici)

Et pour les festivaliers qui voudraient un instant échapper à la cohue et aux paillettes, Anyhow propose une petite excursion maritime (et spirituelle), à quelques encablures de la Croisette.

L’ILE DE SAINT-HONORAT (cliquez ici)

Bon festival à tous !

vendredi 25 février 2011

Alain Delon au théâtre avec sa fille Anouchka

J’ai vu Alain Delon sur la scène du théâtre des Bouffes Parisiens dans cette pièce écrite pour lui aux petits oignons par Eric Assous et intitulée «Une journée ordinaire», un texte sur mesure qui nous présente un père veuf et vieillissant, inconsolé de la mort de son épouse dans un accident de voiture. Le père vit avec sa fille unique de 20 ans qui cherche à acquérir son indépendance. C’est le propos du spectacle joliment mis en scène par Jean-Luc Moreau. Deux heures sans entracte.

Au bout du compte, le tout fonctionne très bien. Les dialogues sonnent juste. Pour ajouter du piquant à l’affaire, Delon a face à lui une jeune actrice qui est sa propre fille, Anouchka Delon, dont la mère néerlandaise Rosalie van Breemen a donné également à Delon un fils.

Anouchka a l’âge du rôle : 20 ans. Elle se débrouille très bien en donnant la réplique à son illustre père. Pour compléter la distribution, on trouve Elisa Servier, comédienne chevronnée (qui incarne la maîtresse cachée du père veuf) et un débutant, Christophe de Choisy (le petit ami d’Anouchka, à la scène comme à la ville). Pendant les moments que ce jeune homme inconnu partage avec Delon, je me suis demandé ce qu’il ressentait en étant confronté à ce monstre sacré toujours en vie.

Je ne dirai pas que c’est la pièce la plus inventive que j’aie jamais vue. C’est un écrin adroitement préfabriqué pour mettre Delon en valeur. Il a le beau rôle de bout en bout, y compris à la fin où il craque nerveusement et éclate en sanglots, seul en scène.

C’est du théâtre assez conventionnel mais très honnêtement produit et interprété.

On passe, à dire vrai, un moment fort agréable et le public est conquis.

Et puis, après tout, on vient pour voir Delon «en vrai».

Notre pays compte assez peu de stars. Delon n’a jamais rien fait à Hollywood mais c’est quand même une star. Il est le premier à en être convaincu.

Son début de carrière cinématographique est éblouissant, en commençant par «Plein soleil» (René Clément – 1960) où il est lumineux et rayonnant de beauté.
Suivent aussi : «Rocco et ses frères» (Visconti – 1961), «L’éclipse» (Antonioni – 1962), «Le guépard» (Visconti – 1963). Rien que ça, ce n’est pas rien.

Le reste de sa filmographie est beaucoup plus inégal, avec une brassée de navets navrants. Dans la longue liste des films de Delon, on peut néanmoins distinguer «Le Samouraï» (1967) et «Le cercle rouge» (1970) de Jean-Pierre Melville ou encore «Monsieur Klein» (Joseph Losey – 1976).

Bref, c’est Delon, l’homme qui parle de lui à la troisième personne, immense vedette en Asie, personnage infatué de lui-même mais acteur infatigable qui, sous une apparence bourrue, fait preuve de sincérité et de générosité. Le bonhomme paie de sa personne depuis très longtemps.

Alain Delon a maintenant 75 ans. Oui, déjà ! Il est tous les soirs au théâtre avec sa fille. Il a l’air d’y prendre un vrai plaisir et ce plaisir se transmet dans la salle.

On ne demande rien de plus à un acteur.

vendredi 4 février 2011

Un roi malgré lui : le discours d'un bègue




Règle numéro un : ne jamais lire les critiques avant de voir un film. Règle numéro deux : les lire à la rigueur après avoir vu le film, au risque d’être exaspéré.

J’ai vu ‘Le Discours d’un roi’, film éminemment britannique de Tom Hooper. Il s’agit de l’histoire du roi George VI, arrière-petit-fils de la reine Victoria et père de l’actuelle reine Elizabeth II.

Plus précisément, le film se focalise sur le bégaiement du duc d’York qui devint souverain par les caprices de l’Histoire : il prit la place de son frère Edward VIII qui abdiqua après moins d’un an de règne afin d’épouser Wallis Simpson, une divorcée américaine indésirable à Buckingham Palace.

Le bègue George VI est ‘Le Roi malgré lui’, pour reprendre le titre de l’opéra-comique d’Emmanuel Chabrier (qui s’intéresse à une toute autre dynastie, celle des Médicis).

George VI se retrouva roi d’Angleterre, du Pays de Galles, de l’Ecosse et de l’Irlande. L’Irlande, à son accession au trône, était encore totalement britannique. George VI fut aussi le dernier empereur des Indes.

Il régna également pendant quinze ans sur des dominions britanniques comme le Canada, l’Australie et les autres possessions de la couronne dans les Caraïbes et ailleurs, jusqu’à Hong Kong.

Vaste territoire pour un homme qui ne sait pas aligner deux phrases de suite sans trébucher ! Gaucher contrarié, élève médiocre, enfant déconsidéré par la famille Windsor, le prince était handicapé par ce bégaiement dont il cherchait à tout prix à se défaire.

J’ai pensé furtivement à un souverain bègue qui règne aujourd’hui : Albert de Monaco. Le prince monégasque est parfaitement bilingue (grâce à sa mère Grace Kelly). Albert ne bégaie pas en anglais mais il bégaie en français. Je l'ai constaté personnellement en le rencontrant.


'Le Discours d'un Roi' raconte une histoire vraie : la confrontation entre un aristocrate et un orthophoniste autodidacte, extravagant et australien. Ce dernier va réussir à faire parler presque normalement celui qui devient le roi.

Nous sommes dans les années 30. Un instrument de communication devient prépondérant : la radio que l’on appelle encore la TSF. En Allemagne, Adolf Hitler excelle au micro. Le roi d’Angleterre bafouille. Et c’est lui qui doit galvaniser son peuple au micro de la BBC, encore dotée d’un matériel primitif et envahissant. L’appareillage de l’époque, très bien montré dans le film, ravira les passionnés de l’histoire de la radio.

Evidemment, tout est bien qui finit bien : grâce aux méthodes excentriques de son ‘coach vocal’, le roi bredouillant réussit à prononcer un discours radiodiffusé crucial, au moment où les Britanniques entrent en guerre contre l’Allemagne. C’est la scène finale très intense, dans la grande tradition du ‘climax’, chère aux canons hollywoodiens.

Le film fait donc naturellement partie des grands favoris pour la prochaine cérémonie des Oscars qui aura lieu le 27 février. Il dispose de tous les ingrédients qui plaisent généralement à l’Académie du cinéma américain : une narration simple, une cinématographie léchée, de beaux décors et de jolis costumes, une ‘happy end’ et des acteurs au meilleur de leur forme.

Les scènes en duo entre le roi (Colin Firth) et l’orthophoniste (Geoffrey Rush) sont magistralement interprétées.


Hollywood adore aussi les films décrivant un handicap ou des troubles psychiques et en a couronné plusieurs : ‘Rain Man’ (1989), ‘Forrest Gump’ (1995), ‘A Beautiful Mind’ (2002).

Il y a aussi dans ‘Le Discours d’un Roi’ quelques réminiscences de ‘My Fair Lady’ récompensé aux Oscars de 1964. Le film de George Cukor est l’adaptation de la pièce ‘Pygmalion’ de George Bernard Shaw. Dans cette histoire très anglaise, un professeur de diction de la bonne société fait le pari de transformer les manières gauches et vulgaires d’une petite fleuriste, issue du peuple, en celles d’une aristocrate, une Lady.

Dans ‘Le Discours d’un Roi’, on retrouve la même dimension maïeutique mais inversée : c’est l’aristocrate handicapé par son bégaiement qui fait appel à l’homme du peuple (l’orthophoniste).

J’évoquais en commençant les critiques parfois exaspérantes. Tout en concédant qu’il s’agit d’un bon film, ‘Télérama’ et ‘Le Monde’ ont fait la fine bouche : imprécisions historiques, numéros d’acteurs, etc. De leur côté, 'Les Inrocks" flinguent consciencieusement et avec mépris le long métrage de Tom Hooper : "tragi-comédie archaïque et racoleuse (...) navet publicitaire au puissant parfum de naphtaline."

J’ai bien fait, comme je le fais toujours, de lire ces critiques après avoir vu le film.

Ce qui compte au cinéma, n’en déplaise aux grincheux, c’est aussi (mais pas obligatoirement) de passer deux heures de plaisir et d’émotion dans l’obscurité. En cela, ‘Le Discours d’un Roi’ remplit parfaitement son rôle.

En sortant de la salle, j’ai remercié les frères Lumière et leurs prédécesseurs de la fin du XIXème siècle d’avoir façonné cette magnifique invention.

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Voici la bande annonce de ce film (qu'il faut absolument voir en version originale)



jeudi 6 janvier 2011

Deux films pour l'Epiphanie

Mike Leigh -  Sofia Coppola 
Au milieu du brouhaha technologique de la production cinématographique à l’esbroufe qui encombre désormais les écrans, voici deux films spéciaux qui font de l’effet sans effets spéciaux et qui explorent de multiples dimensions sans lunettes 3D, avec relief. Deux films que j’ai vus l’un après l’autre.
Etrangement, ils n’en forment qu’un, malgré des contextes radicalement différents. Ils racontent, de part et d’autre de l’Atlantique, la même histoire : la fuite du temps, la difficulté de vivre, quelques petits bonheurs et, au passage, la vacuité de notre époque. Le «spleen» avait dit Baudelaire. Le spleen de notre nouveau millénaire.
Ces deux films sont «Another Year» du Britannique Mike Leigh et «Somewhere» de l’Américaine Sofia Coppola.
On pourrait presque inventer un titre commun : «Somewhere, another year». En français : «Quelque part, encore une année».
«Another Year» nous introduit dans la maison d’un couple de sexagénaires de la banlieue de Londres. Leur loisir favori : cultiver un petit jardin potager, au rythme très marqué des quatre saisons. C’est un couple banal mais uni. Ils s’aiment depuis toujours. Ils vivent dans le confort mais ne roulent pas sur l’or. C’est le mari qui fait la cuisine et il la fait très bien, avec les produits du jardin. Vaste et chaleureuse, la cuisine est le décor principal du film.
C’est là que passent et repassent les autres personnages. On y voit souvent une collègue de travail, une femme paumée, hystérique et frustrée, en mal d’amour. Parfois invité également dans la cuisine, un vieil ami à la dérive, affreusement seul, obèse et alcoolique. Le fils du couple vient plus rarement. C’est un trentenaire placide qui n’a toujours pas de fiancée. Mais, au fil des mois, ça va s’arranger.
Voilà pour le scénario : il n’y a pas de vrai début et pas de conclusion non plus. C’est une tranche de vie, un échantillon : une année, quatre saisons. On imagine que l’histoire va continuer avec les mêmes protagonistes après le générique de fin. Il n’y a que la mort qui, peu à peu, viendra à bout de ces existences ordinaires. Mike Leigh l’évoque d’ailleurs avec un décès, des funérailles et une crémation. N’allez pas croire que c’est un film misérabiliste et pessimiste. C’est une chronique du quotidien qui a souvent des allures de comédie servie par des interprètes inconnus ou presque, tous exceptionnels de justesse.
«Somewhere» nous plonge dans un univers complètement à l’opposé. Nous sommes au «Château Marmont», l’hôtel californien situé sur Sunset Boulevard, à West Hollywood. C’est la cage dorée des stars. Sofia Coppola nous avait déjà transportés dans un hôtel de luxe, à Tokyo, dans «Lost in translation». Un hôtel, c’est un lieu de passage, du provisoire. Rien à voir avec le cadre choisi par Mike Lee et sa maison londonienne, point d’ancrage et de stabilité.
Le personnage central de «Somewhere» est un acteur très célèbre, de la dimension de George Clooney. Tout le monde le connaît et le reconnaît à Los Angeles et dans le reste du monde. La réalisatrice n’a pas choisi une vedette trop connue pour l’incarner. Le rôle de l’acteur starifié est joué par l’excellent Stepen Dorff, encore loin actuellement du haut de l’affiche.
Dans le film, c’est un trentenaire riche et adulé mais c’est un homme désorienté. On le sait dès les premières images : pour tuer le temps entre deux tournages, il prend le volant de sa Ferrari pour pousser des pointes de vitesse dans le désert en revenant sans cesse à son point de départ. Il tourne des films et il tourne en rond.
Comme dans le film anglais, vous ne trouverez pas d’intrigue particulière, pas de rebondissements spectaculaires. Le personnage principal s’ennuie. Il se distrait en dépensant son argent. On sait ce que Blaise Pascal a dit des «distractions». L’acteur hollywoodien est jeune, beau, renommé. Mais sa vie est creuse.
La lueur de joie intervient avec l’apparition radieuse de sa fille de 11 ans. L’ex-compagne de l’acteur la lui confie pour une durée indéterminée. L’enfant, presque une jeune fille, s’installe à l’hôtel dans l’existence désœuvrée de son père. Un mot sur la jeune interprète, Elle Faning. A l’écran, elle est parfaite : espiègle, gracieuse, mélancolique et toujours belle.
Entre le père et la fille va s’installer une complicité inquiète et maladroite. Comme dans le film de Mike Leigh, on cuisine, car dans sa suite luxueuse de l’hôtel « Château Marmont », l’acteur dispose précisément d’une cuisine. Et c’est la fille qui mitonne pour sa star de papa des plats et des petits déjeuners savoureux. Comme dans le film de Mike Leigh, il n’y a ni début, ni épilogue. Et surtout pas de «happy end».
Sofia Coppola ne nous offre pas une œuvre facile d’accès. On retrouve chez elle l’exigence imposée par Antonioni, pour donner une référence commode. J’ai vu, pendant la projection, des spectateurs quitter la salle. J’en ai vu aussi déserter au bout d’une demi-heure pendant le film de Mike Leigh. N’espérez pas voir du cinéma de divertissement. C’est beaucoup mieux que cela.
Ce qui rapproche aussi ces deux films que tout sépare a priori, c’est leur rythme volontairement très lent. Les deux cinéastes prennent leur temps. Ils ne s’interdisent pas de présenter de longs plans fixes, sans dialogue. C’est tout le contraire de la culture du zapping et du montage saccadé des vidéo-clips. Notre époque pressée a peur du silence et des moments où, croit-on, il ne se passe rien. C’est pourtant dans ces moments-là qu’on peut faire passer beaucoup de choses. On retrouve des qualités similaires, la même intensité, dans le travail cinématographique accompli récemment par Xavier Beauvois dans «Des hommes et des dieux».
«Another Year», «Somewhere». En apparence, aucun rapport : un jardin potager et une maison de la banlieue de Londres face au clinquant du star-system d’Hollywood. Et pourtant, c’est la même réflexion sur le sens de la vie, sur les rapports humains et sur la solitude.
Dans le film anglais, cette solitude ne touche pas le couple de sexagénaires, aimants et apaisés. Mais tous les autres personnages en souffrent, à des degrés divers. Dans le film californien, l’acteur et sa fille, pourtant réunis, sont également très seuls.
Dans les deux films, au milieu de la monotonie, des larmes et de l’angoisse, surgissent pourtant des instants fugaces de gaieté ou de félicité, presque de plénitude. Des «épiphanies» telles que les définissait James Joyce.
L’écrivain irlandais a donné à ce mot un sens quasi mystique, en tout cas esthétique. L’épiphanie permet, selon Joyce, de transcender le réel. C'est l'irruption dans le champ de la conscience d'une expérience, d'un objet, d'une personne ou d'un fait quotidien sous une forme chargée d'émotion intense, susceptible d'ajouter de la valeur au monde. Ces épiphanies, souvent minuscules, ponctuent ces deux films.
Si nous y prêtons attention, ces épiphanies parsèment également nos vies. Il faut savoir les saisir. Elles permettent de surmonter la déréliction, propre à la condition humaine.
Vous choisirez votre définition de la déréliction, chrétienne ou sartrienne, avec ou sans Dieu.
Il n’y a pas de hasard. J’ai vu ces deux films l’avant-veille et la veille de la fête de l’Epiphanie célébrée aujourd’hui.

vendredi 17 décembre 2010

"L'Empire du Milieu du Sud" de Jacques Perrin


Dans le film «Les Portes de la Nuit» réalisé en 1946 par Marcel Carné, on peut apercevoir un petit garçon de 5 ans. L’acteur en culottes courtes s’appelle Jacques Perrin.

Il en a fait du chemin, ce petit garçon ! Le cinéma français lui doit beaucoup. Jacques Perrin fêtera l’été prochain ses 70 ans. Et il travaille toujours. Il mène sa barque sans ostentation, sans chercher la gloriole.

Sa filmographie d’acteur est infiniment respectable mais c’est comme producteur et réalisateur qu’il imprime sa marque. On peut citer ces dernières années : «Microcosmos», «Le peuple migrateur», «Océans». Des projets ambitieux parfaitement aboutis. Il s’agit de documentaires consacrés à la nature.

Son dernier film en date, coréalisé avec Eric Deroo, est aussi un film dédié à un espace naturel, à un magnifique pays : le Vietnam. Ce film s’intitule «L’Empire du Milieu du Sud». C’est un film sur l’eau, le ciel, la terre. C’est un film sur les montagnes de l’Asie du Sud-Est, sur la forêt tropicale. C’est un film sur une couleur, la couleur verte. La couleur des feuillages luxuriants et la couleur des uniformes militaires. Car, en évoquant le Vietnam, on est confronté évidemment à la guerre, à toutes les guerres qui ont meurtri cette nation.

Jacques Perrin et Eric Deroo, pendant 10 ans, ont collecté dans le monde entier des images d’archives, souvent inédites, sur l’Histoire vietnamienne. C’est un film d’archives mais ce n’est pas un documentaire historique traditionnel.

Jacques Perrin nous propose un poème lyrique et parfois mélancolique sur le destin d’un peuple et aussi sur les étrangers qui sont passés par là. On voit se succéder les colons français, les envahisseurs japonais, les soldats américains. Au fil des époques, ces étrangers sont venus au Vietnam pour des raisons diverses. Beaucoup y sont morts. Ceux qui en sont revenus ont presque tous conservé de ce pays une nostalgie indéfinissable.

Tout au long du film, Jacques Perrin lit des textes littéraires écrits par ceux qui ont connu et aimé le Vietnam. Les textes sont d’auteurs vietnamiens, français, américains.

Jacques Perrin ne choisit volontairement pas son camp. Il montre la joie naïve des colons français : leurs fêtes familiales, leur prétention européenne, leur condescendance paternaliste à l’égard des «indigènes». Il souligne aussi l’exploitation économique implacable imposée aux Vietnamiens (20 millions d’habitants dans toute l’Indochine avant la deuxième guerre mondiale) par une poignée de blancs (20.000 Français). Il illustre ensuite l’arrivée des Japonais en 1940 et leur sauvage brutalité d’occupants. Puis les Français tentent de reconquérir le pays. Hô Ci Minh ne leur laissera guère de répit. La défaite de Dien Biem Phu est en germe. Le film raconte remarquablement, avec des images provenant des archives des deux belligérants, cette débâcle française et l’opiniâtreté des vietnamiens pauvrement armés progressant dans la jungle. La France plie bagage lamentablement. Les GI’s débarquent, massacrent et s’embourbent. Et les Etats-Unis, à leur tour, sont humiliés et s’en vont.

Jacques Perrin montre tout cela en n’oubliant pas la souffrance des soldats, de tous les soldats, et la douleur immense d’une population civile à la merci des bombes et du napalm. Il nous donne à voir également les dérives précoces de la dictature communiste dans son bastion du Nord.

C’est un film sur l’eau, le ciel, la terre et sur un peuple. C’est un document exemplaire qui donne à réfléchir. Il n’y a pas de secret : Jacques Perrin est un homme intelligent qui ne fait rien à la légère.

A la prochaine cérémonie des Césars, cette mascarade pitoyable du cinoche franchouillard, personne ne le distinguera. Jacques Perrin s’en fiche sûrement. Moi aussi.

mercredi 29 septembre 2010

"Les amours imaginaires" (c'est un film).


J’ai vu aujourd’hui un film québécois qui me faisait bien envie, après avoir lu un peu partout des articles dithyrambiques : Le Monde, Libération, Télérama.

Ce film s’intitule « Les amours imaginaires » et a été réalisé par un très jeune cinéaste de 22 ans, Xavier Dolan. Ce jeune homme est si précoce qu’il a déjà présenté l’année dernière un autre film « J’ai tué ma mère », déjà salué au festival de Cannes.

Je suis déçu, intrigué et exaspéré par le film que j’ai vu aujourd’hui. La critique est en extase et, pourtant, il y aurait tant à redire à propos de ces 90 minutes de cinéma. L’histoire tient sur un « post-it ». Ce n’est pas un défaut. Beaucoup de grands films reposent sur des scénarios succincts. Il s’agit d’un triangle amoureux : deux amis, un garçon et une fille, sont amoureux chacun à leur façon d’un garçon insaisissable et d’une beauté inaccessible. Ça se termine mal, forcément. Pas pour le joli garçon, mais pour les deux autres.

Seulement voilà, partant de ce postulat, le réalisateur Xavier Dolan (également acteur de son film) nous propose une œuvre maniérée, photographiquement élaborée, mais un peu vide de substance.

C’est agréable à regarder, comme un catalogue de mode car ce petit monde est esthétiquement magnifique. Mais l’ensemble est éthéré, à l’image de ces ralentis incessants qui soulignent inutilement les moments « forts » d’une intrigue bien molle.

Ces garçons et ces filles, habillés très tendance et babillant avec un accent québécois délicieux (sous-titré pour les passages les plus obscurs) ne sont pas une mauvaise compagnie. Mais, au bout d’un certain temps (disons à la moitié du film), on commence à s’ennuyer ferme.

Si j’étais cruel, je dirais que « Les amours imaginaires » pourrait être un film français. Mais ce serait trop sévère. C’est quand même moins nul qu’un film français.

lundi 13 septembre 2010

La nécrologie rend fou


Il y a dizaine de jours, disparaissait le réalisateur Alain Corneau. C’était un honnête faiseur du cinéma français. Dans la torpeur de l’été finissant, il est devenu soudain pour les médias hexagonaux un géant du septième art. C’est évidemment faux. Les longs métrages qu’ils nous a laissés sont regardables mais n’ont rien apporté de majeur au cinéma.

Le dithyrambe a été chanté encore plus fort hier à l’occasion de la mort de Claude Chabrol. Il y avait chez Chabrol, par rapport à Corneau, une dimension humaine fort sympathique. Le personnage était truculent, bon vivant, drôle et cultivé. Mais il ne laisse pas non plus une œuvre exceptionnelle.

Chabrol a privilégié la quantité sur la qualité. Il a enchainé avec gloutonnerie une grande série de films bâclés. Il le reconnaissait lui-même. On doit néanmoins lui reconnaître un certain savoir-faire dans ses peintures noirâtres des turpitudes provinciales (« Que la bête meure », « Le Boucher », par exemple). Chabrol a aussi été un pionnier de la « Nouvelle Vague » avec « Le Beau Serge » (1959). Cinquante ans plus tard, je vous mets au défi de regarder sans bailler cette oeuvrette naïve et terriblement datée. Ce film, avec les premiers Godard et les premiers Lelouch, a néanmoins lancé le mouvement dont on pouvait espérer qu’il dépoussièrerait le cinéma français.

Rien de tout cela n’est arrivé. Godard a sombré dans le maniérisme élitiste, Lelouch dans la guimauve et Chabrol, grand pourfendeur comme ses petits camarades du cinéma académique de l’après-guerre, est rentré dans le rang. Chabrol est devenu une sorte de Denys de la Patellière.

Chabrol était un cinéaste paresseux. J’ai regardé attentivement son film « L’Ivresse du pouvoir » que France 2 rediffusait hier soir pour lui rendre hommage. C’est d’une platitude infinie ! Le rythme est lent, la construction est répétitive, le découpage sans relief, aucun sens de l’ellipse. Isabelle Huppert, l’actrice principale, est livrée à elle-même. Faute d’être dirigée, elle nous livre son numéro habituel, rigide et monocorde. Huppert fait du Huppert, qu’elle incarne une juge d’instruction ou madame Bovary, autre pensum de Chabrol.

Bon, on est triste, parce que Chabrol était marrant, qu’il faisait un bon invité à la télé. Il parlait beaucoup mieux du cinéma qu’il n’en faisait lui-même. Mais, pour la nécrologie, restons mesuré. La France n’a pas perdu son John Ford, son Capra, son Fellini. Elle a juste perdu Chabrol.