"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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mardi 12 août 2014

Robin Williams et la nécrologie médiatique

L'affaire est entendue : Robin Williams était un bon acteur américain dont le suicide à l'âge de 63 ans constitue une triste nouvelle. Il avait interprété des rôles positifs dans plusieurs films à succès, presque toujours des «feel good movies», des films qui finissent bien et qui sont le reflet d'une humanité généreuse et optimiste. Sa disparition brutale a engendré mécaniquement un mouvement d'empathie. Mais Robin Williams n'était qu'un acteur. Il n'a tourné dans aucun film majeur de l'histoire du cinéma. C'était un honnête artisan qui faisait bien son boulot. C'est déjà beaucoup mais il n'était ni Clark Gable, ni Brando, ni De Niro. Il ne faut pas tout mélanger.

Les médias, justement, mélangent tout. Tout cadavre devient exquis, comme disaient les Surréalistes. Les hommages sur Williams s'empilent. J'ai entendu sur une station radio du service public deux interviews saugrenues : celle de l'acteur français qui doublait la voix de Williams mais qui ne l'avait jamais rencontré et celle d'un prétendu sosie français du comédien américain qui lui avait furtivement serré la main au festival de Deauville il y a une dizaine d'années. Vous imaginez la richesse profonde de ces témoignages...

La veille de la mort de Robin Williams, on avait appris celle du sinologue belge Simon Leys. Mort naturelle en Australie. Simon Leys n'avait tourné dans aucun «feel good movie». C'est son tort. Sa mort est passée inaperçue en France, du moins sur la plupart des chaines de radio et de télé. La presse écrite où certains savent encore lire a heureusement signalé, avec plus ou moins de détails, cette disparition. Simon Leys était un intellectuel majeur du XXème siècle. Il avait observé et raconté la terrible dérive du maoïsme triomphant. Dans un ouvrage paru en 1971, il jeta un seau d'eau froide à la figure des beaux esprits de Saint-Germain-des-Près enflammés par l'avenir radieux de la «Révolution Culturelle» et la dictature communiste pékinoise. Le travail de Leys a été déterminant pour la découverte de l'imposture sanglante incarnée par Mao.

Sans vouloir trop en demander, je pense qu'un petit sujet d'une minute sur Leys dans le journal télévisé d'une chaine publique que je finance avec ma redevance n'aurait pas été superflu. Mais ce n'est pas dans l'air du temps.

Voici un autre exemple. Ce samedi, TF1 va consacrer la énième soirée d'hommage à un jeune chanteur dont le mérite principal est d'être mort prématurément de mucoviscidose. La chaine D8 (groupe Canal+) nous gratifiera en septembre d'un documentaire consacré à la carrière immense de ce même jeune homme. Ladite carrière a duré au total trois années. Les auteurs du documentaire vont devoir faire preuve de beaucoup d'adresse et d'imagination. Ce chanteur a succombé des suites de sa maladie à 23 ans. L'Italien Pergolèse était mort de tuberculose à 26 ans. Mais au moins nous avait-t-il laissé, entre autres merveilles, son Stabat Mater...

Il est vain, me direz-vous, de radoter dans le vide. C'est le vide qui l'a emporté. Nous vivons dans un pays où la ministre de la Culture avait boudé les obsèques du dernier grand compositeur français contemporain, Henri Dutilleux. La même ministre s'était précipitée aux funérailles du chanteur Moustaki, mort le lendemain. Là, il y avait des caméras.



samedi 19 février 2011

Hommage à Charles Trénet (plutôt qu'au médiocre Gainsbourg)


Parlons encore des chanteurs morts. C’est un sujet récurrent en France. Le chanteur est chez nous toujours plus grand trépassé que vivant.

Ce soir, sur la télé publique que je paie moi-même avec ma redevance, Michel Drucker rend hommage à Serge Gainsbourg, ce faiseur prétentieux sur qui j’ai déjà craché mon venin (relire en cliquant ici). Gainsbourg, mort il y a vingt ans, un 2 mars pour être précis. Paix à ses cendres.

S’il s’agit absolument de faire vibrer la corde nostalgique à propos d’un chanteur mort, je vous propose plutôt de vous arrêter un instant sur Charles Trénet. Le ‘fou chantant’ est mort il y a exactement dix ans, jour pour jour, le 19 février 2001. Drucker a choisi Gainsbourg, je vous propose Trénet.

Drôle de personnage que ce Charles, natif de Narbonne en 1913 (à l’aube de la Grande Guerre) et qui s’éteindra cacochyme dans un hôpital de Créteil à l’âge de 87 ans.

Nous nous souvenons du vieillard mais nous n’imaginons pas le succès qu’a connu Trénet à la fin des années trente, juste avant l’Occupation en France. Trénet, c’était l’idole des jeunes, sans doute plus que Johnny Hallyday ne l’a jamais été dans les années 60. En 1938, Trénet, 25 ans, est au sommet de sa gloire.

Plus tard, quand les Allemands sont à Paris, Trénet chante devant eux, comme beaucoup l’on fait à cette époque. Il y a même un spectacle à Berlin (avec Edith Piaf et Tino Rossi) à l’issue duquel Trénet passe deux minutes avec Adolf Hitler. A la Libération, rien de grave ne sera reproché à Charles Trénet.

Il a connu d’autres mésaventures comme ces 26 jours de rétention à Ellis Island, le centre de tri des étrangers en face de New York, quand Charles voulait entrer sur le territoire américain en 1948. Le Maccarthysme dominait alors et les autorités américaines n’appréciaient guère les orientations sexuelles de Trénet. Des orientations qu’il n’a jamais admises publiquement même quand la justice française l’a poursuivi pour une affaire de moeurs à Aix-en-Provence dans les années 60. Trénet, condamné à un an de prison en première instance, a bénéficié d’un non-lieu en appel.

Mais ce n’est pas ce qui compte en ce qui concerne Charles Trénet, mort il y a exactement dix ans. Ce ne sont pas les zones d’ombre.

Peu importe que l’homme ait été, malgré sa richesse substantielle, un être d’une radinerie légendaire. Peu importe qu’il n’ait jamais été, selon de multiples témoignages, un homme généreux et avenant. Il était désagréable et cassant, d’après tous ceux qui l’ont côtoyé.

Ce qui compte, c’est ce qu’il laisse derrière lui : un millier de chansons parmi lesquelles figurent le plus mémorables du répertoire francophone. Georges Brassens a dit souvent qu’il devait beaucoup à Trénet. Jacques Higelin affirme exactement la même chose.

Trénet a tout simplement inventé la chanson française moderne. Il a brisé les codes du vieux music-hall d’avant-guerre. Il a introduit dans le répertoire des chansons immortelles comme «La Mer» (qui fit sa fortune) ou «Douce France» dont Carla Bruni nous prépare, hélas, un remix italien.

Il y a dans les créations de Trénet une chanson vraiment étonnante, déroutante, incongrue. Une chanson qui, à elle seule, mérite qu’on célèbre aujourd’hui son vrai et grand talent.

Cette chanson s’appelle «La folle complainte». C’est une sorte de texte surréaliste d’une poésie étrange. Je ne me lasse pas de l’écouter.

Je vous propose de l’entendre ici dans une vidéo enregistrée par un Trénet vieillissant.

C’est mon hommage du jour à un chanteur mort : à Trénet, pas à Gainsbourg.

Voici «La folle complainte» :

lundi 13 septembre 2010

La nécrologie rend fou


Il y a dizaine de jours, disparaissait le réalisateur Alain Corneau. C’était un honnête faiseur du cinéma français. Dans la torpeur de l’été finissant, il est devenu soudain pour les médias hexagonaux un géant du septième art. C’est évidemment faux. Les longs métrages qu’ils nous a laissés sont regardables mais n’ont rien apporté de majeur au cinéma.

Le dithyrambe a été chanté encore plus fort hier à l’occasion de la mort de Claude Chabrol. Il y avait chez Chabrol, par rapport à Corneau, une dimension humaine fort sympathique. Le personnage était truculent, bon vivant, drôle et cultivé. Mais il ne laisse pas non plus une œuvre exceptionnelle.

Chabrol a privilégié la quantité sur la qualité. Il a enchainé avec gloutonnerie une grande série de films bâclés. Il le reconnaissait lui-même. On doit néanmoins lui reconnaître un certain savoir-faire dans ses peintures noirâtres des turpitudes provinciales (« Que la bête meure », « Le Boucher », par exemple). Chabrol a aussi été un pionnier de la « Nouvelle Vague » avec « Le Beau Serge » (1959). Cinquante ans plus tard, je vous mets au défi de regarder sans bailler cette oeuvrette naïve et terriblement datée. Ce film, avec les premiers Godard et les premiers Lelouch, a néanmoins lancé le mouvement dont on pouvait espérer qu’il dépoussièrerait le cinéma français.

Rien de tout cela n’est arrivé. Godard a sombré dans le maniérisme élitiste, Lelouch dans la guimauve et Chabrol, grand pourfendeur comme ses petits camarades du cinéma académique de l’après-guerre, est rentré dans le rang. Chabrol est devenu une sorte de Denys de la Patellière.

Chabrol était un cinéaste paresseux. J’ai regardé attentivement son film « L’Ivresse du pouvoir » que France 2 rediffusait hier soir pour lui rendre hommage. C’est d’une platitude infinie ! Le rythme est lent, la construction est répétitive, le découpage sans relief, aucun sens de l’ellipse. Isabelle Huppert, l’actrice principale, est livrée à elle-même. Faute d’être dirigée, elle nous livre son numéro habituel, rigide et monocorde. Huppert fait du Huppert, qu’elle incarne une juge d’instruction ou madame Bovary, autre pensum de Chabrol.

Bon, on est triste, parce que Chabrol était marrant, qu’il faisait un bon invité à la télé. Il parlait beaucoup mieux du cinéma qu’il n’en faisait lui-même. Mais, pour la nécrologie, restons mesuré. La France n’a pas perdu son John Ford, son Capra, son Fellini. Elle a juste perdu Chabrol.