"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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mercredi 14 mars 2012

Pour le transfert des cendres de Claude François au Panthéon

Rousseau et Voltaire, Pierre et Marie Curie, Jean Moulin et André Malraux, poussez-vous donc un peu. Il faut faire place à un nouvel arrivant dans les méandres humides et mal éclairés du Panthéon où vous gisez, gloires nationales...

«Entre ici, Claude François !» Oui, le blondinet sautilleur mériterait bien d'être admis à son tour dans la crypte de la Nation reconnaissante. C'est du moins ce que je déduis de l'adoration universelle que l'évocation de sa carrière admirable suscite dans la France de 2012. Il suffit d'un film nouveau retraçant sa vie pour que les passions et les larmes se répandent à profusion.

Claude François (1939-1978) était (je le précise à l'intention des jeunes générations) un chanteur de variétés français très populaire dans les années 60 et 70 du siècle dernier. Sa carrière a été brusquement interrompue par l'EDF, aussi fatale dans une baignoire que le fut Charlotte Corday à Marat.

Il serait malveillant de rappeler que l'homme était acariâtre, autoritaire et narcissique, selon de nombreux témoignages concordants. Il serait déplacé de dire qu'il était machiste de la pire manière et qu'il culbutait distraitement ses groupies tout en méprisant ses épouses légitimes successives. Il serait inconvenant de souligner que la plupart de ses chansons étaient des adaptations hâtives de succès anglo-saxons. Il serait sacrilège de remarquer que sa voix à l'étroite tessiture, une voix de tête mal posée, produisait un son nasillard sans ampleur. Tout cela serait mal venu. Et je ne le ferai donc pas.

Car Claude François était une idole. Il est devenu une icône. Depuis quelques jours, la télévision nous inflige des hommages sanglotants. Rien ne justifie vraiment ce déluge lacrymal, si ce n'est la sortie de ce film consacré au chanteur disparu il y a 34 ans. Ce n'est même pas un compte rond.

C'est ainsi que le journal télévisé de la principale chaîne publique, France 2, a accordé dimanche dernier un bon quart d'heure à Claude François. L'un des fils de l'artiste était convié, flanqué de Michel Drucker, pleureur officiel. Drucker avait déjà utilisé une bonne partie des nombreuses heures qui lui sont dévolues chaque semaine sur l'antenne nationale en érigeant un cénotaphe télévisuel à la gloire de Claude François.

Ce phénomène extravagant m'a plongé dans une intense réflexion : pourquoi Claude François ? Et pourquoi maintenant ?

Je crois avoir trouvé un début d'explication : Claude François nous renvoie à l'époque bénie des «trente glorieuses», ce temps lointain de la France pépère, celle des années De Gaulle et Pompidou. C'est cette mélancolie d'une période révolue que le souvenir de Claude François ravive.

Bertrand Le Gendre, ancien journaliste au «Monde», vient de publier un livre révélateur intitulé : «1962, l'année prodigieuse» (éditions Denoël). 1962, année de «La France forte» que Nicolas Sarkozy, malgré son slogan, n'arrivera jamais à ressusciter.

En 1962, la guerre d'Algérie se termine enfin. Le taux de croissance atteint 6,8%. Le chômage n'est qu'à 2%. C'est techniquement le seuil du plein emploi. La France est auto-suffisante, protégée dans ses frontières, forte d'une industrie soutenue par l'Etat. On n'imagine même pas que la mondialisation déferlera trente ans plus tard. Les écarts de salaires sont raisonnables. La paysannerie est prospère. Le capitalisme ne s'est pas encore financiarisé. Le paquebot «France» vient d'être mis en service. L'immigration est marginale et la «première génération», célibataire et travailleuse, arrive sans bruit, convoquée pour fortifier la prospérité générale.

1962, c'est cette année-là. «Cette année-là», le titre d'une chanson de Claude François, dédiée à l'année 1962, moment de ses débuts.






Voici les paroles :

Cette année-là
Je chantais pour la première fois
Le public ne me connaissait pas
Quelle année cette année-là

Cette année-là
Le rock'n'roll venait d'ouvrir ses ailes
Et dans mon coin je chantais belle, belle, belle
Et le public aimait ça

Déjà les Beatles étaient quatre garçons dans le vent
Et moi ma chanson disait marche tout droit

Cette année-là
Quelle joie d'être l'idole des jeunes
Pour des fans qui cassaient les fauteuils
Plus j'y pense et moins j'oublie

J'ai découvert mon premier mon dernier amour
Le seul le grand l'unique et pour toujours le public

Cette année-là
Dans le ciel passait une musique
Un oiseau qu'on appelait Spoutnik
Quelle année cette année-là

C'est là qu'on a dit adieu à Marilyn au cœur d'or
Tandis que West Side battait tous les records

Cette année-là
Les guitares tiraient sur les violons
On croyait qu'une révolution arrivait
Cette année-là

C'était hier, mais aujourd'hui rien n'a changé
C'est le même métier qui ce soir recommence encore

C'était l'année soixante deux
C'était l'année soixante deux
C'était l'année soixante deux
C'était l'année soixante deux

Oui, c'est l'année 1962 qui est ainsi évoquée dans cette chanson de Claude François sortie beaucoup plus tard, en 1976. Il s'agit de l'adaptation d'un tube américain de 1975 interprété par Frankie Valli & The Four Seasons December 1963, Oh, What a Night»). Les paroles en français, écrites par Eddy Marnay, font référence à quelques événements de la vie du chanteur, notamment ses débuts en 1962 avec le titre mémorable «Belle, belle, belle».

La chanson «Cette année-là» évoque aussi certains aspects de l'actualité : la mort de Marilyn Monroe, le Spoutnik soviétique (qui date en fait de 1957 et 1961), la sortie en France du film «West Side Story», le premier 45 tours des Beatles «Love me do».

Quand Claude François chante «Cette année-là» en 1976, il est déjà dans la nostalgie d'une sorte de paradis perdu. La France de 1962 n'existe plus. Les chocs pétroliers sont passés par là. Le chômage commence à s'installer. Valéry Giscard d'Estaing, successeur de Pompidou, introduit le «regroupement familial». L'immigration change de nature. La France, contre son gré, est confrontée au monde. Elle mettra longtemps à en prendre conscience.

C'est tout ce passé que nous remuons aujourd'hui en célébrant ce culte improbable à Claude François. Le souvenir d'une époque où tout paraissait simple, à l'abri des frontières, au sein d'une Europe où le mur de Berlin séparait encore clairement les deux blocs.

Comme il serait doux de revenir aux années 60 et 70... Deux ou trois chaînes de télévision, Guy Lux, Maritie et Gilbert Carpentier et (déjà) Michel Drucker. Une France dans son pré-carré où circulaient sans grande concurrence des voitures Peugeot, Renault et Citroën. Une France où De Gaulle se permettait d'éconduire le ministre japonais de l'industrie sous prétexte qu'il ne «recevait pas un représentant en transistors». C'est cette France-là, ces années-là, que le souvenir de Claude François nous remémore. Nous accueillons avec ravissement ce confortable flash-back et son tourbillon de paillettes, de pantalons pattes d'éléphant et de cols pelle à tarte.

Les Français se consolent du grand dérèglement qui les secoue aujourd'hui avec quelques images jaunies découpées jadis dans «Salut les copains». Il serait peut être temps d'affronter l'avenir.
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lire ceci également sur un sujet voisin : LES CHANTEURS MORTS QUI CHANTENT ENCORE

jeudi 17 mars 2011

Georges Brassens à la Cité de la Musique

C’était il y a longtemps, à la fin des années 70. J’avais rendez-vous avec le réalisateur de télévision Jean-Christophe Averty pour l’interviewer. Pour les plus jeunes, il faut rappeler qu’Averty a été un réalisateur fantasque, pionnier du cathodique, qui a exploré toutes les possibilités de l’image électronique, avec les techniques rudimentaires de l’époque, avant le numérique. Averty a fait éclater le genre des émissions de variétés.

Ce jour-là, Averty travaillait, comme toujours, dans les studios des Buttes Chaumont, dans le 19ème arrondissement de Paris. Ces studios, construits à l’origine pour le cinéma en 1905 par Louis Gaumont, furent le haut lieu de  tournage de la télévision française (RTF, ORTF, SFP) pour les «dramatiques» (un genre qui a disparu) et toutes sortes de programmes artistiques.  Avant la création en 1963 de la «deuxième chaine», la France ne disposait que d’un seul canal n’émettant que quelques heures par jour. Les programmes étaient fabriqués au Buttes Chaumont, le journal télévisé dans les petits studios de la rue Cognacq Jay, près de la Seine, dans le 7ème arrondissement. Les locaux de la télévision aux Buttes Chaumont ont été rasés en 1990 et remplacés par des immeubles d’habitation.


Pour me recevoir, Jean-Christophe Averty a profité d’une pause dans la réalisation de son émission. A l'autre extrémité du grand plateau au fond blanc et presque vide, j’ai aperçu un moustachu avec une guitare, assis sur une chaise, l'air taciturne. C’était Georges Brassens. C’est la seule fois où j’ai vu le chanteur. Il paraissait vieilli et fatigué. Très malade, il est mort peu après, en 1981, à seulement 60 ans. J'ai déjà évoqué ce souvenir fugace dans cette note antérieure : "Je me souviens"

La Cité de la Musique à Paris célèbre par une exposition ces deux dates : les 90 ans de la naissance à Sète de Brassens et le trentième anniversaire de sa disparition. Drôle de projet que de vouloir muséifier Brassens, le doux anar bougon, iconoclaste et anticlérical, modeste et timide, solitaire entouré de copains, peu intéressé par l’argent et par cette célébrité qui l’a accompagné des années 50 jusqu’à sa mort.

Brassens a incarné «la chanson française à texte», comme Brel, Ferré, Barbara. Toute une époque en noir et blanc qui paraît bien lointaine.

Le réalisateur et auteur de BD Joann Sfar et la journaliste Clémentine Deroudille ont conçu cette exposition. Joann Sfar n’avait que 10 ans et Clémentine Deroudille 6 ans quand Brassens a disparu. Leur regard n’est donc pas fait de souvenirs personnels et de nostalgie. Ils ont voulu approcher le Brassens intime et familier, sans emphase.

L’exposition est faite d’objets personnels, de photos agrandies, de manuscrits de Brassens, des chansons et des textes consignés d’une écriture régulière sur des cahiers d’écolier, presque toujours sans rature. Le tout est présenté dans une sorte de labyrinthe assez sombre, semblable à un sous-bois. On se promène dans la vie de Brassens, dans sa simplicité, dans ses mots.

Les visiteurs de l’exposition sont de toutes les générations. Les plus âgés ont suivi Brassens pendant sa carrière. On voit aussi des trentenaires un peu introvertis, des bobos littéraires, des étudiants discrets et même des enfants pour qui des animations spéciales ont été imaginées. Ils adorent les «gros mots» qu’utilisait souvent le chanteur.

Dans une vitrine, sont présentées quelques fiches cartonnées venant de la discothèque de la radio publique. Elles sont barrées d’un trait rouge et tamponnées du mot «interdit». Beaucoup de chansons de Brassens ont longtemps été censurées et n’étaient jamais diffusées (comme certaines de Jean Ferrat, de Léo Ferré et de Boris Vian).

Evidemment, la visite de l’expo se fait en musique, celle de Brassens. Ses chansons passent en boucle dans des haut-parleurs invisibles. Le plus surprenant et le plus sympathique, c’est d’entendre beaucoup de visiteurs chanter à l’unisson avec la voix enregistrée de Brassens. C’est vrai qu’on les connaît presque par cœur, ces mélodies qui accompagnent des paroles limpides et ciselées, à la rime plus ou moins riche.

Brassens n’avait pas la prétention d’être un poète. Il se faisait humble face à François Villon ou Arthur Rimbaud. Il versifiait avec brio et gratouillait sa guitare, soutenu par son contrebassiste Pierre Nicolas, mort en 1990 et qui jouait un peu faux .

Il ne faut pas accorder à Brassens une place plus importante que celle qu’il a voulu occuper. L’exposition est à l’image du personnage : tendre et joyeuse, sans ostentation, à hauteur d’homme. C’est en cela qu’elle est réussie.
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«Brassens ou la liberté», Cité de la Musique, métro Porte de Pantin – jusqu’au 21 août. Tous les jours, sauf le lundi.


Quelque part, dans un petite ville du sud du Vietnam, j’ai pris cette photo d’un café qui rend hommage en permanence aux chansons de Brassens.

samedi 19 février 2011

Hommage à Charles Trénet (plutôt qu'au médiocre Gainsbourg)


Parlons encore des chanteurs morts. C’est un sujet récurrent en France. Le chanteur est chez nous toujours plus grand trépassé que vivant.

Ce soir, sur la télé publique que je paie moi-même avec ma redevance, Michel Drucker rend hommage à Serge Gainsbourg, ce faiseur prétentieux sur qui j’ai déjà craché mon venin (relire en cliquant ici). Gainsbourg, mort il y a vingt ans, un 2 mars pour être précis. Paix à ses cendres.

S’il s’agit absolument de faire vibrer la corde nostalgique à propos d’un chanteur mort, je vous propose plutôt de vous arrêter un instant sur Charles Trénet. Le ‘fou chantant’ est mort il y a exactement dix ans, jour pour jour, le 19 février 2001. Drucker a choisi Gainsbourg, je vous propose Trénet.

Drôle de personnage que ce Charles, natif de Narbonne en 1913 (à l’aube de la Grande Guerre) et qui s’éteindra cacochyme dans un hôpital de Créteil à l’âge de 87 ans.

Nous nous souvenons du vieillard mais nous n’imaginons pas le succès qu’a connu Trénet à la fin des années trente, juste avant l’Occupation en France. Trénet, c’était l’idole des jeunes, sans doute plus que Johnny Hallyday ne l’a jamais été dans les années 60. En 1938, Trénet, 25 ans, est au sommet de sa gloire.

Plus tard, quand les Allemands sont à Paris, Trénet chante devant eux, comme beaucoup l’on fait à cette époque. Il y a même un spectacle à Berlin (avec Edith Piaf et Tino Rossi) à l’issue duquel Trénet passe deux minutes avec Adolf Hitler. A la Libération, rien de grave ne sera reproché à Charles Trénet.

Il a connu d’autres mésaventures comme ces 26 jours de rétention à Ellis Island, le centre de tri des étrangers en face de New York, quand Charles voulait entrer sur le territoire américain en 1948. Le Maccarthysme dominait alors et les autorités américaines n’appréciaient guère les orientations sexuelles de Trénet. Des orientations qu’il n’a jamais admises publiquement même quand la justice française l’a poursuivi pour une affaire de moeurs à Aix-en-Provence dans les années 60. Trénet, condamné à un an de prison en première instance, a bénéficié d’un non-lieu en appel.

Mais ce n’est pas ce qui compte en ce qui concerne Charles Trénet, mort il y a exactement dix ans. Ce ne sont pas les zones d’ombre.

Peu importe que l’homme ait été, malgré sa richesse substantielle, un être d’une radinerie légendaire. Peu importe qu’il n’ait jamais été, selon de multiples témoignages, un homme généreux et avenant. Il était désagréable et cassant, d’après tous ceux qui l’ont côtoyé.

Ce qui compte, c’est ce qu’il laisse derrière lui : un millier de chansons parmi lesquelles figurent le plus mémorables du répertoire francophone. Georges Brassens a dit souvent qu’il devait beaucoup à Trénet. Jacques Higelin affirme exactement la même chose.

Trénet a tout simplement inventé la chanson française moderne. Il a brisé les codes du vieux music-hall d’avant-guerre. Il a introduit dans le répertoire des chansons immortelles comme «La Mer» (qui fit sa fortune) ou «Douce France» dont Carla Bruni nous prépare, hélas, un remix italien.

Il y a dans les créations de Trénet une chanson vraiment étonnante, déroutante, incongrue. Une chanson qui, à elle seule, mérite qu’on célèbre aujourd’hui son vrai et grand talent.

Cette chanson s’appelle «La folle complainte». C’est une sorte de texte surréaliste d’une poésie étrange. Je ne me lasse pas de l’écouter.

Je vous propose de l’entendre ici dans une vidéo enregistrée par un Trénet vieillissant.

C’est mon hommage du jour à un chanteur mort : à Trénet, pas à Gainsbourg.

Voici «La folle complainte» :

mercredi 22 septembre 2010

A propos des chanteurs morts qui chantent encore


En France, les chanteurs les plus populaires sont généralement morts. Ou presque morts (Aznavour, Eddy Mitchell, Johnny Hallyday, etc).

Depuis quelques jours, le fantôme du crooner polono-israélien d’expression française Mike Brant vient hanter un théâtre du boulevard de Strasbourg, à la faveur d’une comédie musicale hagiographique écrite par son frère.

Un malheur n’arrive jamais seul. Depuis plusieurs mois, un spectacle est offert en tournée dans toute la France : « Il était une fois Joe Dassin ».

Mais je suis toujours spécialement admiratif de Daniel Balavoine. Voilà un chanteur qui a connu une carrière très courte : huit ans à peine entre le tube qui le révéla en 1978 (« Le Chanteur ») et son accident fatal dans un hélicoptère au Mali en 1986. La carrière posthume de Balavoine est déjà trois fois plus longue que celle de son vivant. Il suffit d’écouter à n’importe quel moment la bande FM : il y a toujours quelque part une scie de Balavoine. Et je crains que ce ne soit pas fini de sitôt.

On pourrait en dire autant de Michel Berger. D’outre-tombe, lui aussi continue d’envahir l’espace hertzien.

Balavoine forever, Joe Dassin pour toujours, Michel Berger jusqu’à plus soif, Mike Brant jusqu’à l’éternité.

C’est notre destin cryogénique, celui d’un pays nappé de naphtaline.