"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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mercredi 19 octobre 2011

Georges Brassens : 1921-1981

Ça sent la naphtaline commémorative. Vous le sentez, l’anniversaire qui monte ? Pas sûr qu’il aurait apprécié d’être ainsi déterré de son cimetière de Sète, pas le cimetière marin de Paul Valéry, mais l’autre cimetière, celui des pauvres, le cimetière du Py où il repose depuis 30 ans.

Tranquille et discret dans la mort comme il l’avait été de son vivant, Héraultais de naissance, c’est également dans l’Hérault que Georges Brassens a succombé, il y a trois décennies, à l’âge de 60 ans et quelques jours.

Je n’aime pas ces célébrations calendaires mais celle qui s’organise pour le guitariste moustachu a au moins le mérite de nous faire réentendre les chansons du père Georges. Plus exactement : tonton Georges. Patrick Poivre d’Arvor qui présentait (déjà !) le 20h sur Antenne 2 (comme on disait à l’époque) avait trouvé cette formule très juste en ouverture de son journal télévisé, le 30 octobre 1981, au lendemain de la disparition de Brassens : «On est là, tout bête, à 20 ans, à 40, à 60… On a perdu un oncle.»

Un oncle parfois égrillard, toujours anticlérical, un doux anar au regard de cocker triste. Il gratouillait des accords limpides et chantait l’amour et la mort, le beau temps et la pluie (les parapluies et les paratonnerres !), les joies simples, l'amitié et la liberté d’esprit en fustigeant les cuistres, les cons et les puissants.

L’indignation est à la mode en ce moment. L’indignation de Georges était constante mais retenue, marmonnée par une voix à la tessiture modeste.

Ces jours-ci, à la faveur de cet anniversaire, les jeunes qui ne l’ont pas connu vont peut-être découvrir les textes de Brassens. Ils sont tous une sacrée leçon de langue française. Brassens, autodidacte, avait absorbé comme une éponge toute la poésie française. Il a sorti Villon («Les dames du temps jadis») et du Bellay («Heureux qui comme Ulysse») des manuels scolaires en les propulsant sur scène et à la télévision.

Tiens, la télévision, parlons-on. La seule fois où j’ai aperçu de visu Georges Brassens, c’était sur un plateau des Buttes-Chaumont où j’avais rendez-vous avec le réalisateur Jean-Christophe Averty. J’explique pour les jeunes : Jean-Christophe Averty était un fou de la télé qui a trituré les images et bousculé les habitudes très sages des pionniers du petit écran. Averty a beaucoup inventé, bien avant les facilités techniques du numérique. Nous étions alors au moyen-âge, celui de l’analogique. Les Buttes-Chaumont, à Paris, dans le 19ème arrondissement, c’était là où se trouvaient les studios de production de la télévision publique. On y faisait les émissions de variétés et les «dramatiques», genre aujourd’hui disparu. Les studios des Buttes-Chaumont ont été rasés et remplacés par des logements. Averty m’avait reçu au cours d’une pause dans le tournage de son émission. Brassens se reposait au fond du plateau, sa guitare sur les genoux. Il était amaigri et épuisé. Il était déjà très malade et n’avait plus beaucoup d’années à vivre. C’est la seule fois où j’ai vu, de mes yeux vu, tonton Georges.

La télévision, avant qu’elle ne devienne une moulinette (mot cher à Averty), malaxant Secret Story et les fadaises de Jean-Luc Delarue et Mireille Dumas, ne négligeait pas la chanson française. Les «yéyés» y avaient certes une large place (ah, Albert Raisner !) mais les auteurs-compositeurs-interprètes n’étaient pas absents. «Le Palmarès des chansons», la très populaire émission hebdomadaire de Guy Lux et Anne-Marie Peysson, réalisée en direct et en public au théâtre 101 de la Maison de la Radio, accueillait régulièrement Brassens, Brel ou Ferré. 
Photo de Jean-Pierre Leloir de l'unique rencontre du trio, le 6 janvier 1969, face au jeune journaliste de RTL et de Rock'n Folk, François-René Cristani
«Le Palmarès des chansons», c’était à 20 h 30, en «prime time», comme on dit aujourd’hui. Brassens apparaissait avec un demi-sourire, vêtu d’un polo informe, flanqué de son fidèle et placide contrebassiste, Pierre Nicolas. Et c’était drôlement bien. On se fichait pas mal des chiffres d’audience. L’audimat n’avait pas été inventé. J’aimerais que l’actuel pédégé de la télé publique, Rémy Pflimlin, ait la même considération pour son public au lieu de lui infliger une mauvaise soupe réchauffée. La télé publique actuelle est une infamie quotidienne. Il est vrai aussi que la France des années 60 regardait «Le Palmarès des chansons» car elle n’avait pas d’autre choix. Il n’y avait qu’une seule chaine de télé. 


Au "Palmarès des chansons", Brassens chantait, bafouillait quelques mots au micro de Guy Lux et s’éclipsait, toujours avec l’air de s’excuser d’être venu.

J’écoute Brassens en écrivant ces lignes. Ce qui me séduit toujours chez lui, c’est son maniement virtuose des mots de notre langue, cette langue française si souvent maltraitée et appauvrie. Brassens a tout utilisé : l’argot, les mots rares et les expressions le plus proches de notre vie quotidienne. Brassens ne se détournait pas de l’imparfait du subjonctif, magnifique ornement de notre idiome en passe de devenir une langue morte. Brassens a réhabilité notre vocabulaire, notre lexique. Il est allé fouiller dans les entrailles de notre langage commun. Il en a extirpé des mots cochons, des mots étincelants et oubliés et, plus remarquable encore, des mots communs dont nous ne comprenions plus le sens.

Un soir, il y a longtemps, à New York, j’ai assisté à un récital Brassens donné par Maxime Le Forestier. Pendant de longues années, Le Forestier a effectué un travail remarquable sur le répertoire de Brassens. Le Forestier a réenregistré toutes les chansons du vieux Georges. Et il a fait une longue tournée d’hommage au vénérable tonton. Hommage affectueux, sans affectation. C’est en écoutant Brassens chanté par un autre que j’ai été définitivement convaincu que le bonhomme enterré à Sète nous avait légué une œuvre, au sens fort du terme.

Pour preuve, cette chanson qui est sans doute ma préférée : «Supplique pour être enterré sur la plage de Sète». Elle est magnifiquement écrite. Elle évoque avant tout la mort, thème récurrent chez Brassens (la fameuse «Camarde») mais avec ironie et détachement, comme toujours. On y retrouve aussi l’amour de sa région natale, la recherche des mots inusités (codicille, tabellion), les mots usuels (sandwich, pédalo), le libertinage (la sirène, l’ondine), le vin et le pastis (il ne buvait pas que l’eau), les copains (d’abord, évidemment), le mépris des honneurs (Le Panthéon) et, en prime, un petit coup de griffe contre la religion («j’en demande pardon par avance à Jésus»). Au passage, Brassens cite Paul Valéry et son «Cimetière marin» : « ses vers valent mieux que les miens ». Brassens a toujours respecté et aimé les poètes de tous les temps. Il affirmait (à tort) ne pas en être un. Toujours cette humilité.

Voici le texte de cette «supplique» et, en dessous, une vidéo où Brassens chante sa vie posthume qui commença il y trente ans.
___________________
La Camarde qui ne m'a jamais pardonné,
D'avoir semé des fleurs dans les trous de son nez,
Me poursuit d'un zèle imbécile.
Alors cerné de près par les enterrements,
J'ai cru bon de remettre à jour mon testament,
De me payer un codicille.

Trempe dans l'encre bleue du Golfe du Lion,
Trempe, trempe ta plume, ô mon vieux tabellion,
Et de ta plus belle écriture,
Note ce qu'il faudra qu'il advînt de mon corps,
Lorsque mon âme et lui ne seront plus d'accord,
Que sur un seul point : la rupture.

Quand mon âme aura pris son vol à l'horizon,
Vers celle de Gavroche et de Mimi Pinson,
Celles des titis, des grisettes.
Que vers le sol natal mon corps soit ramené,
Dans un sleeping du Paris-Méditerranée,
Terminus en gare de Sète.

Mon caveau de famille, hélas ! n'est pas tout neuf,
Vulgairement parlant, il est plein comme un œuf,
Et d'ici que quelqu'un n'en sorte,
Il risque de se faire tard et je ne peux,
Dire à ces braves gens : poussez-vous donc un peu,
Place aux jeunes en quelque sorte.

Juste au bord de la mer à deux pas des flots bleus,
Creusez si c'est possible un petit trou moelleux,
Une bonne petite niche.
Auprès de mes amis d'enfance, les dauphins,
Le long de cette grève où le sable est si fin,
Sur la plage de la corniche.

C'est une plage où même à ses moments furieux,
Neptune ne se prend jamais trop au sérieux,
Où quand un bateau fait naufrage,
Le capitaine crie : "Je suis le maître à bord !
Sauve qui peut, le vin et le pastis d'abord,
Chacun sa bonbonne et courage".

Et c'est là que jadis à quinze ans révolus,
A l'âge où s'amuser tout seul ne suffit plus,
Je connu la prime amourette.
Auprès d'une sirène, une femme-poisson,
Je reçu de l'amour la première leçon,
Avalai la première arête.

Déférence gardée envers Paul Valéry,
Moi l'humble troubadour sur lui je renchéris,
Le bon maître me le pardonne.
Et qu'au moins si ses vers valent mieux que les miens,
Mon cimetière soit plus marin que le sien,
Et n'en déplaise aux autochtones.

Cette tombe en sandwich entre le ciel et l'eau,
Ne donnera pas une ombre triste au tableau,
Mais un charme indéfinissable.
Les baigneuses s'en serviront de paravent,
Pour changer de tenue et les petits enfants,
Diront : chouette, un château de sable !

Est-ce trop demander : sur mon petit lopin,
Planter, je vous en prie une espèce de pin,
Pin parasol de préférence.
Qui saura prémunir contre l'insolation,
Les bons amis venus faire sur ma concession,
D'affectueuses révérences.

Tantôt venant d'Espagne et tantôt d'Italie,
Tous chargés de parfums, de musiques jolies,
Le Mistral et la Tramontane,
Sur mon dernier sommeil verseront les échos,
De villanelle, un jour, un jour de fandango,
De tarentelle, de sardane.

Et quand prenant ma butte en guise d'oreiller,
Une ondine viendra gentiment sommeiller,
Avec rien que moins de costume,
J'en demande pardon par avance à Jésus,
Si l'ombre de sa croix s'y couche un peu dessus,
Pour un petit bonheur posthume.

Pauvres rois pharaons, pauvre Napoléon,
Pauvres grands disparus gisant au Panthéon,
Pauvres cendres de conséquence,
Vous envierez un peu l'éternel estivant,
Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant,
Qui passe sa mort en vacances.

Vous envierez un peu l'éternel estivant,
Qui fait du pédalo sur la plage en rêvant,
Qui passe sa mort en vacances...


©Georges Brassens
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VIDEO (©INA)


jeudi 17 mars 2011

Georges Brassens à la Cité de la Musique

C’était il y a longtemps, à la fin des années 70. J’avais rendez-vous avec le réalisateur de télévision Jean-Christophe Averty pour l’interviewer. Pour les plus jeunes, il faut rappeler qu’Averty a été un réalisateur fantasque, pionnier du cathodique, qui a exploré toutes les possibilités de l’image électronique, avec les techniques rudimentaires de l’époque, avant le numérique. Averty a fait éclater le genre des émissions de variétés.

Ce jour-là, Averty travaillait, comme toujours, dans les studios des Buttes Chaumont, dans le 19ème arrondissement de Paris. Ces studios, construits à l’origine pour le cinéma en 1905 par Louis Gaumont, furent le haut lieu de  tournage de la télévision française (RTF, ORTF, SFP) pour les «dramatiques» (un genre qui a disparu) et toutes sortes de programmes artistiques.  Avant la création en 1963 de la «deuxième chaine», la France ne disposait que d’un seul canal n’émettant que quelques heures par jour. Les programmes étaient fabriqués au Buttes Chaumont, le journal télévisé dans les petits studios de la rue Cognacq Jay, près de la Seine, dans le 7ème arrondissement. Les locaux de la télévision aux Buttes Chaumont ont été rasés en 1990 et remplacés par des immeubles d’habitation.


Pour me recevoir, Jean-Christophe Averty a profité d’une pause dans la réalisation de son émission. A l'autre extrémité du grand plateau au fond blanc et presque vide, j’ai aperçu un moustachu avec une guitare, assis sur une chaise, l'air taciturne. C’était Georges Brassens. C’est la seule fois où j’ai vu le chanteur. Il paraissait vieilli et fatigué. Très malade, il est mort peu après, en 1981, à seulement 60 ans. J'ai déjà évoqué ce souvenir fugace dans cette note antérieure : "Je me souviens"

La Cité de la Musique à Paris célèbre par une exposition ces deux dates : les 90 ans de la naissance à Sète de Brassens et le trentième anniversaire de sa disparition. Drôle de projet que de vouloir muséifier Brassens, le doux anar bougon, iconoclaste et anticlérical, modeste et timide, solitaire entouré de copains, peu intéressé par l’argent et par cette célébrité qui l’a accompagné des années 50 jusqu’à sa mort.

Brassens a incarné «la chanson française à texte», comme Brel, Ferré, Barbara. Toute une époque en noir et blanc qui paraît bien lointaine.

Le réalisateur et auteur de BD Joann Sfar et la journaliste Clémentine Deroudille ont conçu cette exposition. Joann Sfar n’avait que 10 ans et Clémentine Deroudille 6 ans quand Brassens a disparu. Leur regard n’est donc pas fait de souvenirs personnels et de nostalgie. Ils ont voulu approcher le Brassens intime et familier, sans emphase.

L’exposition est faite d’objets personnels, de photos agrandies, de manuscrits de Brassens, des chansons et des textes consignés d’une écriture régulière sur des cahiers d’écolier, presque toujours sans rature. Le tout est présenté dans une sorte de labyrinthe assez sombre, semblable à un sous-bois. On se promène dans la vie de Brassens, dans sa simplicité, dans ses mots.

Les visiteurs de l’exposition sont de toutes les générations. Les plus âgés ont suivi Brassens pendant sa carrière. On voit aussi des trentenaires un peu introvertis, des bobos littéraires, des étudiants discrets et même des enfants pour qui des animations spéciales ont été imaginées. Ils adorent les «gros mots» qu’utilisait souvent le chanteur.

Dans une vitrine, sont présentées quelques fiches cartonnées venant de la discothèque de la radio publique. Elles sont barrées d’un trait rouge et tamponnées du mot «interdit». Beaucoup de chansons de Brassens ont longtemps été censurées et n’étaient jamais diffusées (comme certaines de Jean Ferrat, de Léo Ferré et de Boris Vian).

Evidemment, la visite de l’expo se fait en musique, celle de Brassens. Ses chansons passent en boucle dans des haut-parleurs invisibles. Le plus surprenant et le plus sympathique, c’est d’entendre beaucoup de visiteurs chanter à l’unisson avec la voix enregistrée de Brassens. C’est vrai qu’on les connaît presque par cœur, ces mélodies qui accompagnent des paroles limpides et ciselées, à la rime plus ou moins riche.

Brassens n’avait pas la prétention d’être un poète. Il se faisait humble face à François Villon ou Arthur Rimbaud. Il versifiait avec brio et gratouillait sa guitare, soutenu par son contrebassiste Pierre Nicolas, mort en 1990 et qui jouait un peu faux .

Il ne faut pas accorder à Brassens une place plus importante que celle qu’il a voulu occuper. L’exposition est à l’image du personnage : tendre et joyeuse, sans ostentation, à hauteur d’homme. C’est en cela qu’elle est réussie.
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«Brassens ou la liberté», Cité de la Musique, métro Porte de Pantin – jusqu’au 21 août. Tous les jours, sauf le lundi.


Quelque part, dans un petite ville du sud du Vietnam, j’ai pris cette photo d’un café qui rend hommage en permanence aux chansons de Brassens.