"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')

jeudi 14 octobre 2010

Mine de rien, au Chili.


Le degré zéro de l’information, c’est le spectacle en direct qui nous a été fourni cette semaine par la télévision chilienne, relayée avec gourmandise par toutes les chaines du monde.

La remontée des mineurs coincés par un éboulement est évidemment une bonne nouvelle. Il faut saluer le courage de ces hommes qui ont enduré cette épreuve. Il faut aussi féliciter les sauveteurs qui ont mis au point un système ingénieux et efficace pour les sortir de ce piège.

C’est une histoire qui se termine bien. Mais c’est une histoire locale qui ne concerne que 33 hommes et leur famille. A l’échelle des événements qui se produisent dans le monde chaque jour, c’est une anecdote minuscule.

Pourquoi cet épisode négligeable est-il devenu une sensation planétaire ? Uniquement grâce (ou à cause) de la télévision.

La dramaturgie est conforme aux émissions de divertissement de télé-réalité : suspense lié au danger, réactions en direct de chacun des rescapés sortant du trou et de la nacelle de sauvetage, embrassades avec les proches. Tous les ingrédients sont présents.

Le petit détail en plus, le trait de génie télévisuel, c’est d’avoir réussi à descendre une caméra vidéo au fond de la mine. Le spectacle est total et fonctionne à plein.

Mais imaginez la même situation sans caméras en direct : personne ne se serait intéressé au sort de ces mineurs.

En février dernier, un tremblement de terre a fait plus de 500 morts au Chili. Cette catastrophe a été traitée en quelques images furtives sur les médias du monde entier. Au cours des dix dernières années, plus de 400 mineurs sont morts au travail au Chili. En a-t-on jamais parlé ? Chaque année, plusieurs milliers de mineurs chinois succombent dans l’exercice de leur profession. Il n’y a pas d’images pour nous relater ces drames. Ces faits n’existent donc pas.

Des caméras, des visages, une personnalisation, c’est tout cela qui confère de la valeur à un événement médiatique. Les mineurs rescapés du Chili vont devenir des "people". Ils vont monnayer leurs témoignages.

Souvenez-vous d’Omayra, cette petite fille coincée dans un trou boueux après un tremblement en novembre 1985 en Colombie. Elle avait agonisé pendant 2 jours et 3 nuits, entourée de caméras et d’appareils photo. Omayra n’avait pas eu la chance des mineurs chiliens : elle était morte dans son trou. Mais déjà, il y a 25 ans, les signes avant-coureurs de l’information spectacle étaient en place.

Examinons à présent la manière responsable dont le journal "Le Monde" a traité le sauvetage au Chili. Hier, on trouvait une photo à la ‘une’ et un article factuel à l’intérieur. Aujourd’hui, alors que l’affaire s’est terminée sans victime : pas une ligne, pas un mot dans "Le Monde". Finalement, le quotidien français a choisi de ne plus revenir sur le sujet car, en vérité, il ne mérite plus notre attention.

33 mineurs sauvés au Chili. Tant mieux. Mais, journalistiquement, par rapport aux autres nouvelles du jour, cela ne mérite plus en effet d’être mentionné. Et cela ne méritait vraiment pas la couverture outrancière proposée par toutes les télés du monde.

La tendance est hélas irréversible. La télé est gloutonne. Si un flux d’images en direct arrive, pour peu que ce flux soit chargé de pathos et d’imprévisibilité, aucun rédacteur en chef de télé ne fermera le robinet, bien au contraire. C’est la raison pour laquelle nous avons ingurgité du Chili à haute dose. Parions que cet intérêt sera éphémère.

Réveillez-moi quand la télé reparlera sérieusement de ce pays.

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