"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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dimanche 1 mars 2015

La mort de Martin Bouygues et l'AFP : journalisme de la précipitation

La terrible erreur commise par l'Agence France Presse ce samedi 28 février doit servir de bon rappel à l'ordre des fondamentaux du journalisme. Comment une agence de presse qui vient de fêter son 70 anniversaire a-t-elle pu diffuser, avec une telle légèreté, une fausse information de cette nature ? A 14h27, l'AFP annonce en une ligne la mort de Martin Bouygues. 

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URGENT Martin Bouygues est décédé samedi matin dans sa résidence de l'Orne (mairie) 

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Martin Bouygues n'est pas un personnage anodin. C'est le patron d'un groupe industriel français puissant qui contrôle en outre le principal media du pays, TF1. C'est un homme de 62 ans en parfaite santé. Imaginez que cette (fausse) nouvelle ait été diffusée un lundi matin, à l'ouverture de la Bourse. La surprise aurait été totale et les cours des actions Bouygues et TF1 auraient sûrement dévissé. 
Par chance, le fausse nouvelle a été répandue un samedi après-midi. Quand l'AFP annonce une disparition de cette importance, les autres médias agissent en totale confiance et répercutent la nouvelle sans vérification  supplémentaire. Si c'est dans l'AFP, c'est vrai. Tel est l'adage. Tous les sites internet d'information ont reproduit la dépêche et, sur les portables, de nombreuses notifications "push" ont été envoyées aux abonnés. Les médias du groupe Bouygues (le site de TF1 et l'antenne de LCI) ont également annoncé la mort de leur patron. 
L'AFP a donné quelques détails supplémentaires dans une dépêche un peu plus longue publiée à 14h49 et venant de son bureau de Rennes. 

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médias-industrie-communication-décès

URGENT  L'industriel Martin Bouygues est décédé 

Rennes, 28 février 2015 (AFP) - L'industriel Martin Bouygues est décédé samedi matin, à l'âge de 62 ans, dans sa résidence de La Roche Mabile, près d'Alençon (Orne), a-t-on appris auprès du maire de la commune voisine de Saint-Denis-sur-Sarthon. 
Les pompiers ont indiqué être intervenus à La Roche Mabile pour un décès, sans identifier la victime. Le maire de la commune voisine a indiqué qu'il s'agissait de l'industriel. "Je le connaissais bien, le famille de son épouse était très engagée dans le vie de la commune", a-t-il dit. 

rb-tm/jag 


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C'est une dépêche très étrange qui n'obéit pas du tout aux règles de base journalistiques concernant les sources. La source unique est acceptée quand elle incontestable et pertinente. La mort d'un pape annoncée par le Vatican, c'est officiel. Mais dans l'exemple qui nous occupe, la seule source, ce n'est pas le maire du village où Martin Bouygues a une propriété, c'est le maire d'un commune voisine, à 4 kilomètres au sud. Les pompiers ont certes été contactés. Ils confirment un décès mais ne donnent aucune identité.

Pour comprendre le cheminement de la fabrication de cette dépêche, il faut revenir en tout début d'après-midi, place de la Bourse à Paris, au siège de l'AFP. Une vague rumeur fait état de la mort soudaine de Martin Bouygues dans l'Orne. L'AFP appelle le bureau régional dont l'Orne dépend : Rennes. De ce bureau, on passe quelques coups de fil et on finit par tomber sur le maire du village voisin qui évoque la mort de "monsieur Martin". 

C'est, pour le journaliste de Rennes qui a la pression de ses supérieurs de Paris sur le dos, la confirmation nécessaire. La rumeur parisienne + la mort de "monsieur Martin" = le décès de Martin Bouygues. Sauf que le Martin n'est pas le bon (il se révélera plus tard être un parfait inconnu) et que (on l'apprendra ensuite) Martin Bouygues est en week-end non pas dans l'Orne, mais à Quiberon. Trop tard. 

La dépêche est publiée par l'AFP et reprise aveuglément par tous les médias qui commencent déjà à recueillir des réactions. 
La première grosse erreur incombe au bureau de Rennes qui ne pouvait pas se contenter d'un seule source aussi faible (le maire d'un village voisin). 

Mais, plus grave, la rédaction en chef de l'AFP à Paris n'aurait jamais dû valider la publication de la dépêche de Rennes sur le réseau de l'agence. Il aurait fallu, au moins, chercher une autre source, par exemple auprès du service de presse de Bouygues ou de TF1 ou bien dans l'entourage du défunt présumé. 

Un ou deux appels téléphoniques auraient permis de tirer l'affaire au clair et d'éviter une terrible bévue. Quelques minutes auraient été perdues, mais c'est toujours mieux que de publier n'importe quoi. 

Sauf que les habitudes vertueuses d'autrefois sont balayées par la crainte de se faire doubler par la concurrence. Et dans cette concurrence, il y a les réseaux sociaux comme Twitter. L'AFP frémit chaque minute dans la hantise d'être battue sur le fil par Twitter. L'arrestation à New York de DSK dans l'affaire du Sofitel avait été révélée avec précision par Twitter bien avant que l'AFP n'écrive la première ligne sur le sujet. 

Il y a beaucoup de bêtises, de fausses nouvelles, de désinformation sur Twitter. Mais dans ce fatras infini, il y a souvent des informations fiables. Cela concerne beaucoup les disparitions de célébrités qui sont signalées par les proches ou les voisins avant que l'information ne doit officiellement divulguée. 

Le phénomène n'est pas nouveau. Bien avant le développement des réseaux sociaux, en 1991, c'est un employé des pompes funèbres de  Senlis qui avait appelé le "téléphone rouge" d'Europe 1 pour signaler la mort d'Yves Montand. Le croque-mort espérait toucher la prime hebdomadaire de 500F. Europe 1 avait vérifié le tuyau auprès de sources fiables avant de donner l'information sur son antenne. Montand était bien mort. 

Martin Bouygues est toujours vivant et les démentis embarrassés de l'AFP ont bien été obligés de le reconnaître dans l'après-midi du samedi. Tous les autres médias ont fait également machine arrière, ressuscitant prestement le roi du béton. 

Quelle leçon tirer de cet épisode peu glorieux ? D'abord, pour les médias, revenir aux bonnes vieilles méthodes classiques : le témoignage direct, la présence sur le terrain et le recoupement des sources divergentes. 

Pour une agence de presse, une vérification scrupuleuse des faits et des sources qui doivent être multiples. Cela prend parfois du temps. On risque de rater un prétendu "scoop". Mais c'est préférable au grave dérapage de samedi. Celui-ci renforce le doute et l'incrédulité dans le public. Et cela donne, hélas, du grain à moudre à tous les complotistes et conspirationnistes.

dimanche 22 février 2015

Les naufragés de la neige

C'est l'histoire de la famille Dugenoux partie en voiture de Nancy à 6 heures du matin et qui n'arrive qu'à 22 heures dans son meublé de Peisey-Nancroix en Savoie, loué pour une semaine de sports d'hiver. Il y avait du monde sur la route. Il y avait même de la neige sur la route car nous sommes en février. Monsieur Dugenoux a conduit une bonne partie du chemin, passant parfois le volant à son épouse. A un moment, il a fallu équiper les pneus de la voiture avec des chaines. Les époux Dugenoux se sont entraidés pour accomplir cette délicate opération. Les trois enfants se sont montrés un peu énervés vers la fin du voyage. Mais, en arrivant, ils étaient contents de savoir que, dès le lendemain matin, ils dévaleraient les pentes.

Cette histoire d'une effondrante banalité est devenue le prototype de l'aventure humaine mise en lumière, jusqu'à plus soif, par les médias audio-visuels français. C'est ça l'info, coco ! C'est ce que les journalistes de l'audio-visuel appellent «la galère», en l'occurrence «la galère de la famille Dugenoux». Cela peut se transformer en «naufrage». Le récit serait en effet encore plus croustillant si la famille Dugenoux avait été contrainte de passer la nuit dans un gymnase, ouvert par une municipalité compatissante, pour cause de route devenue momentanément impraticable. C'est dans ces cas-là qu'il est recommandé de parler de « naufragés de la neige ». Ce sont des vacanciers (mal rasés pour les hommes, décoiffés pour les femmes) qui passent une nuit légèrement inconfortable dans un local chauffé avant de gagner, au lever du jour, leur lieu de villégiature hivernale où raclette, vin chaud et remontées mécaniques les attendent.

A l'occasion des vacances de Noël, de février et de Pâques, les radios et télés multiplient les reportages (tous semblables) sur ces trajets automobiles vers les cimes. C'est devenu bizarrement, comme disent les présentateurs dans leur studio parisien, «un grand titre de l'actualité». C'est encore plus indispensable quand Bison Fûté prévoit une "journée noire". Alors là, ça devient grave.

Cette actualité occupe beaucoup d'espace. Elle est souvent placée en «ouverture», c'est à dire comme premier sujet dominant : la famille Dugenoux va faire du ski pendant une semaine en Savoie, la famille Dugenoux est en route, la famille Dugenoux est arrivée. Quelle épopée !

Ce phénomène médiatique débilitant se décline à d'autres saisons. L'été, la «galère» se déplace sur les aires d'autoroutes du sud du pays. A chaque fois, ce qui frappe, c'est la répétition à l'identique des reportages, la similitude des questions et des réponses. A tel point qu'il serait possible de passer tous les ans les mêmes sujets enregistrés. Le subterfuge finirait pas être découvert après plusieurs années uniquement à cause des changements de mode vestimentaire et de l'évolution des modèles de voiture.

Comment en est-on arrivé à une telle inanité ? C'est que les médias grand public sont obsédés par ce qu'on appelle très sérieusement (c'est du jargon journalistique) le «concernant». Autrement dit, tous les éléments proches de la vie quotidienne des auditeurs et téléspectateurs sont dignes d'intérêt, le reste beaucoup moins. S'il fait chaud au mois d'août, il faut impérativement propager la nouvelle qui n'en est pas une, l'illustrer par des images de fontaines et bassins pris d'assaut dans les villes et par l'arrosage préventif des petits vieux dans les hospices.

Pourquoi ? Parce que «les gens ne parlent que de ça» vous diront doctement les rédacteurs en chef. Il est sûr que les gens parlent plus spontanément de la pluie et du beau temps que de la situation dans l'est de l'Ukraine. L'Ukraine, ce n'est pas «concernant». On dit que c'est «clivant», terme de marketing qui signifie que ça emmerde tout le monde. Donc on s'étendra longuement sur la neige en hiver mais très peu sur l'Ukraine. Ne clivons pas, conservons nos auditeurs et téléspectateurs. Et pensons aux chiffres d'audience, quand même.

Mais cette évaluation du «concernant» et du «clivant» n'est pas une science exacte. Elle se fait au pifomètre, souvent en fonction du train de vie des cadres dirigeants des rédactions audio-visuelles parisiennes. C'est une tranche socio-professionnelle aisée qui est plutôt habituée à aller aux sports d'hiver. Ces têtes pensantes de la profession s'imaginent donc que toute la France va au ski. Ce qui est totalement faux. 

Le très sérieux CREDOC (Centre de recherche pour l'observation des conditions de vie) a clairement identifié les habitudes hivernales des Français. Ils ne sont que 8% à se rendre dans une station de sports d'hiver au moins une fois tous les deux ans. Donc même pas forcement chaque année. Le reste des Français, 82%, ne va jamais faire du ski. Jamais. A titre de comparaison, toujours selon le CREDOC, 40% des Français ne quittent jamais leur domicile pour des vacances à n'importe quelle période de l'année (chiffre de 2014).

C'est là que l'équilibre «concernant» et «clivant» est en péril. Une infime minorité de Français prend la route de la montagne pendant les congés d'hiver. Mais ces déplacements puis les activités sur les pistes occupent une place démesurée dans les journaux d'information à la radio et à la télé. Si vous soumettez ce genre d'objection aux responsables des rédactions audio-visuelles, ils vous rétorqueront (avec une certaine mauvaise foi) que les embouteillages sur routes verglacées, ça intéresse tout le monde. C'est «concernant». En tout cas, c'est plus vite fait et moins cher à réaliser qu'une enquête compliquée et minutieuse sur le prix des carburants (qui pourrait être «concernante»).

Et puis, finalement, 8% de Français partant au ski, faisant du ski, revenant du ski, c'est beaucoup moins «clivant» que les trois millions de réfugiés chassés de Syrie par une guerre interminable. Les réfugiés, hagards, dépenaillés et affamés, c'est clivant. C'est même carrément plombant.

mercredi 21 janvier 2015

"Je ne suis pas journaliste. Je suis pire."

Le texte ci-dessous est un cri. "Un cri venu de l'intérieur", comme le dit Lavilliers dans une de ses chansons. Venu de l'intérieur des médias français. L'auteur de ces lignes pertinentes comme des flèches est un homme intègre, intelligent, un grand professionnel. Il n'est plus dans le doute. Il est dans le désarroi. Il m'a autorisé à reproduire son témoignage lucide et implacable. Il nous dit : "j'ai besoin de votre aide". Quelle est notre réponse ? 





JE NE SUIS PAS JOURNALISTE. 
JE SUIS PIRE. 
J'AI BESOIN DE VOTRE AIDE.

Bonjour.

Je travaille depuis presque 10 ans au sein d'un des plus grands médias de France. Je suis chargé de ce qu'on appelle la valorisation marketing de notre information. J'ai participé à la création de ce poste et depuis j'en assume seul la charge sous l'autorité de la direction de l'information. Je n'agis pas sur le contenu éditorial de la chaîne. Mon rôle consiste principalement à véhiculer à nos fidèles un message précis : "Continuez de nous écouter parce que nous sommes les meilleurs pour vous offrir l'information que vous attendez". Je suis chargé de rassurer l'Opinion sur le fait qu'elle est le moteur de notre info. Je suis, parait-il, très doué. Bref, j'étais insouciant et heureux … jusqu'à cette matinée du 7 janvier.

D'abord il y eu l'annonce. Puis la cohue dans la rédaction. Dans l'excitation, tout le monde parlait de barbus, d'islamistes. 11h55. Sans réfléchir, outrepassant mes responsabilités parce que sachant que ce serait toléré, à un cadre de la rédaction qui disait "encore ces maudits barbus", je répondis : "Breivik n'était pas barbu". Dans le regard qu'il me lança, il n'y avait ni colère, ni mépris, mais une sorte de vide, comme un désespoir. C'est là, je crois, que j'ai compris clairement pour la première fois qu'un mal nous rongeait. Je les laissais travailler. Je décidais, parce que c'est ma manière de gérer mes émotions, de me poser et d'analyser ce que je voyais pour tenter de comprendre. C'est ce que je fais encore aujourd'hui.

Cette semaine, je nous ai vus faire d'un fabuleux slogan publicitaire, créé par un journaliste / Directeur artistique (sic), un mot d'ordre mondial. C'est la force du marketing. En vidant les mots de leur sens, il leur permet de devenir fédérateur et de toucher le plus grand nombre. L'autre face du marketing, la sombre, c'est qu'en vidant les mots de leurs sens, les seules armes que nous ayons réellement contre la barbarie deviennent inopérantes. Déjà, nous nous divisons sur ce qui nous unissait il y a si peu de temps. "Je suis l'informatique", dit le premier. "Moi aussi ! Mac Ou PC ?" répondra le deuxième. 

Cette semaine, je nous ai vus faire de tweets, ces flocons de neige numérique, de véritables avalanches médiatiques sans nous apercevoir que nous avions, nous même, rassemblé la neige puis poussé la boule dans la pente. Une fois la taille critique atteinte, plus personne ne pourra l'ignorer. Dans l'espace-temps infini d'internet, il faut en permanence une info pour remplir le vide se créant perpétuellement. Dans ces conditions, choisir, donc renoncer, est une épreuve. Hiérarchiser devient un non-sens. Sur le fil d'actu, seule la chronologie n'a de place. Et puis, comment hiérarchiser ce qui sera partagé, ou pas, par nos internautes, nouveaux rédacteurs en chef de leurs média personnels et mondialisés.

Cette semaine, j'ai vu le tweet d'Alain Weil : "Record d'audience historique pour BFMTV avec 10.7% de PDA". J'ai vu l'indignation généralisée…en dehors de la bulle médiatique. A l'intérieur de la bulle, peu d'écho. Il n'y a d'ailleurs qu'un seul et unique site média (ces sites habituellement si prompt à relayer n'importe quel "dérapage" dans la tweetosphère) qui a repris l'information. Site que j'ai découvert à cette occasion, c'est dire sa faible notoriété. De l'intérieur de la bulle, à peine ai-je vu quelques-uns se dire que ce n'était pas très intelligent de le tweeter. Le faire, donc, mais ne pas le faire savoir. N'est-ce pas étrange de devoir garder pour nous ce qui fait notre fierté ? Puis, 3 jours plus tard, j'ai vu les communiqués des radios sortir pour se féliciter des audiences. Que ces radios soient privées ou publiques, pas de différence. Certes, il s'agissait des audiences de Novembre / Décembre. Pour Janvier, rendez-vous en Avril, le contexte sera apaisé, il ne devrait pas y avoir de remous à l'extérieur de la bulle. Les radios pourront à nouveau communiquer et elles aussi, se féliciter du travail accompli par leurs équipes pendant et après la crise du 07 janvier. Il en va ainsi dans toutes les rédactions, tous médias confondus. Les uns et les autres se réjouissent d'avoir été les meilleurs pour donner à nos cibles ce qu'elles attendaient permettant ainsi à nos audiences, nos tirages, nos nombres de visiteurs uniques "de battre des records historiques". Nous travaillons bien puisque nous faisons de l'audience. Il n'y a de toute façon pas d'autre critère objectif et chiffré pour juger de la qualité de notre travail. Alain Weil avait raison de se réjouir et de féliciter ainsi ses équipes. 

Tout est là. La presse indépendante n'est pas une réalité, c'est une utopie pour laquelle il faut perpétuellement se battre. Chacun d'entre nous y pense, plus ou moins selon son degré de résignation, d'inconscience ou, extrêmement rarement, de cynisme. Encore faut-il prendre conscience de tous les pouvoirs  susceptibles de nous enchaîner. Le pouvoir politique, c'est vrai. Le pouvoir de l'argent, c'est tout aussi vrai. Mais le fait de n'avoir comme seul critère de jugement objectif et chiffré, l'audience, le tirage, le clic ou le nombre d'abonnement met en péril ce que nous sommes. L’état de santé de Charlie Hebdo avant le 07 janvier l'illustre parfaitement. Ils n'avaient rien concédé de ce qui était leur raison d'être, ils allaient disparaitre faute de moyen d'exister.

Etre ainsi dépendants de l'opinion de nos cibles nous impose de lutter sans cesse pour ne pas céder à la tentation de privilégier nos moyens d'existence (l'audience et les revenus que nous en tirons) sur notre raison d'exister : informer le plus impartialement et précisément possible pour donner aux citoyens le pouvoir de comprendre l'extrême complexité du monde dans lequel nous vivons. 

Problème : Pour être "percutant", "impactant", "concernant", "fédérateur" et "prendre des parts de marché "(le catalogue des néologismes marketing est infini),  il faut faire simple et efficace, règle de base du marketing. Joachim Roncin, journaliste, d'ores et déjà publicitaire de l'année et désormais propriétaire de la marque déposée "Je suis Charlie" le résumait si bien sur RTL : "On m'a appris qu'au-delà de 8 mots, c'est pas la peine…". Caricature de l'époque qui en dit autant qu'un dessin de Cabu. Nous informons de moins en moins, nous "marketons" l'information pour atteindre nos cibles. Ainsi naissent et se multiplient les "raccourcis journalistiques" qu'on reproche tant au média. Dans l'exercice qui consiste à résumer un enjeu d'actualité en 20s pour faire une bande annonce, je suis d'ailleurs très souvent sollicité par mes collègues journalistes. Logique, je ne suis pas journaliste, je suis pire.

Face à cette situation, il ne reste que la responsabilité individuelle pour faire barrage à l'abandon de notre raison d'être au profit de nos moyens d'exister. Certains, trop rares, peuvent faire face. Les autres, trop nombreux, renoncent. Dans un monde de concurrence exacerbée et de précarité toujours plus grande, qui pourrait blâmer celui qui renonce ? Ceci  est vrai cette semaine, l'était la semaine d'avant et le sera la semaine qui suivra. Le mouvement s'amplifiera inexorablement si nous ne faisons rien pour régler cet enjeu systémique. Les Etats-Unis, référence en tout pour l'occident, nous le montrent déjà. Pas uniquement avec Fox News, nous le savons.

Je n'ai pas les solutions pour changer et adapter à la réalité 2.0  le cadre de plus en plus mortifère dans lequel nous remplissons notre devoir d'informer. Ce n'est pas à moi seul de définir de nouvelles règles. Tout comme c'est n'est pas à nous seul, communauté médiatique, de les chercher. Je crois que notre responsabilité est d'accepter de mettre cette problématique structurelle dans les mains des citoyens. Nous seuls avons le pouvoir de le faire. 

A l'heure où, après des années de colères intérieures, les Français se sont soulevés pour réclamer que notre République soit restaurée, peut-être même refondée. A l'heure où ils demandent que soit mieux protégé leur droit à la liberté, leur droit à la sécurité, leur droit à la justice, leur droit à l'éducation, ne restons pas sourd à leur demande, même non clairement verbalisée, d'améliorer leur droit à une information la plus indépendante et précise possible. Il s'agit, là aussi, de restaurer la confiance dans un pilier de notre démocratie.

Nous avons trop longtemps fermé les yeux sur ces enquêtes qui nous disent, années après années, l'extraordinaire défiance de nos concitoyens envers nous, les gardiens de cette liberté fondamentale. Nous avons le devoir de prendre conscience que c'est cette défiance qui pousse de plus en plus de personnes à chercher l'information ailleurs, certains faisant ainsi le premier pas sur la route qui mènent à l'embrigadement et à la haine. Nous avons le devoir d'accepter qu'il faut améliorer les règles qui nous encadrent pour répondre, à nouveau, aux légitimes attentes de nos concitoyens. Et nous avons le devoir de leur confier la responsabilité de ces choix structurants et fondamentaux car il s'agit leur liberté. Nous sommes citoyens. Nous participerons et animerons le débat. Ne pas le faire naître, le confisquer ou l'ignorer serait une trahison envers la démocratie commise par ceux qui en sont les gardiens.

Pour parvenir à cette prise de conscience, si brutale et si paradoxale soit elle pour nous tous, vous êtes une des rares personnes à qui j'ai osé m'adresser aussi franchement avec l'espoir que nous partagions ce constat. N'ayant pas l'ombre d'une idée pour inventer les outils qui permettrait la réalisation de ce projet ambitieux, j'ai besoin de votre aide.

Respectueusement.

dimanche 16 septembre 2012

Médias et viande froide, une passion nécrophile.


Les journaux télévisés du début de soirée hier (le 19/20 de France 3, les 20 h de TF1 et France 2) ont considéré que l'information la plus marquante, le fait essentiel de la journée, c'était la mort de l'acteur Pierre Mondy. Les trois principales chaînes ont accordé la première place à cette disparition : ils en ont fait «l'ouverture» de leur narration des principales nouvelles du jour.

Qui était Pierre Mondy ? Un acteur français populaire grâce à la télévision, en particulier pour la série «Les Cordier, juge et flic». Mondy avait aussi beaucoup fréquenté les théâtres (surtout ceux des boulevards) comme comédien ou metteur en scène. Mondy avait tourné en outre dans une quantité  impressionnante de navets (plus de 90) du cinéma français, la seule exception notable étant peut-être son rôle de Napoléon Bonaparte dans «Austerlitz» d'Abel Gance (1960). Pour vérifier, je demande néanmoins à revoir ce film qui doit avoir singulièrement vieilli. Mais nous reverrons d'abord ce soir (sur TF1) une des nombreuses daubes où il s'était illustré : «Mais où est donc passée la 7ème compagnie ?»

C'est vous dire que Pierre Mondy, bien que populaire, n'était pas exactement un artiste de premier plan, tout juste un sympathique et honnête tâcheron du spectacle français, spécialisé dans la gaudriole et le téléfilm standardisé.

Pour les trois principales chaînes de la télévision française hier soir, sa disparition a toutefois éclipsé tous les autres sujets du jour : le mouvement de colère violente contre les Etats-Unis à travers le monde ou la conférence environnementale à Paris, par exemple.

Pour les médias, un cadavre people est «exquis» (pour reprendre l'adjectif des surréalistes). La viande froide se vend toujours très bien. Par conséquent, on la met en vitrine. Je ne dis pas que les journaux télévisés ne devaient pas évoquer la mort de Mondy. Mais pas à la première place. C'est totalement démesuré.

La démesure et le manque absolu de hiérarchisation de l'information, nous y sommes de plus en plus souvent confrontés. La mort du journaliste sportif Thierry Roland en juin dernier a occulté pendant plus de 48 heures le reste de l'actualité. Lui aussi était populaire mais ce n'était qu'un journaliste sportif. Il n'avait pas inventé le vaccin contre la rage. Même réaction totalement disproportionnée des médias, fin août, à l'occasion du décès de l'animateur Jean-Luc Delarue : débauche d'hommages larmoyants, interminable rétrospective de sa (petite) carrière.

Delarue est mort un jour avant Neil Armstrong. Au final, les médias français ont consacré beaucoup plus de temps à l'animateur cocaïné qu'au premier homme ayant marché sur la Lune. Que pèse en effet un personnage véritablement historique (le premier représentant du genre humain ayant foulé un sol qui n'était pas la Terre) face à un agité du petit écran hexagonal ? Réponse : pas grand chose.

Pour preuve, le numéro de «Paris-Match» de la fin août : photo de Delarue en couverture et Neil Armstrong relégué en pages intérieures. Consternante évolution pour ce magazine qui, dans sa période glorieuse des années 60, avait magnifiquement fait vivre à ses lecteurs la conquête spatiale. Mais entre deux cadavres encore tièdes, il faut choisir le plus «exquis», le plus «vendeur». Le commerce funéraire des médias obéit d'abord à des impératifs commerciaux. La mort de Delarue, en France, a beaucoup plus de valeur marchande que celle de Neil Armstrong. C'est ainsi.

Revenons 30 ans en arrière, presque jour pour jour, le 14 septembre 1982 : le président libanais Bashir Gemayel est assassiné à Beyrouth dans un attentat à la bombe qui fait une soixantaine de morts. Evénement d'une exceptionnelle gravité qui eu pour conséquence, entre autres, le massacre dans le camp de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila. Ce même jour, on apprend le décès accidentel de la princesse Grace de Monaco.

Le lendemain, le journal télévisé de la mi-journée est présenté sur Antenne 2 (le 'France 2' d'aujourd'hui) par Bernard Langlois. Le journal commence par deux photos : d'abord celle de Gemayel puis celle de Grace Kelly. Langlois indique clairement que l'on traitera d'abord de l'attentat libanais puis, dans un deuxième temps, de l'accident monégasque. Langlois fait du journalisme : il établit une hiérarchie.

Dans un très long préambule, magnifiquement écrit, Langlois met en perspective les deux événements : d'une part, l'assassinat de Gemayel, jeune président à peine élu dans un pays déchiré, au centre d'un Proche-Orient particulièrement en ébullition en cette année 1982. Et d'autre part, un accident de voiture dans le midi de la France.

A propos de Grace Kelly, Bernard Langlois dit ceci : «Elle n'était plus très jeune - 52 ans. Elle était toujours belle, dans sa maturité de femme épanouie, passée sans transition de la célébrité sulfureuse d'Hollywood à celle, respectable, du gotha. Curieux destin que celui de Grâce Kelly, actrice talentueuse distinguée par un prince, qui lui offrit un jour sa main, sa couronne, et de partager son trône planté sur un caillou cossu, dans un royaume d'opérette.»

Langlois paiera très cher sa hiérarchisation et sa mise en perspective des événements. Il fut aussitôt viré de la télévision publique (pourtant contrôlée à l'époque par un gouvernement de gauche que l'on aurait pu croire moins attaché à la défense d'un paradis fiscal qu'à l'équilibre du Proche-Orient).

Quelque temps plus tard, sur France-Inter, l'humoriste Pierre Desproges rendit hommage à Bernard Langlois : «ce journaliste d'Antenne 2 renvoyé promptement pour avoir, si j'ai bien compris, ramené à de justes proportions, un accident d'automobile survenu à une ancienne copine de Cary Grant reconvertie dans l'opérette immobilière sur la Côte d'Azur.»

Désormais, les choses sont simples : peu de médias décideraient de privilégier une information capitale au dépens de la disparition d'un people quelconque. Grace Kelly passera toujours devant Gemayel. Quelques rares quotidiens comme «Le Monde» et «Libération» ont relaté, sans s'étendre exagérément, les disparitions de Thierry Roland et Jean-Luc Delarue. En radio, France-Inter a également fait preuve de mesure. Ce sont des exceptions.

Les sondages qui mesurent l'audience de la télévision sont devenus d'une précision redoutable. On connaît désormais, minute par minute, la courbe de l'auditoire : sur un reportage concernant la Syrie, ça baisse. Mais avec Pierre Mondy en «ouverture», on ne prend pas de risques : ça attire la clientèle. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Prévoyez donc le pire quand, tôt ou tard, Johnny trépassera.

vendredi 14 octobre 2011

Politiques et journalistes : collusion sur l'oreiller

Ainsi donc, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel ne trouve rien d’anormal dans le comportement d’Audrey Pulvar, compagne du socialiste Arnaud Montebourg.

Audrey Pulvar est payée doublement par la redevance qui finance le service public de la radio-télévision en France.

Elle anime tous les matins la session d’information de 6h à 7h sur France-Inter (lire ici tout le bien que je pense de son immense talent) et elle intervient tous les samedis soirs dans l’émission de Laurent Ruquier sur France 2, autre chaine publique.

Audrey Pulvar, dimanche dernier, est apparue publiquement aux côtés d’Arnaud Montebourg qui célébrait son excellent score dans le premier tour de la primaire socialiste. Audrey Pulvar était enthousiaste, comme tous les militants qui acclamaient le député de Saône et Loire. On a bu du champagne, c’était la fête !

Le CSA estime néanmoins qu’Audrey Pulvar n’est pas une militante. Audrey Pulvar a été reçue, à sa demande, par le CSA. Michel Boyon, président de cette instance, a déclaré ensuite : «Mme Pulvar n'étant pas, à ma connaissance, membre d'un parti politique, son temps de parole ne sera pas décompté».

Immense lâcheté du CSA qui sent le vent tourner à gauche !

Audrey Pulvar continuera donc de travailler pour la matinale de France-Inter mais avec une contrainte majeure : elle n’abordera plus les sujets de politique intérieure.

Absurdité totale, hypocrisie absolue : faire une heure quotidienne de radio sur une antenne nationale en pleine campagne électorale sans parler de politique intérieure ! C’est complètement ridicule et cela, au passage, affaiblit gravement la crédibilité de France-Inter sur cette tranche horaire.

Audrey Pulvar continuera aussi d’intervenir dans l’émission de Laurent Ruquier sur France 2 le samedi soir. Cette émission ne dépend pas de la direction de l’information de la chaine publique. Elle est sous le contrôle de la direction des programmes. Mais c’est une émission qui invite des personnalités politiques, au moins jusqu’en janvier prochain, date à laquelle les politiques seront indésirables.

En attendant, ils continuent de défiler dans le studio de Laurent Ruquier et ils sont interrogés, entre autres, par Audrey Pulvar. Le mois dernier, c’est avec une rare virulence qu’elle a ainsi passé sur le gril Ségolène Royal, invitée de l’émission. A ce moment-là, Ségolène Royal était en concurrence avec Arnaud Montebourg, compagnon d’Audrey Pulvar. Le conflit d’intérêt est manifeste et scandaleux.

On peut en dire presqu’autant de Valérie Trierweiler, la compagne de François Hollande. Valérie Trierweiler est une journaliste de la chaine Direct 8, chaine privée (c’est important) et beaucoup plus confidentielle que France-Inter et France 2. Valérie Trieweiler est plus discrète et ne se montre pas en public dans les meetings avec le député de la Corrèze.

Mais le problème est comparable à celui soulevé par Audrey Pulvar, d’autant que Valérie Trieweiler participe régulièrement aux séances de travail avec les conseillers de son compagnon.

Ce type de collusion politico-journalistique n’est hélas pas nouveau.

Le sommet de l’indécence avait été atteint lorsque que Christine Ockrent était la numéro deux de l’Audiovisuel Extérieur (France 24, RFI, etc) alors que son époux, Bernard Kouchner, occupait le poste de ministre des Affaires Etrangères. Situation inimaginable dans aucun autre pays dit «développé». Culot et outrecuidance.

Anne Sinclair, en devenant la compagne de Dominique Strauss-Kahn, avait eu l’élégance d’abandonner la présentation de l’émission dont elle était une immense vedette : 7/7 sur TF1.

Béatrice Schönberg avait quitté le 20h de France 2, dès lors qu’elle est devenue l’amie intime puis l’épouse de Jean-Louis Borloo. Béatrice Schönberg est maintenant cantonnée à la présentation d’émissions de société sur la même chaine.

On objectera peut-être qu’Etienne Mougeotte, directeur de la rédaction du Figaro, est clairement un soutien de Nicolas Sarkozy. Mais ils ne partagent pas des confidences sur l’oreiller. Et Etienne Mougeotte n’a jamais caché ses opinions. Il dirige un journal (entreprise privée) qui s’assume clairement à droite.

Etienne Mougeotte n’est pas payé par la redevance. Par ma redevance. C’est toute la différence. 

mardi 26 juillet 2011

La plaie des sujets "météo" à la radio-télé

«Tell me something I don’t know» : racontez-moi quelque chose que je ne sais pas. C’est l’essence du journalisme : donnez-moi des nouvelles, informez-moi, dites-moi ce que j’ignore.
Cette loi élémentaire est de plus en plus oubliée par les médias grand public, radios et télés. Cette dérive est illustrée par la profusion des sujets liés aux conditions atmosphériques. Il fait froid en hiver, il fait chaud en été. Variantes : il fait doux en hiver, il fait frais en été. A chaque fois, déluge de reportages.

En cas d’été maussade, vous n’échapperez pas aux campeurs pataugeant dans la boue sous un ciel pluvieux, aux cafetiers geignards, aux marchands de glace déconfits, aux plagistes neurasthéniques.

C’est cette thématique que nous subissons en ce moment. Juillet est assez moche. Si je suis dans une région touchée par des conditions climatiques médiocres, pas besoin des médias pour me l’apprendre : je n’ai qu’à regarder par la fenêtre.

Le temps qu’il fait n’est pas une information qui mérite d’être relayée et illustrée à qui mieux mieux. Les prévisions météorologiques occupent suffisamment de temps d’antenne par ailleurs.

Mais les rédacteurs en chef ont des certitudes bien ancrées qu’ils assènent péremptoirement dans les conférences de rédaction : «Vous avez vu le temps qu’il fait ? Les gens ne parlent que de ça !». Si «les gens» en parlent, les médias meurent d’envie d’en parler. C’est l’accompagnement psychologique de l’auditoire. Il faut impérativement être en empathie.

Alors, l’hiver, dès le premier flocon repéré aux abords du périphérique parisien, on voit surgir des reporters emmitouflés, plantés sur le bitume qui peine à blanchir. Alerte générale : de la neige en hiver sur l’hémisphère nord !

L’été, s’il fait chaud, c’est le dispositif canicule, bien rôdé, qui est déclenché : reportage obligatoire dans une maison de retraite où l’on veille au rafraichissement et à l’humidification des anciens. Autre déclinaison possible : bébé et la chaleur.

Quand l’été est un peu pourri, comme en ce moment, le poncif, c’est d’aller interviewer les touristes décontenancés et les professionnels du tourisme. «Les professionnels du tourisme font grise mine», entend-on. Ils font toujours grise mine, même quand il fait beau.

Avez-vous jamais entendu un hôtelier ou un restaurateur se déclarer satisfait de sa saison, même si la caisse est pleine ? Et connaissez-vous un vacancier épanoui s’il n’y a pas de neige en hiver à la montagne ou de soleil l’été au bord de la mer ? Ce n’est pas de l’information. C’est du remplissage.

vendredi 18 février 2011

Par pitié, ferme ta jolie petite gueule, Justin Bieber !



Justin Bieber, pour ceux qui l’ignorent encore, est un jeune chanteur canadien anglophone, natif de l'Ontario. Il aura 17 ans le 1er mars prochain. Pour son anniversaire, sa mère et sa grand-mère vont lui offrir un appartement de 1,7 millions de dollars dans le quartier de Westwood à Los Angeles. On sait même que le sol du vaste logis sera de marbre blanc. Ce n’est pas facile à entretenir. Mais ce n’est sans doute pas Justin qui fera le ménage.
Justin Bieber jouit d’un succès international considérable, grâce à ses chansons, ses prestations publiques, ses clips et surtout son look : la coiffure de Justin Bieber est imitée par des millions d’adolescents à travers le monde. Pour être coiffé comme Justin, il faut avoir les cheveux relativement longs (et surtout pas frisés) et il est impératif de ramener toute la chevelure vers le devant, en masquant les oreilles et le front. Disons-le brutalement : cette coiffure est hors d’atteinte pour Michel Blanc ou Alain Juppé.
La musique de Justin Bieber n’est pas exceptionnelle, mais elle n’est pas indigne. Le gamin aime se référer à Michael Jackson. On est loin du compte, même si on peut imaginer que Michael Jackson, s’il vivait encore, ne détesterait pas la compagnie du jouvenceau canadien. C’était tout à fait son genre. Mais ceci est une autre histoire.
On ne pouvait rien reprocher de particulier jusqu’à présent à Justin Bieber. C’est un gentil garçon souriant qui fait rêver un très large jeune public sur tous les continents. Toutes les époques ont connu des phénomènes identiques. Rien à dire donc.
Mais voilà que Justin se retrouve en couverture des grands magazines internationaux. Il était le mois dernier le ‘cover boy’ de «Vanity Fair» et le voici à la une de «Rolling Stone».
Oui, «Rolling Stone», ce titre mythique qui a accompagné toute l’évolution du rock et de la pop. C’est dans ce magazine américain que Hunter S. Thomson avait développé son concept du «gonzo journalism». C’est aussi «Rolling Stone» qui, en juin dernier, par un article fracassant, provoqua la chute du général américain Stanley McChrystal, commandant suprême de la coalition occidentale en Afghanistan.
C’est ça, «Rolling Stone» : un journal avec du contenu, assez loin de «Gala» ou de «Voici». Mais les temps sont difficiles pour la presse écrite : il faut vendre, coco !
«Rolling Stone» fait donc sa ‘une’ sur le jeune Justin Bieber. Musicalement, c’est discutable. Commercialement, c’est impeccable. Comme «Rolling Stone» associe toujours ses sujets de couverture à un entretien, les journalistes américains ont tout naturellement interviewé le candide ado canadien.
C’est là qu’on franchit une frontière dangereuse. Le gosse est prié de s’exprimer sur les choses de la vie. Une vie si courte que Justin a déjà racontée dans une très précoce autobiographie publiée partout dans le monde et traduite en France : «De mon premier pas vers l'éternité : mon histoire» (Éditions Michel Lafon, 2010).
J’avoue que je n’ai pas lu cet ouvrage, sans doute fort intéressant. Mais j’ai lu l’interview que Justin a accordée à «Rolling Stone».
Justin Bieber dont la sexualité semble encore balbutiante pour ne pas dire incertaine confie qu’il «ne faudrait pas coucher avec quelqu’un dont on n’est pas amoureux. Je crois qu’on doit attendre de tomber amoureux pour ça».
Position d’attente qui ne mange pas de pain et qui ravira toutes les minettes amourachées de l’idole à la chevelure bien lissée.
Les choses se gâtent quand les journalistes de «Rolling Stone» se mettent en tête d’interroger le jeune garçon sur l’avortement. Oui, sur l’avortement ! Quelle opinion solide un gamin chanteur d’à peine 17 ans peut-il s’être forgée sur l’avortement ?
Justin répond néanmoins de manière assurée : «Je ne crois vraiment pas en l’avortement, c’est comme tuer un bébé !». Relisez bien ce que dit Justin : il ne croit pas vraiment en l’avortement. Que veut-il dire exactement ? Que l'avortement n'est pas réalisable ou fiable ? Ou croit-il que c'est une mauvaise pratique ? Situer cette question sur le terrain de la croyance est déjà bien discutable.
«C’est comme tuer un bébé», ajoute l’ado adulé qui ne fait, en disant cela, que restituer tels quels les slogans de toutes les associations anti-avortement d’Amérique du Nord et d’ailleurs.
La grande différence en qui concerne Justin Bieber, c’est qu’il bénéficie d’une forte audience auprès de la jeunesse de nombreux pays. Justin dit que l’avortement, c’est tuer des bébés. Le message simpliste est malheureusement facilement assimilable.
Les journalistes de «Rolling Stones» poussent un peu plus loin leur questionnement et demandent à Justin Bieber sa position sur un avortement après une grossesse provoquée par un viol. Là, le jeune homme s’embrouille et avoue que la question le dépasse : "Euh…et bien, je pense que c’est très triste, mais tout arrive pour une raison. Mais je n’ai jamais été dans cette situation, donc je ne suis pas en mesure de juger."
C’est le jeune Justin Bieber, avec franchise, qui montre clairement aux journalistes de «Rolling Stone» qu’ils ont poussé trop loin l’exercice.
Ce type de journalisme est navrant. Interroger une star éphémère au rayonnement mondial, un garçon qui n’a pas encore 17 ans, sur un sujet aussi complexe que l’avortement est proprement ridicule. C’est du journalisme plus trash que celui exercé par la pire publication à scandale.
Demander à Justin Bieber, à peine 17 ans, ce qu’il pense de l’avortement est aussi peu pertinent que de demander à Alain Delon ou à Josiane Balasko ce qu’ils pensent de la situation en Libye.
Mais en ce qui concerne Justin Bieber, les conséquences sont plus graves. Le jeune chanteur est très écouté par une fraction importante de la jeunesse du monde entier. Ses affirmations hasardeuses et infondées risquent d’être perçues par ce jeune public comme un vérité vraie.
Le jeune Justin, grâce sa gloire actuelle, bénéficie d’une tribune complaisamment offerte par une presse profondément irresponsable.
Ne parle pas de ce que tu ne connais pas, Justin. Chante pendant que ta gloriole durera. Et ne te laisse pas entrainer sur un terrain qui n’est pas le tien par des médias prêts à tout pour vendre leur camelote.
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Voici, en bonus, la vidéo diffusée par le magazine "Rolling Stone" accompagnant la séance photo de Justin Bieber :

lundi 10 janvier 2011

Etat présent de la médiasphère


Les médias nous encerclent. Mais ils enserrent aussi ceux, parmi les plus jeunes, qui veulent travailler dans cet univers.

C’est un sujet qui me tient à cœur.

Comment faire son chemin dans la presse, l’audio-visuel ou le web en cette deuxième décennie du XXIème siècle en France ? Pas facile. D’autant que tout ce qui était acquis s’effondre.

Voici un témoignage sans ambages. Il vient de Morgane Tual.

Pour commencer, le portrait que Morgane brosse d’elle-même.

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Morgane est une jeune fille de 27 ans fraîchement sortie de son école de journalisme, le Celsa.
Depuis, elle a choisi une carrière de pigiste et partage son temps entre Youphil, France24.com et Diasporamas, où elle fabrique des diaporamas sonores. Elle ne dit jamais non à une chouette proposition de pige à caler entre tout ça.

Formée à la presse écrite, la radio, la télé, son meilleur souvenir reste un documentaire radio réalisé à l’école et diffusé sur France Inter, dans l’émission Là-bas si j’y suis. Et une enquête sur la drogue au travail, dans le cadre d’un concours qu’elle a lamentablement loupé.

Mais elle est persévérante. La rédaction de Marianne peut en attester : elle a passé huit jours à harceler la mairie de Boulogne-Billancourt pour connaître son budget bites de trottoir. Mais il lui arrive aussi de faire des articles utiles, faudrait pas croire.

Autre qualité soooo XXIème siècle : ses compétences Internet. Webmaster depuis une douzaine d’années, elle manie le HTML, le PHP, les CMS, le CSS et tous ces trucs tordus.

Et comme le net est son dada, elle réfléchit pas mal à son rapport avec le journalisme. Elle bricole autour des nouvelles formes de récit, comme le diaporama-sonore. Elle a aussi créé en 2008 un modeste webdocumentaire, dans le cadre de ses études, sur le thème de « l’anarchisme et les médias ».

Expérimental, sans prétention. Juste le mérite d’exister. Comme elle.

Maintenant, voici comment Morgane, jeune journaliste en devenir, rend compte de la réalité du monde médiatique telle qu’elle la perçoit.

JEUNES JOURNALISTES: QU’EST-CE QU’ON ATTEND POUR NE PLUS SUIVRE LES RÈGLES DU JEU ?

Envie d’écrire, mais manque d’inspiration. Twitter sert à tout, même à trouver de quoi bloguer. C’est Jean-Christophe Feraud, mon ancien patron aux Échos, vieux con autoproclamé du genre qu’on aimerait voir plus souvent, qui m’a soufflé cette idée de sujet : “Jeunes/vieux journalistes, papier/internet, conflits de génération ?”.
À la lecture, j’étais moyennement emballée. J’en ai un peu marre du branlage de nouille journalistico-twitto-intello du moment. Et puis j’ai changé d’avis. Les vieux journalistes et leurs grands principes, les jeunes journalistes et leur manque de principes, j’en parle souvent, à l’oral. Alors autant l’écrire. En précisant bien qu’il ne s’agit que d’un coup de gueule, et que mes propos sur les cons, vieux ou jeunes, ne sont pas à généraliser.

Les vieux cons

La seule fois où nous avons eu un semblant de cours sur Internet, dans mon école de journalisme, c’est un vieux type, une “pointure”, qui est venu nous faire la leçon. Globalement, j’ai toujours trouvé cela étrange que des personnes de soixante berges viennent nous apprendre la presse, alors qu’ils l’ont fichue en l’air. Ils nous lèguent des médias au bord de la faillite, un mépris généralisé (et bien mérité) des citoyens à notre égard, et nous enseignent la bonne vieille méthode pour continuer.
C’est d’autant plus amusant quand un journaliste d’un certain âge vient nous faire la leçon sur Internet. Ces types, qu’on a balancés à la tête de rédactions web parce qu’ils avaient “du bagage” et l’audace d’avoir ouvert un compte Facebook en 2007, ont tout appris dans des colloques. Ils sont généralement aussi sensibles au web qu’un ornithorynque confronté à une Playstation. Ils nous racontent avec une certitude insensée qu’écrire pour le web, c’est écrire court. C’est mélanger du texte avec de la vidéo et du son. Sinon, ce n’est pas “web”. Encore moins “web 2.0.
Pas d’accord. En fait, personne ne sait ce qu’est le journalisme web, et finalement, c’est aussi bien. Ce qui est valable aujourd’hui ne le sera plus demain. Nous pédalons tous dans la semoule/choucroute/caviar et, confidence pour confidence, j’adore ça. Chercher à établir des “règles”, des “pratiques”, peut-être que c’est finalement cela qui est anti-web. Néanmoins, qu’un type de 40, 50, 60 ans – ou de n’importe quel âge – ne détienne pas toutes les vérités sur la publication en ligne n’est pas choquant en soi. Ce qui l’est, en revanche, c’est le manque de curiosité. Pendant ces cours, il ne viendrait pas à l’esprit du journaliste-professeur de nous interroger sur nos pratiques, tout occupé qu’il est à se faire mousser devant des jeunes admiratifs. On l’a vu, les vieux journalistes ne sont pas à une contradiction près. Entre le discours et la pratique, il y a un grand canyon.
Entre eux, dans les conférences où ils interviennent, tous tiennent le même discours : les jeunes sont formidables. “Nous avons tout à apprendre des digital-natives, ils ont le web dans le sang, nous sommes très à l’écoute des jeunes et des nouvelles pratiques”. Étrangement, dans les nombreuses rédactions que j’ai fréquentées, personne ne m’a jamais demandé mon avis de (presque) digital-native. Tu peux marquer HTML en capitales rouges sur ton CV, tout le monde s’en tamponne. Pour parader dans des séminaires en expliquant que les jeunes sont formidables, il n’y a aucun problème.

Mais la réalité, c’est que les jeunes moisissent dans des rédactions pourries, payés que dalle, parfois ignorés, rarement remerciés, pour des stages aux limites de la légalité, à bosser comme des bêtes à pondre de la dépêche minable jusqu’à pas d’heure. La remise en question, ce n’est bon que pour les conférences. En vrai, on attend sagement la retraite, en glorifiant le temps d’avant, en accusant le web de tous les maux de la presse, en évitant soigneusement de se sentir responsable. Après nous, le déluge.

Les jeunes cons

Heureusement, la jeune génération est là pour prendre le relais. Non ? Non. La génération Y, c’est surtout la génération plan-plan. Aussi bien pensants que nos aînés. Sauf que les vieux, eux, ont au moins le mérite d’avoir été jeunes une fois dans leur vie, en essayant de tout foutre en l’air dans les années 60-70. Aujourd’hui, on fait du journalisme pour être reconnu socialement, et surtout pas pour faire évoluer le métier. On rêve de parler dans le poste avec le même ton cloné, d’écrire dans des journaux prestigieux et, si on a de la chance et la belle gueule qui va avec, de faire de la présentation à la télévision, summum de la gloire. Quitte à reproduire éternellement le même modèle qui, on le sait désormais, est voué à l’échec. Bref, réinventer le journalisme, très peu pour nous. Dorénavant, les rares à lancer de nouveaux projets ambitieux ont souvent passé la cinquantaine. Et le seul à s’être montré impertinent comme nous, jeunes cons, devrions l’être si nous remplissions notre rôle social, est un vieil anar octogénaire. Aujourd’hui, lancer un média est pourtant devenu techniquement et financièrement bien plus accessible qu’auparavant. Nous disposons d’une liberté immense. D’un espace de jeu illimité. Et nous n’en prenons pas possession. Les quelques journaux lancés par des jeunes motivés, même s’ils sont souvent d’une remarquable qualité, restent néanmoins d’une sagesse désespérante.
Nous sommes la génération CPE. Notre combat, ce n’était pas de changer le monde. Non, nous, tout ce qu’on voulait, c’est un putain de CDI ! En 1968, les jeunes voulaient abolir le travail et le consumérisme. Nous on veut un contrat afin de pouvoir s’acheter une bagnole à crédit. La sécurité. le confort. Surtout ne rien changer. Quid des “digital-natives” ? Dans ce contexte d’insécurité complète du marché de l’emploi, le web est devenu une immense opportunité pour se faire connaître, hors des sentiers-battus du CV à papa. Le “personal branding”, dépasser les mille followers sur Twitter, se faire inviter dans des soirées parisiennes VIP, chics et underground est devenu un but en soi.
Nous passons beaucoup de temps sur ces futilités, nous éloignant chaque jour davantage du reportage de terrain, de l’enquête et, surtout, des gens. De tous ces gens qui ne savent pas ce qu’est le web 2.0, encore moins ce qu’est Twitter, qui s’en foutent et qui, en plus, ont sans doute bien raison.Qu’est-ce qu’on attend pour ne plus suivre les règles du jeu ? Qui prendra la suite de Siné, pour chier dans la colle, à notre façon ?

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article lu sur le site "OWNI" - ceci est un lien vers cet article.