"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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jeudi 13 janvier 2011

Toujours occupé par l'Occupation



L’Occupation ne cesse de m’occuper.

Devrais-je tant m’en soucier en étant né en France huit ans après la fuite du dernier soldat du IIIème Reich ?

J’ai déjà évoqué ici cette obsession bizarre (cliquez sur ce lien pour lire mes précédentes réflexions).

Oui, ces quatre années traversées par la France me semblent marquantes, infiniment plus que beaucoup d’autres. Je crois, en vérité, que notre pays ne s’est jamais remise de cette épreuve, en dépit des grandiloquences gaullistes.

L’Occupation surgit encore avec la publication cette semaine du nouveau livre d’Alexandre Jardin («Des gens très bien» - Grasset).

Alexandre Jardin, romancier à succès, raconte une nouvelle fois à sa manière le parcours de son grand-père, Jean Jardin, mort en 1976. Jean Jardin fut le directeur de cabinet de Pierre Laval d’avril 1942 à octobre 1943.

Alexandre Jardin avait déjà exploré ce sujet dans un précédent ouvrage : «Le roman des Jardin» (Grasset – 2005).

Pascal Jardin, père d’Alexandre, avait de son côté brossé le portrait de son propre père, Jean, dans «Le Nain Jaune» (Julliard – 1978).

La personnalité de Jean Jardin avait aussi été dépeinte dans un autre livre, signé par Pierre Assouline, grand connaisseur de cette période (« Une éminence grise» Gallimard -1986).

Bref, voilà un Jardin qui a été ratissé à fond : quatre livres sur un personnage au demeurant secondaire du régime de Vichy.

J’ai lu tous les livres mentionnés, sauf le dernier publié récemment sous la signature d’Alexandre Jardin. Mais je vais m’y employer bientôt.

Ce livre «Des gens très bien» provoque une grande indignation dans la famille Jardin, notamment auprès de l’oncle Gabriel et du cousin Stéphane qui accusent Alexandre de noircir le portrait du grand-père en le présentant comme un collaborateur actif du nazisme (rafle du Vel d’Hiv, etc.), alors qu’il n’aurait été, selon l’oncle et le cousin, qu’un simple exécutant du pétainisme, ce qui n’est pas comparable.

Cette période, indéniablement, reste propice aux controverses, aux rancœurs et parfois à la haine. C’est pour cela que l’Occupation m’intéresse.

Ce tropisme inexpliqué, je l’ai entretenu en lisant un gros bouquin écrit par Dan Franck : «Minuit» (Grasset – 2010).


Dan Franck est connu comme un romancier populaire et impétueux. Avec Jean Vautrin, il a également cosigné de nombreuses sagas virevoltantes.

Dans sa fresque «Minuit», Dan Franck s’est concentré sur le rôle joué par les artistes, les écrivains, les éditeurs, les cinéastes et les acteurs pendant l’Occupation.

On croise dans ce livre de nombreux personnages : Pablo Picasso, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, Jean Cocteau et Jean Marais, Louis Aragon et Elsa Triolet, René Char, André Malraux, Jacques Prévert, Mouloudji adolescent, Albert Camus, Antoine de Saint-Exupéry, Max Jacob, Sacha Guitry, Paul Claudel, Jean Paulhan, Robert Brasillach, Pierre Drieu La Rochelle, Louis-Ferdinand Céline, pour ne citer que quelques noms.

Le livre de Dan Franck fourmille d’anecdotes pour nous raconter le comportement des uns et des autres : vrais collabos, observateurs dociles, résistants de la première ou de la dernière heure.

Cette description fortement documentée m’a renforcé dans l’impression que rien n’était simple et tranché à cette époque. Certains collabos notoires ont aidé des Juifs et des résistants. Et de grands intellectuels, aujourd’hui vénérés, ont préféré le Café de Flore au maquis.

C’est ce flou qui m’interroge et, d’une certaine façon, me fascine toujours. En 1940 et même en 1942, personne ne connaissait la fin de ce sombre film : Hitler se suicidant dans son bunker à Berlin. Il est facile, avec plus de 60 ans de recul, de lancer des anathèmes.

Oui, Malraux, le combattant antifranquiste de la guerre d’Espagne, paisiblement planqué dans le Midi comme beaucoup d’autres, a attendu la dernière minute pour s’engager dans la lutte contre le nazisme.

Oui, Drieu et Brasillach, deux talents indéniables, se sont lourdement trompés. On peut le dire à présent. Mais aurions-nous fait nécessairement le bon choix à leur place ?

Ce sont ces questions que soulève le livre de Dan Franck, récit palpitant et enlevé, écrit sur un ton détaché, comme il se doit.

lundi 3 janvier 2011

Pour Stéphane Hessel de la part de Nietzsche : 'Nul ne ment autant qu’un homme indigné'


Ainsi va la France, petit pays ballotté par les grands mouvements planétaires. Un territoire croupion, amputé de son empire, qui se rêve encore en grande puissance.

Ses dirigeants de tous bords encouragent depuis des décennies, contre vents et marrées, une étrange vision paranoïaque : la France, cinquième économie du monde, un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, la bombe atomique ! On est les rois, non ?

Pas vraiment, en réalité. Même si l’actuel président de ce territoire amoindri va présider du haut de ses talonnettes le futur G20, la France n’est plus qu’une principauté sans importance.

La France est parmi les pays les plus pessimistes au monde. Nous sommes, selon un sondage tout frais, moins confiants dans notre avenir que les Irakiens et les Afghans. C’est vous dire...

Dans un pays abattu et méfiant comme l’est la France, rien ne vaut un bon râleur à l’ancienne, pour rejouer les vieilles rengaines.

Voici donc que surgit fort opportunément un opuscule au succès fulgurant, déjà vendu à plus de 500.000 exemplaires. C’est l’OVNI éditorial de ces dernières semaines : une trentaine de pages signées Stéphane Hessel et intitulées «INDIGNEZ-VOUS !».

Le prix est raisonnable : 3 €. Franchement, ça ne vaut guère plus. Je suis très heureux de savoir que l’éditeur de Montpellier qui a publié ce texte (‘Indigène Editions’) gagne beaucoup d’argent et va pouvoir publier beaucoup d’autres livres.

Mais la prose de Stéphane Hessel m’a plutôt laissé perplexe. Je m’attendais à un texte lyrique et exaltant, à une vraie incantation. Un appel à la révolte, à l’insurrection. Tant qu’à faire ! Au contraire, je lis (et je relis pour être sûr que j’ai bien lu) un texte d’une infinie platitude. Le style est décourageant de banalité. Le ‘petit livre rouge’ de Mao, par comparaison, c’était rock and roll !

L’auteur est évidemment admirable : résistant, déporté, humaniste, diplomate. Il dispose de toutes les lettres de créances. Mais son petit texte est vraiment insignifiant. C’est écrit sans grâce, sans panache. C’est, à vrai dire, un pensum.

Le long passage pro-palestinien est particulièrement lourdingue. Ce militantisme pesant discrédite fortement le reste de la démonstration déjà bien faible.

Que nous dit vraiment Stéphane Hessel ? Que le capitalisme financier est très nuisible. Merci pour l’info, Steph ! Ça, c’est du news, coco ! Et que fait-on pour le combattre ? Monsieur Hessel n’apporte aucune piste. Il se contente de s’indigner. C’est sa posture.

Stéphane Hessel, dans son opuscule best-seller, invoque à loisir l’esprit de la Résistance. C’est la référence de sa jeunesse. Mais comment appliquer à 2011 les règles du jeu de 1944 ? Cherchez l’erreur.

Qu’est devenu le modèle social français, inventé à la Libération ? Stéphane Hessel le brandit encore avec ferveur alors que ce modèle est dans l’ornière, perclus de déficits et de bureaucratie.

Stéphane Hessel a rallié à Londres le général de Gaulle dès 1941. Il s’élève contre les pressions économiques et politiques exercées aujourd’hui contre la presse et les médias. Vaste blague. De Gaulle au pouvoir dans les années 60 avait les médias à sa botte beaucoup plus fermement que Sarkozy actuellement. Et Mitterrand (que Stéphane Hessel vénère) a exercé sur l’audio-visuel hexagonal une domination infiniment plus forte que l’actuel occupant de l’Elysée. Tout le monde a évidemment oublié ces épisodes.

Sur l’analyse économique, je relève aussi dans le petit pamphlet de Stéphane Hessel quelques énormités.

Hessel veut nous faire croire que l’écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser. C’est globalement faux. Le nombre de très pauvres dans les pays en voie de développement est en baisse constante. Une classe moyenne émerge par ailleurs en Chine, en Inde, au Brésil et dans certains pays africains. La mondialisation améliore les conditions de vie (pouvoir d’achat, longévité) de millions de gens dans les pays du sud. Et ce n’est qu’un début.

Stéphane Hessel a été diplomate pendant de longues années à l’ONU. Il a forcément entendu des milliers de discours tiers-mondistes édifiants. C’est la spécialité de l’ONU. Mais ces discours ne résistent pas à l’analyse de la réalité : la globalisation économique est plus positive pour les pays émergents que les théories marxisantes qui ont longtemps été à la mode dans les tribunes internationales.

Stéphane Hessel nous propose de revenir aux valeurs éthiques héritées de la Résistance. Comme si la Résistance avait été un chemin pavé de roses. La Résistance a été en réalité une foire d’empoigne, un terrain cruel de luttes idéologiques. Trop facile, 70 ans plus tard, de nous faire croire que c’était la joyeuse camaraderie dans les maquis. Merci pour les images d’Epinal, on a déjà donné !

Et comment peut-on raisonnablement appliquer à notre XXIème siècle les idées de 1944, celles d’un pays emmuré à l’époque dans ses frontières ? Il faudrait dire gentiment à Stéphane Hessel, sans l’indigner, que les temps ont un peu changé, pour le meilleur et pour le pire. Et que ses grilles de lecture de l’après-guerre sont un peu rouillées.

Stéphane Hessel, ce doux vieillard, promène cependant son image angélique. Il va, de télé en télé, propager son message gentiment indigné. Il était encore ce soir chez Denisot sur Canal +. Il est drôle et réactif. «Un bon client», dit-on dans la profession audio-visuelle. Il dit un peu n’importe quoi. Peu importe : c’est rétro. C’est pour ça que ça marche. Dans un pays comme la France, tout ce qui est rétro est gage de succès.

Nous avons donc trouvé un nouveau penseur, un papy buriné, le nonagénaire qu’on vénère. La mode ne va heureusement pas durer. C’est un produit saisonnier.

Pour lui clouer le bec, j’ai convoqué Friedrich Nietzsche qui, fort à propos, disait : «Nul ne ment autant qu’un homme indigné».

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En complément, sur le même sujet, je vous suggère fortement de lire le texte que Pierre Assouline signe sur blog "La république des livres".

Vous le trouverez en cliquant sur le lien ci-dessus.

Je reproduis en outre ci-dessous le texte d'Assouline dont les avis sont souvent très pertinents.

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A-t-on le droit de ne pas s’indigner avec Stéphane Hessel ?

Etrange phénomène que celui d’Indignez vous ! (29 pages, 3 euros, Indigène éditions). Qui n’aime pas Stéphane Hessel, son sourire désarmant, son incroyable mémoire de la poésie, sa courtoisie d’un autre temps, sa gentillesse si rassurante ? Il vaut vraiment que l’on s’y arrête et que l’on y regarde de plus près, ne fût-ce que parce que, au-delà du demi million d’exemplaires, tout essai revêt des allures de phénomène de société. Or, curieusement, s’il a été loué de toutes parts, en raison de son message humaniste et de l’itinéraire impeccable de son auteur, il n’a guère été analysé dans un esprit critique. L’objet tout d’abord. Ce n’est pas un livre mais stricto sensu une brochure dont le texte proprement dit n’occupe que 13 pages, comme un gros article, le reste étant occupé par des notes et une postface de l’éditeur. Il est donc abusif non seulement de parler de livre, d’expliquer son succès par son faible prix (3 euros) alors que des nouvelles inédites sont en vente à 2 euros (Folio), mais aussi de commenter la liste des meilleures ventes en clamant partout qu’il a même dépassé le Goncourt de Michel Houellebecq (!). Mais on s’en doute, là n’est pas le plus important.

L’indignation en est le leitmotiv. Quand on pense que ceux qui l’achètent par dizaines pour l’offrir autour d’eux y voient un programme d’action, une philosophie morale, un bréviaire, on est consterné tant le contenu manque de contenu. Mais la démonstration est si faible et la plume si incertaine que l’appel n’a pas la puissance d’un pamphlet. Qui pourrait décemment s’opposer aux grands principes, aux grands idéaux et aux grandes idées qui y sont énoncées ? D’autant qu’elles sont présentées sous le label « issu de la Résistance ». C’est déjà là que le bât blesse. Non dans le programme du Conseil national de la Résistance, même si depuis son adoption le 15 mars 1944, la France a un peu changé et qu’il ne suffit plus de réclamer « une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours », revendication qui paraît un peu courte aujourd’hui, même pour les syndicalistes les plus chevronnés. Stéphane Hessel, qui s’est tôt engagé dans la Résistance, ce qui lui valut d’être torturé puis déporté à Buchenwald et à Dora, dit l’avoir fait car « j’ai été indigné par le nazisme». Il nous appelle donc à l’indignation permanente en toutes circonstances et en tous lieux, même si cette manière de mettre ainsi sur une même ligne morale la situation des sans-papiers, la dérégulation du capitalisme et les crimes du totalitarisme national-socialiste devraient nous… indigner. Le Monde a récemment publié deux pleines pages dans lesquelles des personnalités s’indignaient toutes de quelque chose, à l’exception du neuropsychiatre Boris Cyrulnik, et comme sa lumineuse réaction ouvrait le bal, elle eut pour effet d’anéantir toutes celles qui suivaient :

« J’ai beaucoup de tendresse, d’admiration, pour Stéphane Hessel avec qui j’ai beaucoup de concordances de vue mais je m’indigne qu’on nous demande de nous indigner parce que l’indignation est le premier temps de l’engagement aveugle. Il faut nous demander de raisonner et non de nous indigner. »

On ne saurait mieux dire qu’il est bizarre de pousser ses contemporains à s’engager sous l’empire de l’émotion et non sous celui de la réflexion. Mais allons plus loin. Dès la troisième page de son texte, Stéphane Hessel écrit : « Nous, vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes… » Nous ? Mais qui l’a délégué pour parler au nom de tous les survivants de la Résistance intérieure et de la France Libre, d’autant qu’il y revient à plusieurs reprises ? A la dernière page, cela peut se concevoir car son « nous » renvoie en note à un appel de 2004 fort d’une dizaine de noms (Aubrac, Cordier, Vernant…), mais avant, si on lit bien, Stéphane Hessel est l’auteur et il est censé écrire en son nom. A le suivre dans son raisonnement, on comprend qu’un homme n’est humain que s’il s’indigne et s’engage en conséquence. Un peu comme lui en somme. De quoi nier leur qualité d’humains à tous les Bartleby engendrés par la société. A la fin de son texte, après avoir rappelé les principes de la Déclaration des droits de l’homme à la rédaction de laquelle il fut associé, et s’être fait l’apôtre de la non-violence, le pourfendeur des inégalités, le dénonciateur de la consommation à outrance (mais qui est contre ?), il s’indigne de ce qui se passe à l’étranger.

« Aujourd’hui, ma principale indignation concerne la Palestine, la bande de Gaza, la Cisjordanie ». Deux pages suivent (2 sur 13, c’est dire la proportion) en défense et illustration du peuple palestinien, attitude légitime et respectable, mais qui contient difficilement la colère haineuse qui altère son flegme poétique chaque fois que, dans un débat, il est question d’Israël. Faisant le décompte des pertes de l’opération « Plomb durci » qui a provoqué la mort de plus d’un millier de gazaouis, il remarque qu’elle a fait « seulement » une cinquantaine de blessés du côté israélien, et on y sent l’ombre d’un regret, d’autant qu’il croit bon ajouter cette énormité : « Que des Juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre, c’est insupportable ». Comme si quoi que ce soit, dans leur qualité, leur passé, leur souffrance, devait les préserver, les immuniser ou leur interdire de se comporter salement comme tous les hommes sous toutes les latitudes en tous temps car toute guerre est une sale guerre. Si Stéphane Hessel avait été se promener un peu plus en Israël, il y aurait croisé à sa stupéfaction nombre de maîtres chanteurs, de salauds, de maquereaux, de violeurs d’enfants, de négationnistes, de trafiquants de drogue, de tueurs en série. Après quoi suivent des considérations sur l’inévitabilité du terrorisme comme une forme d’exaspération. On croit en avoir fini mais non, deux pages plus loin, il y revient. Evoquant une marche pacifique contre le mur de séparation, il rapporte que les autorités israéliennes l’ont qualifiée de « terrorisme non-violent » puis il commente goguenard : « Pas mal… Il faut être israélien pour qualifier de terroriste la non-violence. » Imaginez un instant l’évocation de la stigmatisation des Roms par Sarkozy&Hortefeux suivie de ce commentaire : « Il faut être français pour … ».

Imaginez mais ne cherchez pas car cela n’y est pas. Vous n’y trouverez pas non plus d’indignation sur la violation des droits de l’homme en Birmanie, en Chine, en Iran, en Corée du Nord, en Libye, en Tunisie et dans tant d’autres pays car l’indignation de Stéphane Hessel est à géométrie variable. Manifestement, sa boussole intérieure s’est bloquée sur ce pays honni. Par une ironie de l’Histoire, il a tenu à faire figurer en liminaire la reproduction de Angelus Novus, dans laquelle son premier propriétaire, le philosophe Walter Benjamin, un ami de son père, voyait « un ange repoussant cette tempête que nous appelons le progrès ». Et comme l’éditeur est obligé d’en indiquer la propriété, la présence de cette aquarelle de Paul Klee permet de faire éclater dès la première page la mention « Musée d’Israël, Jérusalem »… Ce qui doit passablement indigner l’auteur. Mais que ces détails n’empêchent pas les hommes de bonne volonté de s’indigner en reprenant en chœur le puissant slogan qui lui sert d’excipit : « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer »

©Pierre Assouline

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mardi 19 octobre 2010

La question des lycéens : "Aung San Suu Kyi, c'est qui ?"

Depuis quelques années, la Mairie de Paris a installé un portrait d’Aung San Suu Kyi au pied de la statue qui se dresse au centre le Place de la République. J’ai toujours pensé que cet affichage, même porté par des idées nobles, était moche.

Mais je suis prêt à un petit sacrifice esthétique car l’Occident ne doit pas oublier cette opposante birmane, victorieuse des élections de 1990 mais placée en résidence surveillée par la junte militaire qui pressure un peuple tout entier, le coupant du monde et le plongeant dans l’oppression et parfois la famine. Le courage et la dignité d’Aung San Suu Kyi ne sont pas sans rappeler la lutte pour la justice et la démocratie de Nelson Mandela en Afrique du Sud.

Depuis aujourd’hui, il n’est plus possible de lire le nom d’Aung San Suu Kyi sur l’affiche qui la représente sur la Place de la République. Son nom a été peinturluré par les élèves « en révolte » des lycées Voltaire et Turgot, proches de la place. « C’est qui, celle-là ? » ont du se demander ce matin les jeunes gens qui ont occupé les lieux pendant trois bonnes heures en bloquant totalement la circulation. « Taguons la Birmane, notre combat est plus important, notre colère plus juste » se sont sûrement dit les lycéens de Voltaire et de Turgot.

Je suis allé les voir de près ce matin pendant qu’ils obstruaient le trafic dans l’un des secteurs le plus fréquentés de la capitale. Je les ai vu s’amuser follement à déplacer les poubelles en plastique afin de bloquer les voitures. C’est marrant, la démocratie. On joue à emmerder le monde pendant quelques heures et on rentre chez soi, au chaud, pour surfer sur Internet. La police, d’une infinie prudence, intervient mollement au bout de quelques heures, comme cela s’est passé sous mes yeux ce matin, Place de la République.

Beaucoup de ces lycéens sont convaincus néanmoins qu’ils vivent des temps très difficiles, sous une affreuse dictature dirigée aveuglement par Nicolas Sarkozy. Je recommande à ces lycéens de se renseigner sur les dictatures, en commençant par la Birmanie. C’est un bon exemple. A mon avis, Aung San Suu Kyi a d’excellentes raisons d’être révoltée, beaucoup plus que ces lycéens parisiens qui ont rayé son nom pour imposer leur slogan un peu court.

Je repensais aussi à des lycéens qui vivaient à Paris en 1940. Eux aussi avaient quelques motifs d’insatisfaction. Il y a 70 ans, Paris était occupé par l’armée nazie. Quand on est lycéen, il y a de quoi être un peu énervé. Mais, à cette époque, pour manifester sa « révolte » (pour reprendre le mot des lycéens de Turgot et Voltaire), il fallait un peu de courage.

Les jours précédant le 11 novembre 1940, des tracts ont circulé dans les lycées parisiens, notamment à Janson de Sailly, Carnot, Condorcet, Buffon, Chaptal et Henri IV, ainsi qu'à la Corpo de Droit, dans le Quartier latin, appelant à manifester le jour de l'Armistice, à 17 h 30. Le 10 novembre 1940, plusieurs journaux parisiens publient un communiqué de la préfecture de police stipulant que : « Les administrations publiques et les entreprises privées travailleront normalement le 11 novembre à Paris et dans le département de la Seine. Les cérémonies commémoratives n'auront pas lieu. Aucune démonstration publique ne sera tolérée ».

Des instructions très fermes ont été transmises aux inspecteurs d'académie et aux chefs d'établissement : les cours ne doivent pas être interrompus et la traditionnelle commémoration devant le monument aux morts de chaque établissement devra se dérouler en présence des seuls professeurs. Le matin du 11, des inspecteurs de police visitent les lycées parisiens, ne constatant rien d'anormal. Mais à partir de 16 heures, à la sortie des cours, une majorité de jeunes, mais aussi des enseignants, des parents d'élèves, des anciens combattants. commencèrent à confluer vers les Champs-Élysées. D'abord silencieuse, la manifestation laisse bientôt échapper des acclamations faisant référence au général de Gaulle, et quelques drapeaux tricolores feront aussi leur apparition. La répression par la Wehrmacht commencera à 18 h 00. Il y eut une centaine d'arrestations, dont 90 lycéens et quelques blessés.

Au total, environ 2500 jeunes gens ont participé à ce qui fut l'une des premières manifestations collectives de résistance à l'occupant.

La junte birmane et l’occupation nazie représentent incontestablement des raisons légitimes pour se révolter, résister, se mettre en danger.

Faire joujou avec des poubelles dans les rues de Paris en 2010 ne me semble pas aussi nécessaire. Vous allez voir que les lycéens d’aujourd’hui, après avoir manifesté pour le statu quo sur les retraites, vont bientôt défiler pour obtenir une meilleure garantie obsèques.