Que diriez-vous si l’on vous annonçait que les incidents graves dans la centrale nucléaire de Fukushima au Japon ont provoqué la mort d’un million 300.000 personnes ? Vous seriez indigné, épouvanté. A juste titre, vous demanderiez l’arrêt immédiat de ces engins diaboliques. Retenez bien ce chiffre : 1,3 millions de morts. Nous en aurons besoin plus tard.
A l’heure qu’il est, les radiations nucléaires à Fukushima n’ont tué personne. En tout cas, il est vraiment trop tôt pour le dire. On évalue à 25.000 ou 30.000 le nombre de personnes tuées ou disparues après le séisme et le tsunami du 11 mars 2011. Il s’agit de victimes d’une catastrophe naturelle. On ignore totalement si le nucléaire a tué ou va tuer au Japon après les événements récents.
Le nucléaire civil n’a tué qu’une seule fois de manière avérée : c’était à Tchernobyl en Ukraine en avril 1986. L’Agence Internationale de l’Energie Atomique avait comptabilisé à l’époque 30 morts par irradiation directe (des employés de la centrale). Chiffre officiel très en dessous de la vérité car il faut y ajouter les milliers de personnes vivant dans les environs qui ont été exposées, plus ou moins longtemps, aux radiations. En 2005, un rapport d’experts internationaux a conclu qu’environ 10.000 personnes étaient mortes prématurément à cause de l’explosion de Tchernobyl. Ce chiffre reste contesté par les organisations écologistes qui avancent (sans preuve tangible) des bilans beaucoup plus lourds : entre 600.000 et 900.000 morts. Nous n’allons pas chipoter : je vous fais Tchernobyl à un million de morts. Il faut également prendre en compte les cancers qui se sont développés en Europe dans les années suivant la catastrophe en Ukraine : entre 20.000 et 35.000 cas répertoriés, pas tous mortels.
Rappelons que l’incident à la centrale américaine de Three Mile Island en 1979 n’avait fait aucune victime, les rejets de radiation nucléaire dans l’atmosphère ayant été très faibles.
Voilà pour les victimes du nucléaire civil.
Intéressons-nous maintenant à une machine beaucoup plus meurtrière que les centrales nucléaires. Un engin qui chaque année tue dans le monde 1,3 millions personnes (c’est le chiffre que je citais au début de cet article). Cette machine blesse en outre chaque année 50 millions de personnes, plus ou moins grièvement, souvent avec des séquelles et des paralysies.
Il s’agit de la voiture, ou votre chère bagnole, qui tous les ans fait beaucoup plus de victimes que l’explosion de Tchernobyl n’en a fait une fois pour toutes. La mort automobile est socialement assimilée. Ce n’est pas une catastrophe massive, c’est une hécatombe quotidienne. On s’y habitue.
Imaginez que l’explosion d’une centrale nucléaire française fasse 4273 morts. Quel scandale, quel effroi ! C’est exactement le chiffre de personnes tuées sur les routes de France en 2010. La France a réduit sensiblement sa mortalité routière ces dernières années. Mais le bilan reste élevé.
Vous allez me rétorquer qu’être tué en percutant un platane ou une voiture conduite par un ivrogne, ce n’est pas la même chose que de mourir irradié. Le résultat est identique : on perd la vie. Voir sa peau boursoufflée par des particules nucléaires ou avoir ses membres broyés par une carcasse métallique, je ne vois pas bien la différence d’infortune.
La voiture individuelle est la pire invention humaine de la fin du XIXème siècle. Le moteur à explosion est une calamité. L’envahissement de la planète par l’automobile a des conséquences économiques, sociales, culturelles toutes dramatiques. Sans compter la pollution gigantesque que la bagnole engendre. La ville de Pékin est déjà encerclée par 6 périphériques, tous saturés. L’émergence d’une classe moyenne en Chine multiplie de manière exponentielle le nombre d’automobilistes. La voiture tue en grand nombre et elle ne pollue pas que par les pots d’échappements : contemplez les épaves qui s’entassent chez les casseurs.
La voiture nous a également rendus dépendants d’un carburant de plus en plus cher et qui se raréfie : le pétrole. Aux morts des accidents automobiles, il faut ajouter les victimes des guerres et conflits multiples liés à l’exploitation pétrolifère.
La voiture défigure les villes et les campagnes : parkings, autoroutes, rues encombrées. Plus grave sans doute, la voiture modifie les comportements : agressivité, individualisme, fétichisme de l’objet à quatre roues. L’urbanisme est toujours conçu en fonction de la voiture : les lotissements gangrènent le paysage et les habitants vivent de plus en plus loin de leur lieu de travail.
Il aurait été tout à fait possible de se passer de ce moyen de locomotion dangereux, polluant et socialement nocif. Sans accès à la voiture individuelle, les habitants de la planète auraient utilisé d’autres moyens de transport. Il est encore temps de les imaginer ou de les réintroduire. La voiture individuelle est une invention récente : elle est à la disposition du plus grand nombre depuis moins de 75 ans.
Aux Etats-Unis, le train pour voyageurs s’était rapidement développé au XIXème. C’est le chemin de fer qui a été un instrument majeur de la création des Etats-Unis. L’unité du Canada est également le fruit du rail avec la légendaire liaison transcontinentale de Vancouver à Montréal.

Mais le train a été tué par la voiture, avec l’assentiment du pouvoir politique. Après la crise de 1929, Roosevelt dans son «New Deal» a décidé de mettre en chantier le réseau autoroutier qui existe toujours au Etats-Unis. C’est le moment où la voiture devenait accessible pour l’Américain moyen. On a construit un énorme réseau d’autoroutes mais on a abandonné le développement du train transportant des voyageurs.

Mais le train a été tué par la voiture, avec l’assentiment du pouvoir politique. Après la crise de 1929, Roosevelt dans son «New Deal» a décidé de mettre en chantier le réseau autoroutier qui existe toujours au Etats-Unis. C’est le moment où la voiture devenait accessible pour l’Américain moyen. On a construit un énorme réseau d’autoroutes mais on a abandonné le développement du train transportant des voyageurs.
De la même manière, les transports en commun ont été négligés dans tous les pays développés au profit de la sacro-sainte bagnole. Ce n’est que très récemment que l’on voit réapparaitre les tramways et se développer les métros. Il a fallu attendre cette année, 2011, pour que la région parisienne échafaude enfin (dans les projets du «Grand Paris») un réseau de transports en commun à l’échelle d’une concentration urbaine de 20 millions d’habitants. Ce nouveau système ne verra pas le jour avant une vingtaine d’années.
Dans les zones rurales, les collectivités locales feraient mieux d’organiser une desserte cohérente des territoires par des transports collectifs, bon marché et fréquents, plutôt que d’édifier des parkings, des routes, des rocades et des ronds-points à coup de millions d’euros.
Dans les zones rurales, les collectivités locales feraient mieux d’organiser une desserte cohérente des territoires par des transports collectifs, bon marché et fréquents, plutôt que d’édifier des parkings, des routes, des rocades et des ronds-points à coup de millions d’euros.
Certains veulent «sortir du nucléaire», au nom de la sécurité collective. Fort bien. Je propose un défi beaucoup plus important : «abandonner la voiture individuelle», instrument infiniment plus mortifère pour le genre humain. La voiture individuelle est une aberration récente dont on pourrait se défaire.
Parions hélas que le «lobby automobile» sera encore plus puissant que le «lobby nucléaire». Ce lobby de la voiture est multiforme : les constructeurs, les salariés des entreprises automobiles et leurs sous-traitants, les garagistes, les journalistes spécialisés qui vivent en vantant les carrosseries, les soupapes, les essieux et les carburateurs.
Dans ce lobby pro-bagnole, les plus nombreux sont les automobilistes du monde entier, accrochés à leur volant comme les drogués à leur seringue.

Dans ce lobby pro-bagnole, les plus nombreux sont les automobilistes du monde entier, accrochés à leur volant comme les drogués à leur seringue.
Un million 300.000 morts chaque année à cause de la voiture. Ce chiffre ne compte pas. Mais si un Japonais vivant près de Fukushima éternue de manière bizarre prochainement, on va en entendre parler...