"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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vendredi 24 février 2012

Dans le Chaudron de La Réunion


Le Chaudron brûle à La Réunion et c'est un mauvais signe. Le Chaudron est un quartier populaire et pauvre de Saint-Denis, préfecture de ce département d'Outre-Mer situé à 11.000 kilomètres de la Tour Eiffel. Onze heures d'avion, si loin, si proche.

Quand vous arrivez à l'aéroport Roland Garros (aucun rapport avec le tennis : Roland Garros était un Réunionnais, héros de la première guerre mondiale, aviateur mort aux commandes de son appareil sur le front de la Grande Guerre), vous êtes accueilli par deux drapeaux : le drapeau tricolore et le drapeau étoilé de l'Europe. Oui, vous êtes en Europe. Plus précisément, selon le jargon bruxellois, vous êtes dans une «région ultrapériphérique». Ne vous laissez pas influencer par les palmiers, la chaleur humide et les paysages volcaniques. Ici, c'est un morceau d'Europe, un poste avancé (ou reculé) de la République Française.
Le Chaudron, c'est la Courneuve des tropiques, un quartier de grands ensembles édifié dans les années 60 à l'initiative du premier ministre Michel Debré, élu de La Réunion. Implanté sur l'emplacement de la première usine sucrière de l'île au XIXème siècle, le Chaudron est un concentré des difficultés et des contradictions de La Réunion : chômage, désœuvrement, dépendance aux aides sociales. Au Chaudron, malgré le bleu turquoise de l'Océan Indien qu'on aperçoit du haut des tours, l'espoir est mince.

Le quartier est à fleur de peau et s'est déjà soulevé violemment. En février 1991, des émeutes y avaient fait 8 morts. L'élément déclencheur n'avait pas été les conditions sociales et économiques. Le Chaudron s'était indigné de la fermeture par le CSA d'une télévision qui émettait sans autorisation : Télé Free Dom. Cette fois, en 2012, la «vie chère» et le prix élevé des carburants ont servi d'étincelles à l'embrasement.

La vie est chère à La Réunion. L'île importe l'essentiel de ce qu'elle consomme. Les prix dans les magasins sont en moyenne supérieurs de 15% à ceux observés dans l'Hexagone, même dans les grandes surfaces largement implantées. Sur les 820.000 habitants du département, 160.000 ne touchent que le RSA. Le chômage frappe trois fois plus qu'en métropole : il frôle les 30% et atteint 60% chez les moins de 25 ans. La vie est chère pour tout le monde, sauf pour les fonctionnaires métropolitains bénéficiant d'une prime d'éloignement très confortable et qui empochent parfois le double de leur salaire de base.

La Réunion est un endroit magnifique justement apprécié par les touristes. Ils constituent la principale ressource, loin devant la canne à sucre en déclin constant. On vient de loin pour profiter des montagnes luxuriantes, des lagons et des plages. Mais cette géographie exceptionnelle, sur un territoire presque quatre fois plus petit que la Corse, a ses revers : la population se concentre sur une étroite bande côtière, surtout au Nord et à l'Ouest. Les transports en commun sont insuffisants. La circulation automobile est un enfer, digne de la région parisienne. Le sentiment d'enfermement, inhérent à l'insularité, est amplifié par l'isolement. Les voyages à l'extérieur ne sont pas à la portée de tous. Les billets d'avion sont un luxe.

Cette île, où je viens d'effectuer plusieurs séjours, est en outre hantée par le sentiment d'un danger diffus et permanent : les cyclones, le volcan toujours actif et, récemment, les immenses feux de forêt et les attaques de requins. Ce ne sont pas des anecdotes. Ces sujets reviennent sans cesse dans les conversations, comme de sourdes menaces.

La Réunion, département d'Outre-Mer, a cependant un gros atout : les tensions raciales sont beaucoup moins vives qu'aux Antilles françaises. L'Histoire du peuplement tardif de l'île explique cette harmonie relative. Ce gros caillou, pourtant sur le trajet des grandes voies maritimes, était désert jusqu'au XVIIème siècle. Les colons français, en s'y installant, n'ont chassé personne. Il n'y a pas eu à l'origine, comme dans d'autres endroits du globe, de persécution et d'extermination. Certes, plus tard, l'esclavage a été pratiqué par l'enrôlement de force d'Africains et de Malgaches. Ensuite, après l'abolition, des immigrés ont afflué pour travailler : des Tamouls, des musulmans venus d'Inde, des Chinois. Les conditions étaient difficiles. La Réunion était une colonie aux mains des blancs. Aujourd'hui, les descendants de ces communautés diverses coexistent plutôt paisiblement dans une religiosité intense. Les églises et les mosquées sont pleines, les temples Tamouls pullulent.

Cette identité très forte est entachée par la violence domestique et l'alcoolisme. Le rhum (pratiquement détaxé) fait des ravages. Les faits divers sont terribles et fréquents : viols, femmes battues, crimes de sang souvent à l'arme blanche.

Il faut prendre en compte cet environnement complexe pour évaluer les soubresauts actuels. Les Réunionnais qui ont rêvé jadis à leur indépendance ne la réclament plus. Sur l'île, la natalité est forte, la population est jeune. Et c'est cette jeunesse qui est sans travail, sans perspective. Dans le quartier du Chaudron, les «casseurs» interpellés ces derniers jours sont des adolescents, presque des enfants, sans motivation politique précise. Ils ne sont pas manipulés. Ils sont désespérés.

C'est à eux qu'il faut s'intéresser d'urgence, sous peine de voir toute La Réunion se transformer en chaudron.

dimanche 22 février 2009

Réflexions abruptes sur l'outre-mer.


Comment voulez-vous que ça marche, un tel système ? Je parle de l’outre-mer de la République Française.

La crise violente en Guadeloupe n’est qu’un rappel bien tardif d’une situation bancale qui perdure depuis des décennies. Il y a, dans les récents troubles antillais, les signes avant-coureurs d’une guerre, comparable à la guerre d’Algérie.

Les békés antillais, potentats blancs, détenteurs ultra-minoritaires du pouvoir économique, ne sont pas sans rappeler les pieds-noirs, à ceci près qu’il y avait en Algérie des pieds-noirs modestes. Ils sont plus rares dans les Antilles.

En Martinique et surtout en Guadeloupe, la caste blanche truste le commerce, l’industrie et ce qui reste de l’agriculture. Les békés, héritiers des esclavagistes, continuent de dominer par l’argent.

La population noire, qui descend des esclaves, est tout autant coupable d’avoir entretenu ce système de domination en acceptant passivement les avantages confortables de l’Etat providence.

Il s’agit de l’Etat Français, celui contre lequel Elie Domota, le meneur guadeloupéen, concentre sa haine. La France, tellement honnie (Domota est indépendantiste) est pourtant extrêmement généreuse.

La population totale de l’outre-mer (tous les DOM et les collectivités territoriales), c’est deux millions d’habitants (moins que la ville de Paris). L’outre-mer français, c’est un budget annuel de 6 ,7 milliards d’euros, c’est-à-dire davantage que le budget annuel du ministère de la Justice de toute la France (tous les tribunaux, tous les magistrats, toutes les prisons, y compris outre-mer).

L’outre-mer français, c’est un taux de non-emploi record. En Guadeloupe, entre les chômeurs et les bénéficiaires du RMI, vous avez un tiers de la population en âge de travailler qui se contente éternellement de l’aide publique. Chez les jeunes (18-25 ans), le taux de chômage est de 40 %.

Dans les Guadeloupéens effectivement au travail, 40% sont employés par une administration, comme le meneur Elie Domota, sous-directeur régional du « Pôle emploi » - fusion UNEDIC, ANPE - (ça ne s’invente pas !).

Il y a aux Antilles (et aussi à la Réunion), cette expression délicieuse pour parler des allocations familiales : on appelle ça « l’argent braguette ». Avec un taux de natalité exceptionnel, l’outre-mer se satisfait avec plaisir de cette prodigue braguette, véritable tiroir-caisse.

Il suffit de prendre un bateau et d’accoster dans les îles voisines, désormais indépendantes. Le niveau de vie y est trois ou quatre fois inférieur à celui des Antilles françaises. Nos départements ultramarins ne se maintiennent que grâce à l’aide très coûteuse de la Métropole, bonne fille et néanmoins conspuée.

Ce système colonial est pourri jusqu’à la moelle par une classe politique locale vermoulue par le clientélisme. Observez par exemple Lucette Michaux-Chevry, sénateur UMP de la Guadeloupe. Elle brandit l’étendard d’une révolte de pacotille, jusque dans la cour de l’Elysée. Un peu de pudeur madame, vous qui avez mangé à tous râteliers républicains en avalant toutes les couleuvres disponibles !

Ces arrangements scandaleux, confortés par des subventions échappant le plus souvent à tous les contrôles élémentaires, ont été cajolés pendant des années par plusieurs présidents de la République.

Sans conteste, le plus conciliant (pour ne pas dire le plus lâche) a été Jacques Chirac. Pendant les années interminables de son règne, le Corrézien (d’adoption) a toujours caressé l’outre-mer dans le sens des alyzés.

Pas de vague : on dépose le fric sur la plage au pied des cocotiers et tout le monde est content : les exploiteurs, les exploités et les (nombreux) fonctionnaires. L’outre-mer, ça s’arrangeait toujours à coup de millions ou de milliards.

Seulement voilà, les temps ont changé. Nous traversons une crise mondiale qui tolère plus difficilement les gouffres budgétaires. Et Nicolas Sarkozy se fiche royalement des confettis de notre empire, ces petits pustules tricolores sur la surface du globe. L’outre-mer : un sac de nœuds, que des emmerdements. Et ‘at home’, en métropole, les emmerdements, il en a à revendre Sarko !

Alors, il a laissé ce pauvre Yves Jégo patauger lamentablement dans ce bourbier exotique, pendant que la ministre de tutelle (Michèle Alliot-Marie, alias MAM) enfouissait précipitamment son long bec d’autruche dans le sable tropical.

Pas joli-joli, le comportement veule de la République à l’égard de ses possessions lointaines !

Alors, s’il fallait trancher une bonne fois pour toutes, pourquoi ne pas poser la vraie question, celle qui fâche ? Pourquoi ne pas couper le cordon ombilical ?

Elie Domota, le chef de la révolte guadeloupéenne, ne cesse d’évoquer le colonialisme. Il fustige la « presse étrangère » (en réalité les journalistes blancs venus de Métropole).

Voulez-vous l’indépendance, vous les ultramarins ? Si c’est ce que voulez, on peut s’organiser.

La Nouvelle-Calédonie a commencé ce chemin, après le travail délicat de conciliation réussi par Michel Rocard lorsqu’il était à Matignon. Dommage, car la Nouvelle-Calédonie est bien le seul territoire d’outre-mer vraiment économiquement viable grâce au nickel (premier producteur mondial).

Mais vous les Antillais, les Guyanais, les Réunionnais, souffrez-vous vraiment de vivre à l’ombre du drapeau français ? Il faut le dire tout de suite.

Votre indépendance, je vous l’accorde dans la seconde.

Mais il va falloir tout réinventer, sans le fric de la Métropole : les bureaux de poste qui distribuent vraiment le courrier, l’argent braguette (voir plus haut), les indemnités chômage, le RMI, les pharmacies (exceptionnellement nombreuses dans les DOM) où les médicaments sont distribués gratuitement grâce à la Sécu, les hôpitaux qui soignent, les routes entretenues, l’électricité qui fonctionne.

L’indépendance, le mot est joli. Mais il ne sera pas facile de l’accompagner de tous les agréments fournis depuis si longtemps par la manne métropolitaine (nos impôts, ceux que vous payez si peu) de la République Française.

Antillais, allez faire un tour à La Dominique ou à Sainte-Lucie, îles indépendantes voisines, deux anciennes colonies britanniques. La vie quotidienne est y nettement moins florissante que dans nos départements d’outre-mer. Comparez les niveaux de vie.

Finalement, les Britanniques n’ont pas fait une mauvaise opération en larguant leurs boulets coloniaux au bon moment.