C’est de l’or. De l’or blanc. Les radios et les télés se vautrent dans la neige. Et le public en redemande.
Depuis quelques semaines, les flocons reviennent régulièrement, avec plus ou moins d’intensité. Rien de plus normal en hiver dans un pays comme la France, situé, rappelons-le, dans l’hémisphère nord.
Ce phénomène naturel a le pouvoir de susciter chez les responsables des rédactions audio-visuelles une excitation démesurée. Chaque chaine envoie inlassablement sur le terrain une escouade de reporters emmitouflés chargés de décrire l’effet produit sur un sol gelé par l’arrivée de précipitations blanches.
Cela donne des interventions d’une haute valeur journalistique : "Oui, effectivement, comme vous le voyez derrière moi, il neige." Le tout est illustré d’images ou de témoignages édifiants sur la poudreuse : transports urbains perturbés, routes mal dégagées (prière de trouver un routier énervé), aéroports et gares obstrués (jérémiades de voyageurs obligatoires), chutes sur les trottoirs (une visite aux urgences d’un hôpital est une illustration hautement recommandée). Ce soir, lundi 20 décembre, 21 minutes sur 30 du journal de TF1 ont été consacrées à une interminable déclinaison des intempéries.
Il fait froid et ça glisse. On fait la une, coco, c’est ça l’info !
Le plus consternant, c’est que ça marche très fort en audience. Le spectacle de la neige passionne, par la fenêtre mais encore plus sur le petit écran.
Dimanche à 13 heures, le journal de TF1 a ainsi captivé 8 millions de téléspectateurs, réalisant une part d'audience de 44,1% sur les quatre ans et plus (et un excellent 45,9% sur les ménagères de moins de cinquante ans). Les ménagères de moins de 50 ans raffolent de la neige télévisée. A la même heure, France 2 réunissait 3,9 millions de téléspectateurs. Je fais un rapide calcul : presque 13 millions de Français dimanche à 13 heures pour regarder la neige à la télé, puisque c’était le sujet qui a largement dominé dans ce qui est sensé être une synthèse globale de l’actualité du jour.
Le phénomène est encore plus marquant à 20 heures où TF1 et France 2 ont réuni dimanche à elles deux plus de 16 millions de Français ! TF1 affiche pour son journal télévisé des performances records avec presque 10 millions de téléspectateurs, soit 36,9% de part de marché. L'édition de France 2 est elle aussi à un haut niveau avec 6,5 millions de personnes, soit 24,5% des téléspectateurs. A 20 h dimanche, 16 millions de Français agglutinés ont donc contemplé avec passion les effets de l’hiver grâce un dispositif technique exceptionnel, déployé au moindre recoin du territoire engourdi.
Comment les chaines de radio et de télé, soumises à une concurrence commerciale de plus en plus sauvage, pourraient-elles échapper à cette surenchère ridicule ? Je l’ignore.
Mais je constate que le grand public n’est plus informé convenablement. Une minorité a conservé l’habitude d’acheter un journal et de le lire. Mais pour les autres, pas de repère en dehors du JT et des quelques minutes glanées à la radio.
C’est ainsi que vendredi soir à 20 h, une information importante a été scandaleusement minorée par les deux plus grandes chaines de la télévision française. Le ministre de l’intérieur en exercice du gouvernement de la République Française, ce jour-là, avait été condamné pour la deuxième fois par la justice. Dans les éditions de 20 h de TF1 et de France 2, cette information politique majeure a été glissée en quelques lignes sous la forme d’une brève absconse, en milieu de journal pour France 2, et à la fin, à la sauvette, en ce qui concerne TF1.
Tombe la neige, monte l’audience. Sous les couches successives des "épisodes neigeux" (c’est désormais l’expression consacrée), le journalisme grelotte.