
A ceux qui me reprochent d’avoir accablé injustement Pierre Ménat, ambassadeur de France en Tunisie, muté brutalement à La Haye, je conseille de lire ce que publie aujourd’hui le journal « Le Monde ». Il y est question du dernier télégramme que Pierre Ménat a envoyé à Paris. Télégramme fatal.
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Aux dernières heures du régime Ben Ali, l’aveuglement de l’ambassadeur de France
M. Ménat, 60 ans, a été remplacé, mercredi 26 janvier, par Boris Boillon, 41 ans, ambassadeur de France en Irak. Ce diplomate est très proche du chef de l'Etat français, Nicolas Sarkozy, dont il a été pendant deux ans, de 2007 à 2009, l'un des conseillers diplomatiques. Une façon, pour Paris, de tenter de tourner la page.
Très critiquée pour les déclarations des ministres français Frédéric Mitterrand, Bruno Le Maire et Michèle Alliot-Marie, aux premières heures du soulèvement tunisien, la France l'est aussi pour le rôle et l'appréciation de la situation par son ambassadeur en poste à Tunis. Dans son dernier télégramme avant la chute du régime, envoyé le 13 janvier à 21h14, M.Ménat écrit que le dernier discours de l'ancien chef de l'Etat tunisien, dans lequel il annonce qu'il ne briguera pas un sixième mandat en 2014, "peut lui permettre de reprendre la main".
Dans ce télégramme de deux pages, que Le Monde a pu consulter, l'ambassadeur conclut en relevant que les "rues se sont remplies de manifestants malgré le couvre-feu", sans préciser que ces manifestations favorables à M.Ben Ali sont totalement orchestrées. Un simple coup d'œil sur l'avenue Habib-Bourguiba – où circulaient des véhicules de location affrétés par le parti au pouvoir, le RCD– suffisait pour le constater. "Il faut attendre un peu pour être sûr que le message est bien passé", tempérait cependant l'ambassadeur.
"Que peut faire la France?", s'interrogeait-il alors en recommandant trois pistes dans la partie réservée au commentaire. La première chose à faire consistait, selon lui, à "entretenir avec les autorités tunisiennes un dialogue d'autant plus franc qu'il sera exempt de critiques publiques", lesquelles, ajoutait-il entre parenthèses,"favorisent ici les plus durs".
"Dans cette période dramatique pour elles, développait ensuite l'ambassadeur, les autorités tunisiennes ne sont pas fermées aux conseils que des amis peuvent leur donner", à quelques "limites" près: "Nos positions les plus nettes et les plus critiques ne peuvent être entendues que si elles ne prennent pas de forme écrite ou publique." Il ajoutait: "L'expérience a montré qu'à chaque fois que cette voie a été empruntée, l'effet a été contre-productif (…). D'ailleurs, le peuple tunisien, même lorsqu'il s'autorise de fortes attaques contre son pouvoir, se solidarise avec ce dernier contre des critiques extérieures…"
AUCUNE RENCONTRE AVEC LES OPPOSANTS
Les deux autres pistes évoquées mentionnaient "l'importance du forum pour l'emploi et la francophonie" prévu au mois de mai; et la poursuite du soutien de la France pour l'octroi du statut avancé de partenaire privilégié avec l'Europe, c'est-à-dire "en entraînant l'Union européenne dans une attitude constructive qui favorise non pas un régime mais tous les Tunisiens"…
Le lendemain, des milliers de personnes criaient, sur la même artère Bourguiba, leur rejet du régime de M.Ben Ali, contraignant ce dernier, après quasiment un mois d'émeutes, à prendre la fuite. Dans ce même texte, M.Ménat soupçonnait, malgré un élan populaire indéniable de l'ensemble de la société, des manipulations. "Nul ne peut écarter l'exploitation de cette situation par des mouvements islamistes ou extrémistes", jugeait-il. Enfin, revenant sur les causes de "la perte de crédibilité" du régime, il évoquait la responsabilité des "accusations sans recul" de l'ancien ambassadeur américain révélées par WikiLeaks.
Aveuglement? Naïveté? L'ambassadeur de France apparaît bien loin de la société tunisienne. Nommé à Tunis en septembre 2009, il n'a jamais rencontré les opposants du régime, à commencer par les membres de la Ligue tunisienne des droits de l'homme. "Il n'a vu personne", fustige Khédija Chérif, secrétaire générale de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme.
Un grief qui lui est d'autant plus reproché qu'à plusieurs reprises Imed Trabelsi, le neveu du couple présidentiel, maire du très huppé port de la Goulette, a été invité à la résidence de France. Or Imed Trabelsi, l'un des personnages les plus haïs du clan familial, était mis en examen et poursuivi par la justice française pour le vol, en 2006, d'un yacht appartenant à Bruno Roger, l'un des dirigeants de la banque Lazard.
Isabelle Mandraud (envoyée spéciale à Tunis)©Le Monde
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