"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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dimanche 17 août 2014

Ferguson : d'un Nixon à l'autre

En 1970, le poète-chanteur-écrivain (et précurseur du rap) Gil Scott-Heron proclamait dans une chanson : "The revolution won't be televised" (la révolution ne sera pas télévisée). Manière de dire que dans l'Amérique blanche de l'époque Nixon, les fréquentes révoltes raciales seraient négligées par les grands médias comme la télévision. L'aphorisme avait fait florès ensuite.

44 ans plus tard, la formule ressurgit à Ferguson, banlieue de Saint-Louis dans le Missouri. Le 9 août, un jeune noir a été abattu dans cette ville par un policier dans des circonstances encore imprécises. Mais il est mort et il n'était pas armé. Ce drame à déclenché une série de protestations qui ont parfois tourné à l'émeute. 

La photo ci-dessus montre un jeune manifestant de Ferguson reprenant le slogan de Gil Scott-Heron mais en le complétant : "la révolution ne sera pas télévisée, elle sera sur Tweeter". Signe de l'évolution des technologies.

Les soulèvements répétés à Ferguson ont été violemment réprimés par une police locale équipée avec du matériel de guerre (en réalité, des surplus de l'armée américaine). Obama a appelé en vain au calme. Le gouverneur démocrate du Missouri a déclaré l'état d'urgence et instauré un couvre-feu (non respecté). 

Ironie de l'histoire, ce gouverneur démocrate a un nom difficile à porter : Nixon.

samedi 24 septembre 2011

Les mauvais combats contre la peine de mort

Deux exécutions capitales aux Etats-Unis, le même jour, cette semaine aux Etats-Unis. C’était mercredi. L’une des deux vous a sans doute échappé.

La première, celle de Troy Davis en Géorgie, a déclenché une mobilisation internationale contre la peine de mort. La seconde, celle de Lawrence Brewer au Texas, a été évoquée en quelques mots par les médias aux Etats-Unis et pas du tout dans le reste du monde.

Troy Davis et Lawrence Brewer
Deux poids, deux mesures.

Troy Davis, un noir de 42 ans, avait été jugé coupable du meurtre d’un policier blanc en Géorgie. Il avait toujours clamé son innocence et le dossier de l’accusation comportait de nombreuses failles.

Lawrence Brewer, un blanc de 44 ans, avait été jugé coupable du lynchage et du meurtre d’un noir dont le corps mutilé avait été trainé derrière une camionnette avant d’être abandonné devant un cimetière où reposent des défunts afro-américains. Lawrence Brewer n’a jamais caché son racisme virulent. Au moment des faits, en 1998, il était en compagnie de deux complices qui ont participé au lynchage. Lawrence Brewer a reconnu qu’il avait participé au tabassage mais il a toujours affirmé qu’il n’était pas responsable de la mort de la victime.

Deux meurtres, deux peines de mort. Un noir (probablement innocent) exécuté pour la mort d’un policier blanc. Un blanc raciste exécuté pour la mort atroce d’un noir.

Question : le châtiment suprême est-il plus justifié dans un cas que dans l’autre ? Les adversaires sincères de la peine de mort pensent évidemment qu’il n’y a pas de différence. Mais, si vous posez la même question à des personnes moins mobilisées, vous obtiendrez sûrement une réponse moins définitive : pour beaucoup, le raciste blanc méritait quand même d’être exécuté.

A force de défendre un cas individuel plutôt qu’un autre, les militants anti peine de mort se trompent de combat. C’est le principe même des exécutions judiciaires qu’il faut remettre en cause, aux Etats-Unis et dans tous les pays qui y ont encore recours.

Pour prendre un autre exemple, je pense que Mumia Abu-Jamal est coupable. C’est un prisonnier célèbre. Il a été condamné à mort en 1982 pour le meurtre d’un policier blanc à Philadelphie. Je connais assez bien ce dossier. Je suis allé sur les lieux du crime à Philadelphie. J’ai vu Mumia Abu-Jamal en audience dans cette ville. Je sais que Mumia Abu-Jamal a été jugé sommairement par un système défaillant et raciste. Actuellement, la procédure est bloquée par une procédure complexe et Mumia Abu-Jamal  attend toujours d’être fixé sur son sort. A mon avis, il est coupable. Mais ce n’est pas un argument. Mumia Abu-Jamal  ne doit pas être exécuté, pas davantage que quiconque.

Je suis absolument opposé à la peine de mort, en toutes circonstances et en tous lieux, même pour les pires assassins (y compris les tortionnaires d’enfants) ou pour les criminels de guerre. La peine de mort ne règle jamais rien et elle n’est pas dissuasive. Toutes les études comparatives le démontrent clairement : les pays qui ont aboli la peine de mort n’ont pas vu croître la criminalité. Les pays (ou les Etats américains) qui ont rétabli la peine de mort n’ont pas enregistré une baisse des crimes de sang. Dans le système pénal actuel des pays occidentaux qui l’appliquent encore, la peine capitale est plus coûteuse pour le contribuable (puisque c’est un argument parfois avancé) que l’emprisonnement à vie. Pourquoi ? Parce que, dans un pays comme les Etats-Unis, chaque condamné à mort dispose d'un grand nombre de recours qui encombrent les tribunaux et mobilisent l'appareil judiciaire. Le condamné passe donc de longues années derrière les barreaux, dans "les couloirs de la mort" hautement sécurisés et dont le coût de fonctionnement est beaucoup plus élevé qu'un emprisonnement classique. 

La France a aboli la peine de mort il y a exactement 30 ans. C’était une décision politique de François Mitterrand qu’il avait annoncée pendant sa campagne électorale de 1981. Mitterrand a fait beaucoup de chemin sur cette question car, pendant la guerre d’Algérie, en tant que ministre de la Justice, il a appliqué la peine de mort sans jamais chercher à s’y opposer. Mitterrand en 1981 était à contre-courant de l’opinion publique qui était largement favorable au châtiment suprême. Il a été élu en exprimant publiquement son opposition à la guillotine. Il a mis en application sa promesse, avec l’aide précieuse d’un avocat exceptionnel devenu son ministre de la Justice, Robert Badinter. C’était un acte de courage politique rare, probablement le seul à retenir de la longue présidence de François Mitterrand.

C’est ainsi que la question de la peine de mort doit être abordée : par la politique et contre le principe inique et barbare des exécutions capitales.

Les associations qui militent contre la peine de mort (et j’en connais quelques unes) utilisent une stratégie biaisée et inopérante. Défendre un condamné en particulier ne mène à rien. C’est le système, l’institution qu’il faut mettre en cause.

C’est ce qu’on fait les étudiants de Northwestern University dans l’Illinois dans les années 90. Ils ont examiné les dossiers de tous les condamnés à mort de leur Etat. Enorme travail d’investigation réalisé par des étudiants en droit et en journalisme, plus précis et plus efficace que celui d’une police et d’une justice expéditives. Ils ne se sont pas arrêtés à un seul cas. Ils ont passé en revue tous les dossiers. Résultat : le 11 janvier 2003, au dernier jour de son mandat, le gouverneur républicain (oui, républicain !) de l’Etat de l’Illinois a commué 167 condamnations à mort en peines de prison. Son successeur, un démocrate, a imposé en mars 2011 l’abolition de la peine de mort dans l’Illinois, le fief électoral de Barack Obama. 

C’est ce que j’appelle une action efficace. Pas de pétitions inutiles, pas de déclarations grandiloquentes, pas de bons sentiments. Juste une recherche des faits. N’en déplaise à certains, les Etats-Unis sont une démocratie qui se caractérise par un rejet instinctif du mensonge. L’Etat de l’Illinois bafouait la vérité en envoyant à la mort des condamnés jugés dans des conditions parfois scandaleuses. Le doute s’est installé. La peine de mort a disparu dans l’Illinois.

Un mot sur l’organisation judiciaire aux Etats-Unis qui est souvent mal comprise. Il y a, en gros, deux systèmes superposés : la justice fédérale (nationale, pour tout le pays) et la justice dans chacun des 50 Etats de l’Union. La justice fédérale est compétente sur les crimes fédéraux et juge notamment les assassins d’agents fédéraux (policiers du FBI, fonctionnaires d’une administration fédérale). C’est ainsi que le dernier condamné exécuté par la justice fédérale est Timothy McVeigh qui avait organisé l’attentat (168 morts) d’un immeuble de l’administration fédérale à Oklahoma City en 1995. La justice fédérale exécute rarement. Timothy McVeigh est mort d’une injection létale le 11 juin 2001 dans un pénitencier de l’Indiana.

L’autre niveau judiciaire se situe dans chacun des Etats. La peine de mort reste en vigueur dans 34 des 50 Etats, même si de nombreux Etats n'ont pas procédé à des exécutions depuis très longtemps. Dans beaucoup d'Etats également, la peine de mort n'est plus prononcée par les tribunaux, même si elle demeure dans l'arsenal des peines applicables. 


Dire que les Etats-Unis sont "le pays de la peine de mort" est une sottise. La réalité est beaucoup plus nuancée et circonscrite. Les exécutions effectives se concentrent principalement dans le sud du pays, à l'exception notable de l'Ohio et du Deleware, pour l'année 2011. 


C’est au niveau de chaque Etat que le combat de la peine de mort peut-être mené efficacement, comme cela a été fait dans l’Illinois.

Ajoutons qu’aucun candidat élu à la Maison Blanche n’a jamais fait campagne en incluant dans son programme l’abolition de la peine capitale. Il n’aurait jamais gagné. Ceci est valable aussi pour Barack Obama.

N’oublions pas, même si ce n’est pas une consolation, que les Etats-Unis ne sont pas les plus gros exécuteurs de la planète. En tenant compte des populations respectives de deux pays, la Chine exécute 30 fois plus en moyenne que les Etats-Unis.

On entend peu de protestations sur les châtiments chinois. Il est vrai qu’en France, le vieux fond d’anti-américanisme se réveille toujours dès lors qu’il s’agit de dénoncer la «barbarie» des Etats-Unis.

La «barbarie» aux Etats-Unis est en net recul, car le doute s’est installé sur la peine de mort, laquelle reste néanmoins soutenue par une large majorité de la population. Les tribunaux condamnent de moins en moins à la peine capitale et le nombre d’exécutions est en baisse constante depuis le début du XXIème siècle.


La partie n’est pas gagnée. Il faut continuer à combattre les systèmes judiciaires qui pratiquent la peine de mort, pas seulement aux Etats-Unis. C’est le principe qu’il faut attaquer sans se contenter de s’indigner, de manière sporadique, sur tel ou tel cas particulier.

Un mot pour conclure sur Lawrence Brewer, ce condamné exécuté au Texas cette semaine. A cause de lui, les prochains condamnés en passe d’être définitivement punis seront privés de leur dernier privilège. L’Etat du Texas a décidé de supprimer «le dernier repas» servi avant la mise à mort. Les condamnés ont le droit de commander ce qu’ils souhaitent à condition que la nourriture soit disponible dans la cuisine de la prison. Lawrence Brewer avait commandé : deux gros morceaux de poulet, un cheeseburger, une omelette, des beignets au poisson, de la viande de bœuf grillée, trois fajitas, une pizza et, comme dessert, un pot géant de crème glacée. Le repas pantagruélique a été servi au condamné. Mais finalement, il n’en a pas touché une miette. Il est mort le ventre vide. Le menu très copieux a toutefois été rendu public, ce qui a provoqué un scandale dans la population et chez les élus du coin. Du coup, le «dernier repas» a été supprimé par l’administration pénitentiaire du Texas.

Pour les curieux, amateurs de morbidité culinaire, il existe plusieurs sites qui répertorient la composition des repas des condamnés à mort aux Etats-Unis. Comme celui-ci, intitulé subtilement «DEAD MAN EATING» 

mercredi 7 septembre 2011

Pour en finir (un peu) avec le 11 septembre

Je suis un «rescapé» du 11 septembre 2001. Enfin, j’exagère. 


J’ai quitté New York le soir du 1er septembre de cette année-là. Je venais de vivre douze années aux Etats-Unis, dont dix à 1500 mètres du World Trade Center. Le 1er  septembre, c'était un samedi. Le matin de ce jour-là, je suis allé prendre mon petit déjeuner au "Starbucks" du World Financial Center, des immeubles de bureaux qui font partie du complexe du World Trade Center. Mon dernier petit déjeuner de résident à New York... Après avoir bu mon "espresso doppio" et avalé mes muffins, je suis passé à pied entre les deux tours jumelles, le "New York Times" sous le bras. Il était environ 8 heures du matin. Le temps était splendide. Dix jours plus tard, au même endroit à la même heure, le mardi 11 septembre, il faisait également très beau. Le ciel s'est vite obscurci, à 8h46, mais pas pour des raisons météorologiques.

Dix ans après cette date fatidique, je souhaiterais davantage de modération dans la commémoration médiatique qui s’ébauche en France et qui fonctionne de manière frénétique de l’autre côté de l’Atlantique, d’après les amis avec qui je suis en contact là-bas. Petit rappel : un anniversaire n’est pas une information. Les journalistes moutonniers l’oublient toujours.

Je ne nie pas l'horreur de l'événement et ses nombreuses conséquences pour des milliers d'individus et leurs familles. Je mesure le choc ressenti par les New Yorkais et les Américains en général, même une décennie plus tard.

J'aime profondément ce pays. Mon premier voyage remonte à 1969. J'avais 16 ans. Ce voyage a marqué ma vie et la marque encore.

Mais il faut aussi que les Américains apprennent à prendre du recul, à relativiser, à considérer ce qui se passe ailleurs.

La guerre en Irak, voulue par un président élu et réélu, est une faute lourde, cautionnée par un pays démocratique et ses institutions, avec l'assentiment tacite ou exprimé de presque tous les médias, y compris les plus intelligents. Cette guerre a fait des milliers de morts, dans tous les camps, sous des prétextes infondés : Saddam Hussein ne possédait pas d’armes de destruction massive et son pays n’était pas une base d’Al-Qaida.

Je pourrais aussi évoquer le Vietnam, pays que j'ai découvert il y a peu et qui a énormément souffert de la guerre lancée (et perdue) par les Etats-Unis, toujours au nom de la démocratie. Le napalm, les massacres, ce n’était pas une plaisanterie. L'origine de ce conflit asiatique remontait, il est vrai, aux errances coupables du colonialisme français...

Le 11 septembre 2001 n'est pas la pire tragédie ou le tournant le plus décisif de l’Histoire contemporaine ni même de ce siècle encore tout jeune. Il y en aura d'autres. La catastrophe de Fukushima pourrait ou devrait avoir des conséquences plus profondes sur notre manière de consommer, de produire de l’énergie, de vivre en accord avec notre environnement et de faire de la politique. C’est du moins ce que l’on peut espérer. Mais ceci est une autre histoire.

Je critique suffisamment les Français qui ne voient le monde que par le petit bout de leur lorgnette embuée. Les Américains ont aussi parfois la vue basse en oubliant les carnages du passé.

Et pourtant, dans leur courte Histoire, les Etats-Unis ont traversé des bains de sang bien plus effroyables. La guerre de Sécession (Civil War) avec ses plus de 600.000 morts a été plus meurtrière que la Seconde Guerre Mondiale pour l'ensemble des troupes américaines engagées sur tous les fronts de ce conflit. Il ne s'agit pas d'établir un palmarès des hécatombes. Ce n'est pas un macabre concours.

Le choc du 11 septembre, contrairement à ce qu’on a dit à l’époque, n’a pas fondamentalement modifié les habitudes et les comportements des Américains. C’est un événement tragique et ponctuel. C’est seulement un épisode de l’histoire américaine et du monde. Ce n’est pas un événement fondateur.

Le 11 septembre s’inscrit dans un processus historique beaucoup plus large : la chute du communisme qui a mis fin à la politique des blocs issue de la Guerre Froide, favorisant la montée du fondamentalisme islamiste avec ses avatars extrêmes du terrorisme.

Le 11 septembre n’est pas, à mes yeux, une date clé comme le voyage de Christophe Colomb suivi du peuplement de l’Amérique par les Européens, l’invention de l’imprimerie ou du moteur à explosion, l’arrivée d’Hitler au pouvoir ou la chute du mur de Berlin.

Ce que les hommes de Ben Laden ont réalisé avec une cruelle réussite est un acte sanglant, considéré à juste titre comme odieux par toute personne ayant un minimum de conscience. Mais ce n’est ni le début ni la fin de quoi que se soit. «Plus rien ne sera jamais comme avant», a-t-on dit le 12 septembre 2001. C’est faux.

Les Etats-Unis ont continué sur leur lancée, avec le meilleur et aussi le pire de ce grand pays à la fois généreux et incroyablement injuste : le capitalisme financier fait des ravages, la politique de santé reste bancale, le système éducatif est déficient, la violence gangrène toujours les villes et les campagnes à cause de la prolifération des armes à feu, la peine de mort reste en vigueur, le racisme perdure malgré les acquis des années 60.


Le lieu commun, quand les Etats-Unis sont meurtris ou attaqués, est de dire : "L'Amérique a perdu son innocence". On l'a dit à propos de l'attaque japonaise contre la base de Pearl Harbor en 1941. On l'a répété pour l'assassinat de John F. Kennedy à Dallas en 1963. L'expression a été ressortie pour le 11 septembre 2001. On ne perd pas son innocence plusieurs fois. C'est comme le pucelage. Aucun pays ne peut être considéré totalement "innocent" ou "coupable". La France a plusieurs taches indélébiles sur ses pages d'Histoire (les guerres napoléoniennes et Vichy, pour ne citer que deux exemples). Les Etats-Unis se sont construits sur deux "péchés originels" : l'éradication presque totale de la population indigène, les tribus indiennes, par les armes, les mauvais traitements, l'alcool et les maladies. Et la pratique de l'esclavage qui n'a pas été une exclusivité américaine.


Mais ce pays, je l’aime pour et malgré ce qu’il est. Et pour ce qu’il est capable de devenir. C’est une nation jeune. Laissons-lui sa chance.

Un mot encore, car c’est souvent négligé : le 11 septembre 2001 a eu un énorme retentissement grâce à la concentration des médias à New York. Par hypothèse, imaginez la même chose dans une ville d’Afrique, sans caméras disponibles en direct immédiatement ni un fort contingent de journalistes vivant sur place. Nous en aurions beaucoup moins parlé. Aussi parce que, globalement, les Africains, on s’en fout. Et c’est bien regrettable. Pas de journalistes et de caméras en ce moment en Somalie (car c’est matériellement impossible). Circulez, il n’y a rien à voir dans ce pays exsangue et qui crève de faim.

La destruction des tours jumelles a bénéficié d’un énorme effet de loupe à New York car les networks (ABC, NBC, CBS), les chaines d’infos en continu et les stations locales avaient des studios, des équipes, du matériel utilisables sur le champ. 

Le second avion
L’image du premier avion percutant la première tour n’a été bien captée que par une seule caméra, celle du jeune français Jules Naudet qui faisait un documentaire sur les pompiers du sud de Manhattan et qui se trouvait, par hasard, dans le secteur du World Trade Center à ce moment-là. Il existe une autre vidéo, prise par un amateur sous un autre angle, mais de moins bonne qualité. Pour l’arrivée du second avion, des dizaines de caméras étaient déjà en action pour retransmettre en direct le second acte du scénario terroriste. La tragédie, réelle, a été infiniment grossie par le prisme médiatique de la ville la mieux équipée technologiquement au monde.

Alors que reste-t-il du 11 septembre ? La douleur, le chagrin et le deuil des familles des victimes, évidemment. Le traumatisme des blessés et de tous ceux qui ont vécu sur place ces terribles journées. Il reste aussi le bourbier militaire en Afghanistan, renforcé par la complaisance de l’Occident à l’égard du Pakistan et des monarchies du Golfe. Il reste Guantanamo, pénitencier américain qui échappe à toutes les lois internationales. Il reste également une paranoïa sécuritaire instaurée par l’administration de George W. Bush. Cette obsession antiterroriste n’a pas diminué avec Barack Obama.

Dans ce domaine, Ben Laden a réussi durablement à rendre les voyages en avion très pénibles, avec la multiplication des contrôles et des interdictions plus ou moins baroques. Et si c’était ça, finalement, l'«héritage» («legacy» en anglais) le plus tangible du 11 septembre ?

mardi 2 août 2011

Un livre ardent : "The end of the world as we know it" de Robert Goolrick

Parmi les nombreux livres lus récemment, je ne retiens qu’un seul : «The end of the world as we know it» de Robert Goolrick, paru aux Etats-Unis en 2007 et traduit en français sous le titre un peu pauvret de «Féroces» (Editions Anne Carrière – 2010).


C’est le premier livre de cet auteur américain dont le deuxième ouvrage avait été publié préalablement en français : «Une femme simple et honnête» (même éditeur – 2009).

«The end of the world as we know it» (littéralement : «La fin du monde tel que nous le connaissons») est un roman, largement autobiographique, d’une densité implacable.

C’est l’histoire d’une enfance faussement heureuse dans une famille déglinguée de la bourgeoisie d’une petite ville de Virginie dans les années 50. La Virginie, c’est un état du Sud, c’est même l’épicentre historique du sudisme américain. On y trouve la langueur des jours qui passent, une mélancolie fortement imbibée d’alcool et, comme chez Faulkner, une violence des sentiments intimes.

La famille du narrateur est désargentée mais vit sur un grand pied, multipliant les réceptions mondaines qui sont prétextes à des soûleries collectives. Les trois enfants (tous brillants) se débrouillent comme ils peuvent pour grandir au milieu de ces adultes indifférents, paumés, ratés.

Dans cette famille et dans ses fréquentations, les apparences priment : on s’habille, on babille, on s’émoustille. Les secrets sont lourds et sévèrement conservés au sein de la famille. «Un misérable petit tas de secrets», comme disait Malraux. Une citation souvent attribuée à tort à Mauriac et qui lui convient tout autant.

C’est un secret familial de ce genre qui est la blessure profonde du narrateur. Une blessure de la petite enfance que je ne révélerai pas ici car c’est la clé du livre. L’auteur nous y conduit progressivement puis nous jette en pleine figure, au troisième tiers de son récit, le moment cruel qui éclaire l’histoire. Ou plutôt qui l’obscurcit encore davantage.

C’est un livre déchirant, mordant, douloureux. La peinture de ce milieu médiocrement décadent (nous sommes loin de «Gatsby» !) est «féroce», pour reprendre l’adjectif du titre choisi pour la traduction française. Le narrateur ne nous épargne aucun travers, aucun vice de ses proches. Il ne se ménage pas non plus en nous racontant en détail, arrivé à l’âge adulte, ses tentatives de suicide. L’amour est rare et, s’il survient, il est fugace et déçu.

L’ensemble pourrait être déprimant s’il n’était servi par une écriture incisive et décapante (très bien rendue par la traduction française). Goolrick observe ses proches avec un regard d’entomologiste obsessionnel. Toute la première moitié du roman est une plongée froide dans un univers d’apparences et de mensonges élégants qui permettent de sauver la face. Un humour décalé fait passer la pilule, souvent aigre. Seul le personnage de la mère est dépeint avec une tendresse distante.

Au bout du compte, nous rejoingnons l’anathème d’André Gide dans «Les nourritures terrestres» : «Familles, je vous hais ! Foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur.» Dans le cas de Goolrick, il s’agirait plutôt de la possession jalouse du malheur ou, du moins, d’un pesant mal de vivre.

Ce livre laisse un goût puissamment amer et désenchanté. Mais c’est un vrai livre parfaitement maîtrisé et cohérent. Pas idéal pour lire sur la plage. Si c’est une lecture facile que vous recherchez, vous pouvez opter pour Guillaume Musso ou Marc Lévy. C’est beaucoup moins dérangeant.

mardi 19 avril 2011

Un extravagant voyage, rafraichissant et littéraire.

C'est un livre qui est un cadeau à double titre. D’abord parce qu’il m’a été offert par des amis qui choisissent toujours bien les livres. Et c’est un cadeau de lecture que je voudrais partager avec vous.
 Version française :
«L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet» est un ouvrage inclassable : un roman initiatique, une description minutieuse de l’Amérique et surtout de l’Ouest américain, une épopée drolatique, une ode à la vie, à la science, à l’audace.

T.S. Spivet, le narrateur, est un gamin génial de douze ans, coincé dans un ranch du Montana entre un père cow-boy et une mère chercheuse, obsédée par les espèces rares d’insectes. T.S. a une passion : la représentation scientifique, par le biais de cartes et croquis, de tout événement qui se produit au ranch. 


Voici le croquis de sa chambre d'enfant :

Aidé par un professeur de sciences, T.S. se fait passer pour un adulte, et vend ses illustrations aux principaux magazines spécialisés du pays. Le prenant pour un adulte, le ‘Smithsonian Institute’, la plus prestigieuse institution scientifique américaine, annonce au jeune garçon qu’il vient de remporter le prestigieux Prix Baird pour l’un de ses dessins. Le destin de T.S. prend une autre tournure. Invité à Washington pour faire discours d’acceptation, T.S. entreprend alors un voyage en train de marchandise (mythe américain) à travers le pays, sans abandonner son devoir de cartographier tout ce qu’il croise sur son chemin.

L’histoire est truculente, palpitante et totalement incarnée par la personnalité de ce gamin obsédé par les observations qu’il consigne sans cesse dans ses carnets mais qui reste un enfant fragile et émerveillé.

Le livre (voir ici le site officiel) est un objet magnifiquement édité, joliment illustré, constellé de notes et de dessins en marge qui conduisent à une lecture cursive et ludique. Il existe maintenant une version interactive pour Ipad, ce qui semble très approprié.

L’auteur américain, Reif Larsen, n’a que 30 ans. C’est son premier ouvrage, un OVNI littéraire. Je le recommande sans réserve. Je le répète : c’est un cadeau pour celles et ceux qui aiment le plaisir de la surprise et de la lecture.



«L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet» de Reif Larsen, traduit de l’anglais (États-Unis) par Hannah Pascal, Éditions NiL, 380 pages.

jeudi 14 avril 2011

150 ans après le début de la Guerre de Sécession

En ce mois d’avril, les Etats-Unis commémorent l’anniversaire du déclenchement, il y a 150 ans, de l’épisode le plus marquant de leur courte histoire : la Guerre de Sécession. Ce conflit commença par la bataille de Fort Sumter le 12 avril 1861.


Cette guerre dura quatre années et fit 700.000 morts sur une population totale de 31 millions d’habitants, ce qui est considérable.

Les Américains appellent cette confrontation entre le Nord et le Sud : «The Civil War», car ce fut en effet une guerre civile qui mit en péril l’existence même de ce pays encore très jeune. Le président Lincoln, leader des nordistes, fut assassiné alors que la guerre venait tout juste d’être perdue par les Confédérés du Sud.

La Guerre de Sécession demeure une clé essentielle pour comprendre les Etats-Unis d’aujourd’hui. La politique contemporaine est encore imprégnée de ce fracas guerrier vieux d’un siècle et demi. C’est une grille de lecture qui reste pertinente. Un homme politique démocrate du sud est souvent plus conservateur qu’un républicain du nord. Le ressentiment, dans les états du sud, d’avoir été vaincu reste vivace.  

La Guerre de Sécession reste l'épisode le plus important de toute l'Histoire des Etats-Unis, beaucoup plus traumatisant que la guerre du Vietnam ou les attentats du 11 septembre 2001.

Les Etats-Unis souffrent de deux péchés originels

Le premier, c’est le massacre des Indiens par les Européens partant à la conquête du continent.  Aujourd’hui encore, cette destruction systématique des populations indigènes reste un sujet tabou, rarement abordé. Bill Clinton fut le premier (et le seul) président américain à se rendre en personne sur le territoire d’une réserve indienne. Ces réserves sont une honte pour un grand pays développé : des enclaves pauvres et oubliées, des poches de tiers-monde au sein du pays le plus riche du monde. Le western hollywoodien classique a véhiculé longtemps l’image de l’Indien sauvage et sanguinaire s’attaquant aux gentils colons apportant la civilisation. Une opposition caricaturale entre les bons et les méchants. La réalité est toute autre : les tribus indiennes vivaient depuis des siècles sur un territoire soudain envahi par des étrangers délogeant sans vergogne les premiers occupants. Cette vision de l’Histoire, pourtant évidente, est encore occultée aux Etats-Unis aujourd’hui.

Le second péché originel des Etats-Unis, c’est l’esclavage. Depuis le mouvement des droits civiques des années 60, on en parle davantage. Son abolition, proposée par les nordistes de Lincoln, est la cause principale de la Guerre de Sécession. Abolir l’esclavage, c’était détruire les fondements économiques des états du sud qui ont pris les armes pour défendre l’indéfendable.

La Guerre de Sécession est la première dans l’Histoire de l’humanité à avoir été chroniquée à l’aide d’une invention toute récente de l’époque : la photographie.





En 1990, la télévision publique américaine PBS a diffusé une série documentaire remarquable utilisant justement ces images des batailles et des ravages de cette guerre. Ce fut un énorme succès d’audience. On ignore souvent qu’il existe aux Etats-Unis une chaîne de télévision publique de grande qualité, financée sans redevance mais avec les dons des téléspectateurs et le mécénat des entreprises privées.

Cette série de PBS, réalisée par Ken Burns, s'appelle "The Civil War" et je la recommande à tous ceux qui veulent comprendre ces quatre années sanglantes. Arte a diffusé cette série en France. Elle est disponible en DVD.
Cette Guerre de Sécession est ancrée profondément dans l’ADN des Etats-Unis. 

C’est pourquoi aussi l’élection de Barack Obama est un malentendu. Barack Obama est noir mais il ne s’inscrit pas du tout dans cette Histoire. Il est né à Hawaï, territoire qui n’est devenu américain qu’en 1959. Son père était Kényan, sa mère blanche. Obama a grandi en Indonésie. Il n’est pas l’enfant lointain de la Guerre de Sécession. Il en est exogène. Cela n’enlève rien à ses mérites et ne ternit pas son ascension politique ni sa victoire à l’élection présidentielle. Mais Obama est un homme nouveau, venu de l’extérieur. Il n’est pas descendant des esclaves de la Confédération du Sud. Il incarne une Amérique contemporaine, ouverte vers l’extérieur. Son parcours échappe à la pesanteur de ce conflit fondateur, celui de la Guerre de Sécession. C’est son handicap. C’est peut-être aussi sa force.

mardi 28 septembre 2010

Obama, this is the end


Nous aimons toujours brûler ce que nous avons adoré. Sarkozy, on l’a furtivement aimé, mais vite délaissé, comme une poupée cassée.

Mais regardez Obama ! L’icône black à la Maison Blanche ! Que de bonnes consciences rassasiées, que de larmes de joie versées... Martin Luther King vengé, l’Amérique comme on en rêve.

Et puis finalement, ça se résume à quoi, Obama ? A un Jimmy Carter en plus photogénique, un séduisant orateur de préau que plus personne n’écoute. Obama est juste un politicien américain dans la moyenne habituelle. Moins brillant finalement que Bill Clinton.

Obama va se prendre une grosse raclée en Novembre dans les élections du mid-term. Il ne va plus pouvoir gouverner (mais gouvernait-il encore ?) face à un Congrès hostile.

Il terminera son mandat en canard boiteux. Lame duck. The first black lame duck. Obama is History, already.