"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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vendredi 20 août 2010

Le sketch de Brégançon


La cigale sécuritaire ayant chanté tout l’été se trouva fort dépourvue quand la bise économique fut venue.

Déployer des escouades policières dans les quartiers chauds de Grenoble et d’ailleurs, expulser des Roms à tire-larigot au cours de l’été, toute cette agitation n’a eu aucun effet sur les indicateurs économiques et sociaux. Ils sont presque tous dans le rouge.

Délaissant momentanément ses cuissardes de cycliste amateur, le président de la République a convoqué ce vendredi le premier ministre et trois autres membres du gouvernement pour une réunion consacrée à la situation économique du pays.

La réunion, hautement médiatisée, a pour cadre le fort de Brégançon, résidence officielle de la présidence de la République, à un jet d’hélicoptère du Cap Nègre où l’actuel chef de l’Etat squatte comme chaque année la propriété estivale de sa belle-famille italienne.

Il y aurait d’ailleurs, à propos du fort de Brégançon, quelques économies à réaliser. Le général De Gaulle détestait l’endroit (il n’y a passé qu’une seule nuit). François Mitterrand n’aimait pas davantage ce lieu. Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing en ont été les plus gros utilisateurs mais Nicolas Sarkozy, depuis le divorce d’avec Cécilia, n’y a pas mis les pieds avant ces quelques heures de réunion protocolaire d’aujourd’hui.

On aimerait connaître la facture d’entretien de cette vaste résidence balnéaire désertée (piscine, plage privée, héliport, etc.) dont la sécurité est assurée, 365 jours par an, par deux pelotons de gendarmerie et deux équipes de la garde républicaine. Brégançon, quartier sensible ?

Mais ce n’est pas le sujet du jour. L’objectif, c’est d’affirmer devant l’opinion et surtout devant les agences de notation financière que le gouvernement de la France est conscient de la fragilité des équilibres du pays et qu’il entend y remédier. Fort bien. Car il y a du pain sur la planche : déficits publics gigantesques, chômage aggravé, compétitivité maladive, croissance anémique. Christine Lagarde plastronne avec une croissance à 0,6% ! Angela Merkel se marre en silence.

C’est dans ce climat économique délabré que Nicolas Sarkozy veut lancer sa réforme des retraites, réforme mal expliquée et mal comprise par l’opinion. Les syndicats et la gauche jouent sur du velours : voici un terrain propice à une vaste mobilisation déjà enclenchée.

Cette réforme, urgente et nécessaire, reste confiée à Eric Woerth, ministre épuisé par un printemps et un été de controverses, animal politique sanguinolent qui parcourt encore l’arène à pas lents, le corps bardé de douloureuses banderilles.

Si cette réforme des retraites est, comme le dit l’Elysée « la plus importante de la fin du quinquennat », pourquoi s’obstiner à la faire exécuter par un homme à ce point décrédibilisé ? Dans n’importe quel pays moderne et responsable, un ministre enfoncé dans les sables mouvants d’un scandale politico-financier de cette envergure aurait été chassé ou aurait démissionné depuis longtemps.

On remarquera que le sieur Woerth, porteur de cette réforme décisive aux conséquences sociales et économiques majeures, n’a pas été convié pour figurer dans le sketch médiatique de Brégançon. Début de disgrâce ? Ne jamais oublier les leçons de l’Union Soviétique : quand tu es effacé de la photo, c’est que tu es déjà mort.

Voilà donc comment se présente l’automne pour le pouvoir en place. Pas glorieux, très incertain.

La corde sécuritaire n’est pas inusable. Elle va finir par céder.

On verra alors au grand jour les fissures béantes, les crevasses insondables dans la gestion de la République. 2012, c’est si proche. Ça sent le naufrage. Pas sûr que des casques de CRS tous les soirs au 20 h de TF1 suffisent à colmater les brèches.

mardi 10 mars 2009

Trichet, c'est gagné !


Jean-Claude Trichet a encore perdu une bonne occasion de se taire. A propos de la crise économique planétaire, le président de la Banque Centrale Européenne a fait une déclaration qui est un modèle magnifique de langue de bois technocratique.

A Bâle, en Suisse, Monsieur Trichet a déclaré : « Il y a un certain nombre d'éléments qui suggèrent que nous nous rapprochons du moment où nous observerons un redressement. »

Je décrypte en soulignant la seule information crédible contenue dans cette phrase ampoulée : personne n’est capable d’observer un quelconque redressement. Tout le monde assiste au contraire à un effondrement généralisé de l’économie, de l’industrie, de l’emploi, des marchés financiers, de la viabilité des banques, sans compter les craquements sociaux qui vont logiquement s’amplifier.

Aucun redressement n’est en vue et pourtant Jean-Claude Trichet nous assure qu’il dispose d’un « certain nombre d’éléments » (combien d’éléments et lesquels ?) qui « suggèrent » (une simple suggestion – joli concept pour un économiste !) que nous nous « approchons » (à quelle vitesse ? tout droit ? par le chemin des écoliers ?) du « moment » (ça va être un grand moment ! ça va être comme l’apparition de la Vierge à Lourdes !) où nous observerons (qui c’est ce « nous » ? les mêmes qui n’ont rien vu venir de la chute, c’est-à-dire les grands spécialistes comme Trichet ?) un redressement. Remarquez encore que Trichet ne dit pas « le » redressement. Juste « un » redressement, un tout petit spasme dans le corps moribond de la bête terrassée.

Mais c’est déjà bien. Ça nous remonte le moral. Merci JCT ! Merci la BCE !

lundi 2 mars 2009

Le bout du tunnel pour le bas de laine ...

C'est un de mes classiques.

Si vous y avez échappé, je vous le propose à nouveau.

C'est mon florilège des clichés journalistiques.

Je vous invite évidemment à l'améliorer !


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Retour en France : c’est un véritable arsenal que les gendarmes ont débusqué à Cliché, petit village paisible de la Creuse de 670 âmes.

Au terme d’une enquête longue et difficile et après avoir joué au chat et à la souris avec les malfaiteurs, les pandores ont saisi la bagatelle de 12.350 euros, une coquette somme saisie chez des gens du voyage et des groupes de jeunes issus des quartiers.

A la gendarmerie, derrière la grille solidement fermée, la lumière est restée allumée fort tard. Affaire à suivre.

Dans cette commune, dévastée par la tempête infligée par le Général Hiver, on ne compte plus les arbres arrachés ni les caves inondées. Plus de peur que de mal. Mais on a frôlé la catastrophe. La facture a été lourde et le budget municipal a failli terminer dans le rouge.

L’épée de Damoclès du déficit reste suspendue. Difficile de lâcher du lest quand on joue avec le feu. C'est là que le bât blesse.

Une des trois centenaires du village est morte subitement trois semaines après la bourrasque destructrice. Pour ses obsèques, la foule s’était tant massée que l’église était trop petite.

Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, l’équipe locale de football, petit poucet du département, ne dort plus sur ses lauriers et espère bientôt jouer dans la cour des grands.

C’est un groupe soudé qui prend les matches les uns après les autres. Parfois, les résultats ne sont pas au rendez-vous et le score ne reflète pas toujours la physionomie de la partie.

C’est hélas trop souvent le statu quo en tête du classement. C’est alors que le torchon brûle avec l’entraîneur, soumis à un véritable tir de barrage.

En quête d’un bâton de maréchal, il est prié de corriger sa copie pour sortir du guêpier en donnant un coup de pied dans la fourmilière, au risque de voir ses hommes devenir lanterne rouge, ce qui serait un terrible retour de manivelle.

En outre, à Cliché comme ailleurs, la tension qui monte au Proche-Orient et l’étau qui se resserre sur l’Irak pèsent sur le moral des ménages.

Chacun sent bien que le processus de paix a du plomb dans l’aile. Verra-t-on le bout du tunnel pour le bas de laine ?

Le Maire de Cliché, sans vouloir mettre la barre trop haut, tente de couper l’herbe sous le pied des pessimistes.

Il persiste et signe. « Concrètement, c’est la saison estivale, avec ses chassés-croisés, qui sera cruciale » affirme-t-il, fidèle à son credo.

En attendant, pour le printemps, les professionnels du tourisme font grise mine et rongent leur frein. Difficile d’entendre un autre son de cloche.

Pourtant, à Cliché, personne ne songe à mettre le feu aux poudres ni à ouvrir la boîte de Pandore et encore moins à jeter un pavé dans la mare ou de l’huile sur le feu.

On préfère aller au charbon car un bras de fer avec les édiles tournerait vite à la foire d’empoigne.

Pour donner un coup de fouet, l’opinion publique espère un ballon d’oxygène. Il viendra sans doute en juin à l’occasion du traditionnel « Festival du Navet », occasion pour une pléiade de vedettes de se bousculer au portillon.

C’est réglé comme du papier à musique : au carrefour de la Creuse et à la croisée des chemins du bon goût, Cliché, sous le feu des projecteurs, brille alors de ses mille feux.

Personne ne lui arrive à la cheville. Réputation oblige.

vendredi 27 février 2009

Cimetière de voitures.

Parmi les leçons à retenir de l’Histoire, il y a ce doute qui ne doit jamais nous quitter face aux hégémonies prétendant s’installer pour l’éternité.

Adolf Hitler affirmait que son IIIème Reich serait sans fin. Il a duré 12 ans. Le communisme, entre la révolution russe de 1917 et la chute du mur de Berlin n’aura résisté que 72 ans.

Et la dictature de la bagnole ? Bonne nouvelle, ça sent le roussi ! La voiture, un gros siècle, et c’est fini ? On a de bonnes raisons de l’espérer.

L’automobile (véhicule mobile sans traction extérieure) balbutie à la fin du XIXème siècle mais grandit et prospère au début du XXème siècle, notamment grâce à l’Américain Henry Ford.

Funeste invention, la pire de cette époque ! La voiture a perverti nos modes de vie, pollué nos villes et nos campagnes, défiguré les paysages, crétinisé des centaines de millions de conducteurs.

C’est la crise de 1929 aux Etats-Unis qui a fourni à la voiture son redoutable tremplin. Prenant le pouvoir en 1933, l’homme du « new deal », Franklin Delano Roosevelt lance ses grands travaux. Ils comprennent notamment la construction d’un réseau de routes et d’autoroutes : 30.000 kilomètres et 700 ponts. Ce réseau existe toujours. Roosevelt, dans cette période de crise, a cédé au lobby de la voiture, à Henry Ford et à ses concurrents de Detroit qui commencent à produire à la chaîne des voitures accessibles au grand public.

Roosevelt a sacrifié les transports en commun à la voiture individuelle. Il a signé son arrêt de mort au transport ferroviaire. C’est pourtant sur le chemin de fer que les Etats-Unis s’étaient construits et unifiés. Roosevelt a tout lâché à la bagnole. Au même moment ou presque (1936), Adolf Hitler lançait la « voiture du peuple » (la Volkswagen). L’automobile encombre la planète depuis cette époque : Hitler-Roosevelt, même combat !

Par chance, nous sommes en train d’assister, non pas à la mort de la voiture, mais au moins au début de son agonie. Le phénomène est fort bien décrit dans cette tribune signée par Pascal Bruckner dans le journal ‘Le Monde’.

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La voiture : panne de libido ?
par Pascal Bruckner


Ce sont des milliers de carcasses neuves qui, partout en Europe et en Amérique, s'alignent sur des parkings, sous des hangars et attendent en vain un acheteur. Rien à voir avec les classiques cimetières de voitures, amas de tôles froissées, de châssis défoncés pourrissant dans une friche, tel le mythique Cadillac Ranch, sur la Route 66 aux Etats-Unis, monolithes de métal peinturlurés, fichés dans le sable du désert californien. Ceux-ci témoignaient de la vitalité d'une industrie qui semait derrière elle ses déchets.


Les cimetières d'aujourd'hui incarnent une panne du système. La crise accélère une désaffection grandissante envers l'automobile. Les 4 × 4 gourmands sont dénoncés aux Etats-Unis par les groupes évangélistes qui voient en eux les symboles d'une arrogance contraire aux enseignements du Christ ! Partout les grands constructeurs ferment des usines, réduisent la production, se déclarent en faillite, licencient à tour de bras. Fin d'un objet fétiche qui fut le héros du XXe siècle et créa dans son sillage tant de chefs-d'oeuvre, de petites merveilles de la mécanique.

Trois raisons expliquent cet abandon : l'automobile a incarné longtemps un rêve de liberté, celle de circuler à sa guise. Pour un monde longtemps immergé dans la ruralité, figé dans le temps et l'espace, elle parut un miracle. Rouler des nuits entières, partir sur un coup de tête, traverser la France, l'Europe, avaler des kilomètres pour le plaisir, ne dépendre de personne, tel est, tel fut l'attrait de ce moyen de transport. Personnalisation quasi érotique de la voiture, maison roulante que l'on emportait partout avec soi, incarnation sur roues de votre singularité. Ce rêve s'est écroulé lentement avec l'engorgement des villes, des routes, des autoroutes : si chaque Français, Belge, Américain possède son véhicule, il sera peut-être un heureux propriétaire mais il ne pourra plus circuler.

L'effet démultiplicateur de la démographie périme le droit à la mobilité. Merveilleuse tant qu'elle était réservée à une minorité, la voiture, popularisée, se transforme en cauchemar, fait de chaque conducteur le prisonnier de son véhicule, dispendieux qui plus est. Fin de la vitesse, généralisation de l'embouteillage, de l'accident dont témoignent tant d'oeuvres littéraires ou cinématographiques.

"Démocratie, a très bien dit l'écrivain Roberto Calasso : l'accession de tous à des biens qui n'existent plus." Ajoutons à ce discrédit le renchérissement des coûts du pétrole et surtout l'anathème porté par le discours écologiste sur cette industrie, polluante et encombrante. Symbole d'affranchissement, la voiture est devenue symbole d'aliénation et d'inertie. Le bolide qui dévorait l'espace s'est enlisé dans une coagulation généralisée. La merveilleuse auto s'est transformée en bagnole, poubelle bruyante dont on se détourne avec horreur.

Il ne s'agit pas d'une simple mise au régime, d'une diète provisoire avant de reprendre l'orgie : c'est vraiment la conclusion d'un cycle. Bien sûr, on construira toujours des voitures, mais propres, électriques, petites, n'émettant aucun gaz carbonique et rechargeables sur des prises à haut débit. La Californie commercialise depuis quelques années le Tesla Roadster, une décapotable propre, plébiscitée par les stars, et Bertrand Delanoë lancera bientôt à Paris un système Auto-lib' sur le modèle du Velib' : de petits véhicules électriques empruntables à l'heure ou à la journée. Nous serons tous des "écocitoyens responsables", nous prendrons le bus, le tramway, le métro, nous cesserons de financer, par notre gloutonnerie de pétrole, des dictatures sanguinaires ou des régimes oppresseurs.

Mais qu'est-ce qu'une voiture qui n'est ni voyante, ni polluante, ni tapageuse ? Un moyen de transport, pas un objet de désir. L'écologie a raison, ce pourquoi elle ne suscitera jamais l'enthousiasme, puisque ses mots d'ordre sont l'économie, la privation, la précaution. Finie l'ostentation des cabriolets ou coupés qui écrasaient de leur luxe la piétaille humaine ; finis les exploits des amoureux de la vitesse qui jouissaient d'accélérations vertigineuses et flirtaient avec la mort à chaque virage.

Les anathèmes d'Ivan Illitch, André Gorz ou René Dumont n'y ont rien fait. Il a fallu une désertion globale pour que le rêve automobile perde de son lustre et que les ventes s'effondrent. Mais on ne tue jamais une passion sans lui en substituer une autre. Déjà nos rutilantes machines sont remplacées par les portables, les ordinateurs qui répondent au double principe d'indépendance et de locomotion : nous sommes partout sans bouger de chez nous, reliés à tous sans être avec personne.

A la place des monstres énergivores, les écrans ultraplats à fonctions multiples, dans un outil de quelques centaines de grammes. Nouveau paradigme qui fait basculer l'individu contemporain dans une ère inédite d'autosuffisance et de mobilité.
Ce n'est pas le marché qui agonise, c'est une forme dépassée du capitalisme qui disparaît parce qu'elle a cessé d'être désirable.

© Le Monde

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