"Ce qui barre la route fait faire du chemin" (Jean de La Bruyère - 'Les Caractères')
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lundi 7 mai 2012

François Hollande n'a pas pris la même Bastille

Hollande : le changement. Et maintenant ? 
La Bastille, 31 ans après, ça n'est plus ce que c'était. J'y étais le 10 mai 1981. J'y suis retourné hier soir. Deux époques, deux ambiances, deux contextes bien différents.

En 1981, au soir de la victoire de François Mitterrand, la foule était joyeuse, surprise, emportée par la nouveauté historique de l'alternance. Incrédules face à l'arrivée inédite de la gauche au sommet du pouvoir, les gens s'embrassaient. C'était fraternel et bon enfant.

 Hier soir, l'atmosphère était nettement moins positive. Les slogans étaient chargés de hargne : «Sarko, c'est fini !» ou encore : «On l'a viré !» Peu de cris de victoire, mais surtout des invectives contre le vaincu. En 2012, on a davantage célébré une défaite qu'on n'a salué un succès. Hollande n'a gagné que parce que Sarkozy a perdu. En 1981, on voulait «Changer la vie». En 2012, on voulait juste changer de président. 

En 1981, Mitterrand n'était pas venu à la Bastille. Finalement, le peuple, il préférait le voir de loin. Hollande est arrivé tardivement hier soir. La voix cassée par la fatigue, il a prononcé un discours bref et sans relief. Pas grave. La foule n'était pas venue l'entendre, elle voulait juste l'apercevoir. François Mitterrand avait préservé le mystère. Hollande s'est montré après minuit, de retour de Tulle. Mais cela n'était sans doute pas nécessaire.

Sur cette même place de la Bastille, quelques semaines plus tôt, Jean-Luc Mélenchon avait rassemblé une masse plus fervente. Un souffle était passé. Hier soir, en attendant Hollande, je n'ai pas perçu cette exaltation. Pas plus que je n'ai retrouvé le grand frisson du 10 mai 1981.

Il faut se méfier des frénésies collectives. On a vu ce qu'il est advenu du mitterrandisme au fil du temps. Hollande, «l'homme normal», n'a pas promis cette fois des lendemains qui chantent. Hier soir, Jack Lang, le voisin de DSK sur la place des Vosges toute proche, n'a pas osé répéter ce qu'il avait dit en 1981 : «Nous sommes passés de l'ombre à la lumière».

La lumière se fait rare en France. Chahuté par la mondialisation, encalminé par ses corporatismes, englué dans le chômage, le pays est en mauvaise posture. Il faudra du courage et beaucoup d'énergie à François Hollande pour éloigner des récifs notre radeau de la méduse. On lui souhaite bonne chance. De sa réussite dépend la nôtre. On n'attend pas de lui des miracles. On attend, sans illusion.


lundi 23 avril 2012

Premier tour : un goût amer


Le premier tour de cette élection présidentielle laisse un goût profondément amer. Les résultats ne sont satisfaisants pour personne. A peine 1 point et demi d'écart entre Hollande et Sarkozy et une Marine Le Pen qui réalise le meilleur score de tous les temps pour le Front National.

  • Les instituts de sondage se sont magistralement vautrés en sous-estimant le FN, en sur-estimant Mélenchon et en pronostiquant à tort une forte abstention. 
  • Le système de 500 signatures est une mauvaise farce qui à permis à un hurluberlu comme Cheminade d'envahir les médias pour finalement ne récolter que moins de 90.000 suffrages.
  • Les écolos ne sont pas en reste : malgré un sujet en or massif servi sur un plateau d'argent (Fukushima), Eva Joly a ramassé une monumentale gamelle.
  • Les règles du CSA constituent une autre bizarrerie moyenâgeuse qui empêche le débat direct entre les candidats représentatifs à l'approche du scrutin.
  • La commission de sondages a ajouté sa dose de ridicule en menaçant tous ceux qui laisseraient filtrer des estimations avant 20 heures. On avait tous les chiffres, sans difficulté, dès 18 h 30.
  • Les vrais sujets de fond n'ont été qu'effleurés : dette, chômage, compétitivité, désindustrialisation. N'espérez pas que cela s'arrange avant le second tour. Nicolas Sarkozy, aux abois, a déjà annoncé la couleur, celle d'une droitisation absurde et suicidaire.


Le 6 mai au soir, le pays sera en lambeaux, probablement dirigé par un socialiste timoré qui n'osera pas trancher dans le vif et imposer des décisions courageuses. Et, dans 5 ans, selon la bonne vieille tradition française, le retour de balancier bénéficiera à un quelconque Copé. 


Vive la France ! 

mercredi 18 avril 2012

Mon vote : rouge et blanc (pas de rosé)


Rouge et blanc. Tels seront mes votes pour le premier et le second tour de l'élection présidentielle.

Rouge au premier tour : ce sera donc Mélenchon. Son programme krypto-bolchévique est absurde de bout en bout. Mais je lui accorde mon suffrage en récompense d'une campagne populaire et ardente. Il a parlé au peuple avec respect et avec amour. Oui, l'amour en politique, c'est rare. Son constat est juste même si ses solutions sont suicidaires. Mélenchon a été "le grand perturbateur" de cette morne campagne, pour reprendre l'expression choisie par "Le Nouvel Observateur". Je voterai pour lui en espérant au passage, modestement, pousser dans ses retranchement un système électoral obsolète : les 500 signatures, les calculs d'apothicaire du CSA, les tartufferies sur les sondages et leur publication interdite (tu parles!) sur Internet. Un bon score de Mélenchon fera aussi réfléchir Hollande. 

Au second tour, je ne voterai pas, comme il y a 5 ans, pour Sarkozy. Il a raté son quinquennat, aveuglé par son arrogance et par sa pusillanimité. Le principal reproche que je lui fais est simple : il n'a pas eu le courage d'appliquer son programme de 2007.  (lire ici des explications plus développées)
Je ne peux pas voter non plus pour Hollande. On sait très bien ce que ça va donner. C'est le retour du PS réformiste petits bras. Je vois déjà ressurgir les fantômes de Fabius et d'Aubry. On n'y coupera pas mais je ne veux pas cautionner, même avec une simple petite voix, ce "revival" des morts-vivants de la sociale démocratie indécise.

Alors, au second tour, je voterai blanc. Je regrette, comme beaucoup, que ce choix ne soit pas comptabilisé. Je voterai quand même. Pour la beauté du geste. Hollande, élu sans moi, fera du replâtrage sur une maison en ruine. Le plus dur est à venir.  

dimanche 19 février 2012

Un déçu du sarkozysme tenté par Mélenchon




J'avais voté pour Nicolas Sarkozy aux deux tours de l'élection présidentielle de 2007. Je ne le ferai pas à nouveau en 2012. 

Il y a cinq ans, je croyais que cet homme intelligent et volontaire allait enfin bousculer les mauvaises habitudes de la France. Donner à «notre cher et vieux pays» (comme disait De Gaulle) un bon coup de pied au cul. Il en avait besoin et c'est toujours le cas.

Par le passé, j'avais toujours voté à gauche. Pour Sarkozy, j'acceptais de faire une exception. Face à lui, l'imprévisible et fantasque Ségolène Royal ne me paraissait pas crédible. Je pensais, à tort, que le candidat de droite pourrait secouer le cocotier.

Un nouvel élu à l'Elysée dispose d'un temps très court pour faire passer les réformes les plus difficiles. Au début de son mandat, porté par l'euphorie de la victoire, il peut imposer à ses partisans enamourés des changements salutaires. Après, au bout de quelques mois, le charme de la nouveauté s'émousse et les pesanteurs du corporatisme et des lobbys bloquent à nouveau toutes les initiatives.

Nicolas Sarkozy a totalement raté le début de son quinquennat. Quand l'entame est moisie, le reste du pain pourrit très vite.

J'étais Place de la Concorde le soir de sa victoire, le 6 mai 2007. Je voulais voir ça. Je voulais comparer l'ambiance avec celle du 10 mai 1981, Place de la Bastille, où j'étais également présent, à l'occasion de l'élection de François Mitterrand. La Bastille, c'était formidable. Le désenchantement qui a suivi a duré 14 longues années.

La Concorde, le 6 mai 2007, c'était lugubre. La foule était assez clairsemée. Le vainqueur festoyait avec ses amis au Fouquet's et se faisait attendre. Sur la scène installée devant l'obélisque, des politicards ébahis meublaient le temps mort. Du côté «people», on apercevait Mireille Mathieu, Enrico Macias et Gilbert Montagné. Ça commençait plutôt mal.

Et puis, très tard, Sarkozy est arrivé, trainant derrière lui son épouse de l'époque, la récalcitrante Cécilia. Il a fait un petit discours dont je ne me souviens plus très bien et il est reparti.

Passons sur cet épisode médiocre du premier soir. La suite, nous la connaissons : les mauvais symboles (le yacht de Bolloré, l'agitation médiatique, etc.) et les premières mesures erratiques, essentiellement fiscales, en direction de son électorat le plus privilégié. Tout ça pour ça.

En apéro, Nicolas Sarkozy offrit quelques zakouskis pour donner l'illusion de la «rupture» : Fadéla, Rama, Rachida sans oublier Kouchner. Le peinturlurage de la diversité et de l'ouverture s'est vite craquelé. Sarkozy a galvaudé la première année de son mandat en n'engageant pas fermement le pays vers une modernisation nécessaire. Il est resté sur les acquis, grisé qu'il était par son ascension.

Un an plus tard, la crise financière a déferlé sur le système capitaliste, touchant avec un petit retard l'économie française. Sarkozy s'est démené comme il a pu. Le défi était immense pour le dirigeant d'un pays ankylosé par un dialogue social quasi inexistant : un patronat rigide et des syndicats non-représentatifs et profondément conservateurs. C'était très mal parti.

Nicolas Sarkozy et son gouvernement se sont attaqués cependant à des dossiers sérieux, avec des résultats en trompe-l'oeil. La réforme des régimes spéciaux (SNCF, RATP, etc.) est une illusion. Elle coûte plus cher à appliquer que le système antérieur. La réforme des retraites, absolument indispensable, a été timide et incomplète. Il va falloir la revoir totalement, avec courage, sous peine de voir s'écrouler le financement des pensions dans les prochaines années.

Sur des points secondaires, Nicolas Sarkozy a reculé face aux lobbys. Je pense notamment aux taxis parisiens. Il était question d'en augmenter le nombre, trop faible pour la capitale. En 1920, il y avait 25.000 taxis à Paris. Il n'y en a aujourd'hui que 17.000 pour une demande beaucoup plus forte. Les chauffeurs de taxi se sont révoltés. Pas question d'encourager la concurrence, même si les voitures disponibles sont rares et, pour beaucoup, agglutinées dans les aéroports. Les chauffeurs de taxi ont bloqué Paris pendant 48 heures. La réforme nécessaire de leur profession a été enterrée prestement. Sur ce point comme beaucoup d'autres, Nicolas Sarkozy a flanché.

Comment prétendre abattre le «capitalisme financier» quand on plie aussi vite devant les vociférations d'une corporation très minoritaire ?

©Plantu/Le Monde
Investi de la légitimité d'une victoire nette à l'élection présidentielle et soutenu par une solide majorité, Nicolas Sarkozy aurait pu aussi s'attaquer sans attendre au fléau social inventé par le gouvernement de Lionel Jospin sous l'impulsion de Dominique Strauss-Kahn et Martine Aubry : la réduction du temps de travail à 35 heures, une mesure suicidaire qui plombe l'économie française sans réduire le chômage. Sarkozy a vaguement écorné ce boulet sans jamais oser vraiment en délivrer les entreprises. Encore une occasion ratée.

Parallèlement, Nicolas Sarkozy a satisfait les revendications extravagantes de certains secteurs comme celui de la restauration. La baisse de la TVA représente un cadeau annuel de 3 milliards d'€. Les restaurateurs n'ont que très partiellement utilisé cette énorme cagnotte pour, comme ils l'avaient promis, embaucher, investir et baisser le prix des menus.

Je pourrais multiplier les exemples. Nicolas Sarkozy, englouti par la crise financière internationale, a géré les affaires à la petite semaine. Ces derniers mois, il a multiplié jusqu'au grotesque les «réunions de la dernière chance» destinées à «sauver l'Europe». Ces derniers jours, sentant l'échéance de sa difficile réélection approcher, il a brandi le référendum comme arme suprême pour «redonner la parole au peuple» sur l'immigration et les allocations chômage. Petite manœuvre qui n'engage à rien mais qui peut plaire à son électorat le plus droitier.

Nicolas Sarkozy qui a eu tous les pouvoirs n'a pas engagé le pays vers le sursaut économique. Il aurait pu réformer profondément la formation professionnelle, favoriser la recherche et inciter les entreprises à investir. Formation, recherche, investissement. L'équation est pourtant évidente.

Il a aussi abandonné la jeunesse, tout particulièrement celle des banlieues. Rien n'avait été fait de sérieux par les socialistes auparavant dans ce domaine. Nicolas Sarkozy a persévéré dans l'inaction. Il est incroyable de constater que l'ambassadeur des Etats-Unis en France est plus investi dans les quartiers difficiles que ne l'est le gouvernement français qui se contente de déployer des CRS. On a même vu récemment des émissaires du Qatar distribuer des bourses dans les cités.

Je crois que Nicolas Sarkozy a des qualités et une énergie hors du commun. Mais il les a mal utilisées pendant les cinq années de sa présidence. C'est un gâchis.

Je suis donc un «déçu du sarkozysme». Je n'espérais pas tout de lui. Mais quand même un peu plus que ce qu'il a réalisé. Le principal reproche que je lui adresse est simple : il n'a pas fait ce qu'il avait promis de faire. Sarkozy n'a pas fait du Sarkozy. On aurait pu juger sur pièces s'il était allé au bout de son programme de 2007. Il nous en a offert une version «light», insipide et désordonnée.

Alors, maintenant, en 2012, quelle est l'alternative ? Elle est hétéroclite et peu mobilisatrice. J'oublie volontairement les candidatures subalternes : Dominique de Villepin, Eva Joly (pathétique !), Nicolas Dupont-Aignan, les deux trotskistes (beaucoup plus fades que d'habitude) et quelques inévitables hurluberlus. Par chance, Boutin, Morin et Chevènement ont plié boutique en évitant de prolonger la situation ridicule où ils s'étaient plongés.

Marine Le Pen surnage dans ce marigot. Elle est coriace et maîtrise à merveille l'outil télévisuel. Son discours sociétal reste aussi nauséabond que celui de son père. Son programme économique est absolument aberrant. Le retour au Franc et le protectionnisme cocardier ne sont que des fadaises inapplicables, de fausses solutions offertes à un électorat déboussolé qu'elle tente de séduire avec la formule illusoire : «c'était mieux avant». Confier les commandes à Marine Le Pen reviendrait à plonger la France, non pas au niveau de la Grèce, mais à celui de l'Albanie.

François Bayrou a peaufiné son sempiternel discours sur «la troisième voie», ni gauche ni droite. Face à la médiocrité ambiante, il en deviendrait presque intéressant. Mais l'homme est affreusement seul, sans appui et sans relais. On sait depuis 1965, grâce à Jean Lecanuet, que le centrisme en France est une baudruche vide. Valéry Giscard d'Estaing, pourtant issu du centre, ne s'y est pas trompé en gouvernant à droite.

François Hollande fait de beaux efforts de concentration, en se drapant ostensiblement dans les frusques de Mitterrand. Il a réussi à maintenir l'apparence d'une unité autour de lui, ce que son ex-épouse Ségolène Royal n'était pas parvenu à réaliser il y a cinq ans. Mais il louvoie encore autour d'un programme sans souffle et sans ligne directrice. C'est de la social-démocratie de deuxième main, alors que les temps difficiles que nous traversons réclament des choix clairs, audacieux et parfois brutaux. Les quatorze années du mitterrandisme nous ont appris que le PS pouvait gouverner mais ne savait pas choisir. Hollande, cela risque fort d'être du Mitterrand sans inspiration, avec sans doute moins de machiavélisme. C'est déjà ça.

Alors, il reste Jean-Luc Mélenchon. Je suis à l'opposé de 95% de ses idées. Son alliance stratégique avec le reliquat du PCF devrait m'en détourner encore davantage. Et pourtant, il y a chez Mélenchon une hargne salutaire. Je pense que le bonhomme est sincère. Il fonce dans le tas, se contrefiche des petits marquis de la communication et bouscule le ronron policé de l'espace médiatique. Il parle vrai, au service d'une ligne politique que je ne partage pas. Mais on l'écoute. Je l'écoute. 

Quand il parle «au nom du peuple» (comme le font les autres sans savoir ce que cela veut dire), il n'est pas ridicule. Il se présente comme le candidat des «pouilleux». Ils sont peu à réclamer cette étiquette. J'aime sa véhémence, sa culture historique, son maniement subtil de la langue. L'homme est un peu roublard mais diablement intelligent. Il est beaucoup plus aiguisé politiquement que ne l'était Georges Marchais, marionnette issue du stalinisme. Mélenchon, c'est une sorte de Georges Frêche qui ne dirait pas d'ignominies. Et Frêche a été un homme politique majeur, malgré les scories de son parcours.

Dans ce choix qu'on nous offre, je suis donc tenté de faire le grand écart. Passer de Sarkozy à Mélenchon. Oui, carrément ! Non pas que je signe des deux mains le programme du «Front de Gauche», loin de là ! Mais je veux, avec un tout petit bulletin de vote, exprimer ma profonde aversion face à l'expérience Sarkozy.

Le vote Hollande n'est qu'un «vote utile», pas très grisant. On sait où cela va conduire : à une politique de gestion pépère, probablement un peu moins inégalitaire. Pas de quoi rêver.

Si je ne change pas d'avis avant d'entrer dans l'isoloir, le vote Mélenchon serait clairement pour moi un vote protestataire. Je ne prends pas de grands risques : Mélenchon n'accèdera pas au second tour. Mais j'espère que son score sera solide, grâce à des voix populaires qui échapperaient ainsi aux mirages du FN.

Un bon score pour Mélenchon, ce serait surtout un avertissement pour le PS : un coup de cravache pour ne pas rêvasser dans la tempête. 

lundi 17 octobre 2011

Note à François Hollande : ne nous refaites pas Mai 81 !

Petit conseil à François Hollande qui doit tant en recevoir : surtout ne pas refaire Mai 1981. L’Histoire bégaie, faute de pouvoir se répéter. Evitons ce bégaiement-là.

J’étais place de la Bastille, au soir du 10 Mai 1981. Pas difficile : j’habitais le quartier. J’étais aussi rue Soufflot, le 21 Mai de la même année, le jour de l’investiture de François Mitterrand qui alla déposer des roses au Panthéon sous l’œil des caméras de Serge Moati. La grandiloquence républicaine, le goût du cérémonial, l’attrait du tombeau : du Mitterrand tout craché. (voir ici des photos que j'ai prises à cette époque)

L’allégresse et la joie, aussi. On célébrait sottement la fin de «l’Ancien Régime», l’arrêt brutal du giscardisme, la droite balayée... Un parfum lointain de 1789, avec les mêmes illusions, les mêmes aveuglements. J’avais voté Mitterrand aux deux tours, en 1981. Je partageais la liesse. (lire ici un récit de mes souvenirs personnels du passage de Giscard à Mitterrand)

Et ensuite, dès les premières semaines, qu’avons-nous connu ? Une grande gabegie économique : les nationalisations, l’argent versé à fond perdu à des industries moribondes (comme la sidérurgie).

Nous avons aussi assisté à une chasse aux sorcières féroce dans les administrations et les médias. Ce fut la purge dans l’audio-visuel, public et privé : placardisation ou révocation des journalistes trop marqués à droite.

Les communistes étaient au gouvernement. Pierre Juquin, membre du bureau politique du PCF, en charge des médias et de «la propagande» (son titre officiel), a fait la tournée des rédactions des télés et des radios pour imposer au moins un journaliste communiste dans chaque station. Il est parvenu à ses fins partout, même à Europe 1, pourtant station privée, mais pas à RTL où le président de l’époque, Jacques Rigaud, lui a gentiment dit d’aller se faire voir au Kremlin.

C’était ça la gauche au pouvoir en 1981. Mitterrand lui-même a établi la liste des journalistes qu’il ne voulait plus voir ni entendre. La «mainmise» de Nicolas Sarkozy sur les médias, par comparaison, c’est une douce rigolade.

La gauche au pouvoir, dans les premières années du premier septennat de François Mitterrand, ce fut aussi une incurie totale de la gouvernance économique : pas moins de trois dévaluations de la monnaie nationale (le Franc) et, suprême humiliation, le contrôle des changes. Sans compter, par milliards, des dépenses sociales inconsidérées.

Tout n’est pas à jeter. Mitterrand a eu le courage d’appliquer, avec l’aide de Robert Badinter, une promesse majeure de sa campagne électorale : l’abolition de la peine de la peine de mort. L’opinion publique y était opposée, Mitterrand n’a pas flanché. Il a aussi dépénalisé l’homosexualité. Il a également scellé la réconciliation franco-allemande et admis, lui l’ex-Vichyste, la complicité de l’Etat français dans le génocide juif.

Mais pour le reste, quelle incohérence ! En 1983, le «tournant de la rigueur» s’est imposé. La France, gouvernée à gauche, avait enfin compris qu’elle ne pouvait pas indéfiniment s’abstraire des réalités économiques.

La gauche issue de Mai 1981, c’est aussi une série impressionnante de magouilles et de malversations, des écoutes téléphoniques à grande échelle et la poursuite sans vergogne de la proximité criminelle avec les pires dictateurs, surtout en Afrique.  Le général de Gaulle et son acolyte Foccart avaient fait prospérer la «Françafrique». Giscard n’a pas dérogé. Mitterrand s’est inscrit dans la même lignée trouble., avec l’aide de son fils Jean-Christophe. Bongo et les autres pouvaient dormir tranquilles.

Mitterrand a tout raté par ailleurs en ce qui concerne l’immigration et l’intégration. Alors que cette question devenait cruciale, Mitterrand n’a pas agi. Au cours de l’été 1981, la première émeute de banlieue éclate dans le quartier des Minguettes à Vénissieux, près de Lyon. Le ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, réprime par la force, à la manière d’Hortefeux ou de Guéant. François Mitterrand, tout juste arrivé à l’Elysée, ne bronche pas. Il ignore le phénomène et préfère promouvoir les gentils boys scouts de «SOS Racisme», conduits par le jeune Harlem Désir, aujourd’hui cacique du PS, intérimaire de Martine Aubry.  Il était encore temps, il y a trente ans, de combattre la ghettoïsation, l’économie parallèle, le désespoir. Sur ce terrain qui était en principe le sien, la gauche des années 80 n’a rien fait, à part cajoler les porteurs de pancartes : «Touche pas à mon pote».

J’arrête ici la litanie. Je pourrais ajouter, dans ma charge contre Mitterrand, la complicité douteuse avec le collabo René Bousquet et la stratégie du secret, sur la maladie, sur Mazarine et la double vie privée du président.

J’ai voté Mitterrand en 1981 et j’ai récidivé en 1988. Avec le recul, je n’en suis pas fier. J’ai voté Sarkozy en 2007 et, ça aussi, je le regrette amèrement.

J’étais trop jeune pour voter Giscard en 1974. Il n’a donné le droit de vote aux Français de 18 ans qu’une fois arrivé au pouvoir. Il a aussi, avec Simone Veil, imposé le droit à l’avortement. Pas une mince affaire. Giscard n’a pas démérité, même si la fin de son septennat s’est enlisé dans les mensonges et le déni. Giscard, ce n’était pas si mal. On s’en rendra compte un jour.

François Hollande est en bonne position pour battre Nicolas Sarkozy en 2012.  C’est ce que je souhaite. Mais j’espère que François Hollande ne va pas nous refaire le coup de «Mai 81». J’ai trop entendu cette référence hier soir dans la bouche de ses partisans. Notre petit pays (moins de 1% de la population mondiale) ne peut pas se permettre de renouveler de tels errements.

Il s’agit, pour le candidat socialiste, fort d’une légitimité acquise pendant le processus des primaires, d’imposer une politique rigoureuse, empreinte de justice et d’égalité. François Hollande a raison de mettre l’accent sur l’école. C’est le seul investissement qui vaille à long terme. On peut dépenser des milliards pour l’éducation, c’est nécessaire.

Il n’y a pas d'avenir radieux. Il y a des réalités, dures et impérieuses, à affronter. Des inégalités scandaleuses à corriger. De l’espoir à redonner. Des décisions difficiles à prendre. Une politique fiscale draconienne à instaurer.

François Hollande entend «réenchanter le rêve français», selon l’expression qu’il a utilisée hier soir. D’accord pour le réenchantement. Mais il n’est plus temps de rêver.